Archives mensuelles : juillet 2013

Soldes @6

Dans le cadre de ma quête quotidienne d’activités physiques non sportives, je suis allée acheter mon journal à l’autre bout de l’arrondissement dimanche dernier.
— 1,60 euro.
Je tends au kiosquier un billet de dix.
— Vous n’avez pas la monnaie ?
— Non, je suis désolée.
Je sors de ma poche le peu que j’ai, 1,10 euro en petites pièces. Il fouille sa caisse.
— Depuis ce matin, je cours après la monnaie. Il y a des jours comme ça… Donnez-moi 1,10 euro. Vous m’apporterez les 50 centimes restant demain.
Il me tend mon billet de dix. Je suis estomaquée. C’est bien la première fois qu’un commerçant me fait une proposition pareille et, qui plus est, je ne suis pas une cliente habituelle de ce kiosque.
— C’est très gentil à vous, ce d’autant que vous ne me connaissez pas !
— Prenez votre journal. Je sais que vous rapporterez 50 centimes.
— Ce ne sera que mercredi ou jeudi.
— Pas grave. Vous viendrez.
J’y suis en effet retournée, le mercredi. Je suis tombée sur un autre monsieur, à qui j’ai raconté mon histoire. Il n’a pas semblé en être surpris et m’a promis d’informer son employé du dimanche que je suis passée. Elle est comme ça, la vie que j’aime. Merci monsieur le kiosquier.

 

Adieux… @7

Dans le numéro d’été de Philosophie magazine, je lis un entretien avec Imre Kertész, prix Nobel de littérature. Cet échange est très intéressant et surtout avec des passages d’une grande sensibilité, notamment quelques lignes à la fin :
« Vous avez cessé d’écrire l’année dernière. La maladie ne vous laisse-t-elle donc plus de répit ?
— Je souffre beaucoup, c’est vrai, pourtant, j’ai une raison précise de supporter ces souffrances, de ne pas en finir plus rapidement. Pensez aux suicides de Primo Levi, de Tadeusz Borowski ou de Jean Améry, à tous ces survivants des camps qui se sont donné la mort. Je ne veux pas ajouter mon nom à cette liste. Je ne veux pas qu’on puisse dire que j’aurais exécuté moi-même la sentence. C’est pourquoi je tiendrai jusqu’au bout. »
Ces mots sont d’une grande force. Ils s’élèvent contre le pessimisme, la déprime, le suicide… Ils sont durs et expriment beaucoup de souffrance, mais sont magnifiques. Ils me touchent énormément.

Vérité syndicale @7

Il y a des fautes que je reproduis au fil du temps, des mots que je ne sais pas écrire même quand je sais faire une faute. Je vous ai déjà proposé un billet sur « déficience », et aujourd’hui je remarque à l’occasion d’un commentaire en Hétéronomie que je mets toujours deux « p » au verbe « taper » ; pour que cela fasse plus mal ?
J’en mets deux aussi à « triple »… peut-être histoire de bien montrer qu’il s’agit de plus d’un. Je sors de trois jours de corrections (oups ! ça tape encore) d’un mémoire de recherche clinique. Il faut que je décroche ; je vais finir par ne plus rien oser écrire !

Note : En fabriquant une illustration à partir du Grand Robert, je remarque que quand on saisit « taper » avec deux « p », c’est la définition de « tapuscrit » qui s’affiche. Incroyable !

Hétéronomie @5

« Il y a toute une dimension de solitude recherchée, toute une quête d’espaces de fuite et d’autonomie dans la problématique des hommes, dont la méconnaissance expose à ne pas comprendre la force de ce qui les relie à ce véritable continent de leur existence que l’on désigne habituellement, quoique maladroitement, sous le nom de « loisir ».
« Une fonction de rupture pour les ouvriers
« On verra bientôt que ce qui fonctionne alors, pour eux, c’est la possibilité essentielle de s’attaquer dans le réel et dans l’imaginaire, à certains verrouillages caractéristiques de la condition ouvrière. À l’hétéronomie tout d’abord : car les conduites masculines de « loisir » solitaire sont autant de tentatives pour échapper, non pas au travail en soi (combien d’ouvriers « travaillent » pendant leurs « loisirs » !), mais aux fortes sujétions rencontrées aussi bien à l’usine que dans la famille. On va revenir d’ici quelques instants sur l’exemple si frappant du bricolage. »
Olivier Schwartz, « Zones d’instabilité dans la culture ouvrière », in « Ouvriers, ouvrières », Autrement, série « Mutations », n° 126, janvier 1997, cité dans L’identité masculine. Permanences et mutations, n° 894, novembre 2003, de Problèmes politiques et sociaux (Dossier réalisé par Françoise Rault)

Décroissance @24

Chacun sait que l’on recycle en Hétéronomie… J’étais chez Sarah mardi dernier. Elle me demande que faire de son toner vide. Pour son précédent toner, elle a voulu utiliser le service de reprise gratuite du fabricant de son imprimante. La boutique où elle devait déposer le paquet était systématiquement fermée quand elle passait devant. Elle a fini par mettre le toner dans une poubelle jaune.
Elle m’indique donc qu’elle veut bien recycler mais que si c’est comme la fois dernière… Je comprends et embarque le toner vide dans un cabas. J’ai plus de temps qu’elle surtout aux heures d’ouverture des boutiques et celle où je peux déposer le toner n’est pas très loin, idéale pour une petite balade.
Arrivée chez moi, je suis saisie d’un éclair de lucidité ! Ce toner, c’est moi qui l’avais acheté en ligne pour Sarah et c’est un recyclé, pas un toner d’origine. Le fabricant de l’imprimante ne le reprendra pas… et je vais devoir le mettre dans la poubelle jaune. Gageons que le transport en métro de ce toner n’aura pas trop augmenté son bilan carbone au recyclage, si tant est qu’il ne se retrouve pas sur une décharge au Gahna !

Hétéronomie @4

« Comme l’honneur — ou la honte, son envers, dont on sait que, à la différence de la culpabilité, est éprouvée devant les autres —, la virilité doit être validée par les autres hommes, dans sa vérité de violence actuelle ou potentielle, et certifiée par la reconnaissance de l’appartenance au groupe des « vrais hommes ». Nombre de rites d’institution, scolaires ou militaires notamment, comportent de véritables épreuves de virilité orientées vers le renforcement des solidarités viriles. Des pratiques comme certains viols collectifs des bandes d’adolescents — variante déclassée de la visite collective au bordel, si présente dans les mémoires d’adolescents bourgeois — ont pour fin de mettre ceux qui sont à l’épreuve en demeure d’affirmer devant les autres leur virilité dans sa vérité de violence, c’est-à-dire en dehors de toutes les tendresses et de tous les attendrissements dévirilisants de l’amour, et elles manifestent de manière éclatante l’hétéronomie de toutes les affirmations de la virilité, leur dépendance à l’égard du jugement du groupe viril. »

Pierre Bourdieu La domination masculine, Paris, Seuil, cité dans L’identité masculine. Permanences et mutations, n° 894, novembre 2003, de Problèmes politiques et sociaux (Dossier réalisé par Françoise Rault)

Bigleuse @32

Cinquante ans d’amblyopie et je n’avais jamais utilisé un téléagrandisseur ! C’est sans doute parce que j’ai tendance à m’adapter plutôt qu’à chercher des outils pour me simplifier la vue. L’accueil que j’ai rencontré à la médiathèque Marguerite Yourcenar méritait que je profite de l’opportunité de tester ce matériel dans des conditions réelles de travail. Ah ! le facteur humain.
Après avoir pris rendez-vous, j’ai mis dans mon sac Tranquille, équipé d’un traitement de texte, un bloc papier, un stylo, mes lunettes et mon compte-fils. J’ai été accueillie avec la même gentillesse que la première fois et, guidée par un bibliothécaire, je me suis installée avec le Grevisse pour écrire un article du LexCy(que) sur « Demi-heure », en lecture ici.
La première remarque qui me vient à l’esprit suite à cette expérience est que, si cet outil m’a permis de travailler dans de bonnes conditions, il m’a néanmoins demandé une bonne dose d’adaptation.
* Premier écueil : trouver la bonne page. Il suffit pourtant d’en lire le numéro… Malheureusement, l’espace sous le téléagrandisseur ne permet pas de tourner les pages. J’avais donc eu du nez d’emporter mon compte-fils (à droite sur la photo) afin de lire les numéros de pages hors téléagrandisseur puis, replacer le livre une fois celle-ci trouvée.
* Deuxième écueil : choisir entre le confort visuel et le confort intellectuel. Un téléagrandisseur est une grosse loupe qui projette sur un écran l’image capturée par un système vidéo. C’est à l’utilisateur de régler le niveau de grossissement. La taille de caractères à l’écran qui m’est confortable visuellement à une distance de vingt centimètres ne permet, dans le cas du Grevisse, l’affichage que de deux tiers de la ligne. La lecture suppose donc de déplacer en permanence le plateau sur lequel est posé le livre. Celui-ci est très réactif mais à chaque ligne, je ne dois pas la perdre, trouver la suivante… Bien que bigleuse, je suis comme tout lecteur : j’ai besoin d’un certain empan pour comprendre ce que je lis et le fait de devoir naviguer horizontalement en permanence, en plus de donner la nausée, ne permet pas de se concentrer sur le texte. J’ai donc dû choisir un niveau de zoom où j’ai toute la largeur du texte à l’écran, mais où je dois tendre l’œil pour lire et zoomer pour voir certains caractères (comme les chiffres). Cela reste néanmoins plus confortable d’une simple loupe.
* Troisième écueil : le poste de travail. Celui de la médiathèque n’est pas équipé pour un bon confort d’écriture. Le téléagrandisseur est posé sur une table simple. La chaise n’a pas de roulettes. Je devais donc poser Tranquille à droite, déplacer ma chaise quand j’écrivais, revenir devant l’écran pour lire. L’idéal serait sans doute un poste un L, avec une chaise mobile, et un plan d’écriture inclinable et réglable en hauteur selon les besoins de l’utilisateur… J’en ai parlé à mes bibliothécaires préférés. Ils y ont été sensibles.
Je conclurai que l’expérience était positive et je retournerai travailler à la médiathèque. Son stock de dictionnaires et de grammaires devrait me permettre d’enrichir mon LexCy(que). Quant au fait que je dois m’adapter… « Pages », le traitement de texte Mac que j’ai installé sur Tranquille, a un zoom deux doigts qui ne redimensionne pas la longueur des lignes au grossissement ! Bah ! il suffit d’augmenter la largeur des marges et réduire ainsi celle du texte. Comment ? Ce n’est pas dans la doc ?
Demandez-moi, quand vous n’arrivez pas à lire ou faire quelque chose. C’est une façon de penser le monde, l’adaptation, quelque chose qui ressemble à « prendre le biais », « inverser la question », « changer la perspective ». C’est un peu usant, au quotidien, mais au final, qu’est-ce que c’est chouette de trouver la solution pour arriver là où la bigleuserie aurait dû atteindre sa limite. Nagerais-je en pleine toute-puissance ? Ce n’est pas ma faute, Jacques ; chez moi, c’est génétique !

Canette @16

Lors d’un rendez-vous dans une (autre) banque, je vois une affiche et un prospectus reprenant une antienne du moment, le fameux « pour tous ». Le slogan publicitaire complet est « Nous avons choisi la banque qui revendique l’épargne pour tous ». Le bleu est la couleur dominante de cette banque depuis plusieurs années déjà. L’illustration de ce « nous » est un couple hétérosexuel avec un enfant. Voilà donc une façon de ratisser large : un couple revendiquant très « manif pour tous » et un slogan très « mariage pour tous ». Bravo !

Décroissance @23

Dimanche 7 juillet 2013, je regardais par hasard « Parlez-moi d’ailleurs » sur la Chaîne parlementaire. Le thème : « Peut-on encore sauver la planète ? » Un reportage parmi d’autres montrait une décharge privée au Ghana où des adolescents démantèlent des écrans d’ordinateur et de télévision qu’ils ont achetés pour récupérer et revendre les métaux précieux. Ils cassent les structures avec un marteau, brûlent les fils pour en récupérer l’intérieur, et abandonnent sur place le restant. Entre les fumées et les matières polluantes contenues dans ces écrans, ils mettent en jeu leur santé pour un salaire de misère, bien sûr. Quant à l’environnement local… Je vous laisse deviner.
Mais comment se fait-il que ces écrans se retrouvent là alors que la législation internationale prohibe l’exportation et le transport de déchets polluants ? Ils arrivent par conteneur, officiellement dans le cadre d’un partage technologique Nord-Sud : ces écrans sont censés fonctionner et réduire la « fracture numérique » ; ils se retrouvent là où les Occidentaux au final les destinaient, en décharge, avec intention de racheter les métaux précieux une fois ceux-ci extraits des carcasses de verre et plastique.
Je sais bien qu’il s’agit là d’une goutte d’eau dans l’océan du capitalisme international et j’ai déjà vu beaucoup de reportages du genre, mais je n’arrête pas d’en être sidérée : rassembler et expédier par bateau des millions d’écrans pour les faire démanteler au péril des Africains est moins cher que les recycler sur place. Nous (oui nous, Blancs, Européens, il faut aussi assumer son histoire !) avons mis en place l’esclavage, déportant les populations pour une exploitation gratuite de leur force de travail. Et nous l’avons aboli… pour instaurer une exploitation identique, pire encore, car en plus d’acquérir les vies de ces hommes (ils sont payés finalement ce que nous coûterait le gîte et le couvert, voire moins), nous transformons leur environnement en poubelle, les condamnant à terme à mort.
Mais si leur asservissement (au sens moral) nous passe au-dessus de la tête, quand comprendrons-nous que nous vivons sur la même planète et qu’après eux, ce sera notre tour ? Ça me… Je n’ai plus de mots.

 

Objectivement @14

Passant sur le site d’un journal gratuit, je vois un sondage « Votre avis. Vous et les vacances ». Chouette, je vais pouvoir donner mon avis ! La question est « Lorsque vous partez en vacances, vous emmenez… » Il y a quatre choix « Votre smartphone et votre ordinateur », « Votre smartphone et votre tablette », « Uniquement votre smartphone et votre tablette », « Je laisse tout, je déconnecte ».
Je n’ai ni smartphone, ni de tablette. Ah ! J’ai un ordinateur, mais il est intégré dans un écran, pas franchement portable. Donc, voilà, « Je laisse tout », réponse 4.
Si je ne suis pas sensible à cette manière indirecte de pousser à la consommation, d’autres peuvent l’être. Encore un moyen de mettre la pression sur ceux qui n’ont ni smartphone, ni tablette, ni ordinateur et aimeraient pouvoir se targuer de les emmener ou de clamer un vrai choix de déconnecter.