Livreur

En sortant de chez moi, j’ai entendu un gros boom dans la rue. Je me suis approchée. Un jeune homme était assis par terre sur une sortie de parking, son scooter au sol. Il y avait des voitures dans la rue mais je n’ai pas l’impression qu’il s’agissait d’un accrochage. Je m’approche encore, le jeune homme avait l’air secoué ; sa jambe était sous le scooter. Dans quel état ?
Je lui demande comment il va. Il ne répond pas. Je lui demande s’il a mal. Il ne répond toujours pas. J’ai l’idée de lui parler en anglais après avoir remarqué un sac isotherme d’une société de livraison. Il me répond alors que ça va. Comme je n’en suis pas certaine, je propose d’appeler les secours. Il refuse catégoriquement.
Une voisine arrive. Elle lui parle également en anglais, de manière plus fluide que moi. Il sort sa jambe de sous le scooter. Il se met debout. Il s’appuie sur sa jambe. Ça n’a pas l’air cassé. Il ne me semble pas saigner non plus. La dame lui dit que sa jambe est abîmée qu’il faut aller se faire soigner. Il refuse toujours. Elle lui demande s’il a une assurance ; il répond non.
Nous nous concertons toutes les deux et concluons que ce garçon n’a certainement pas de papiers non plus. Je sors mon téléphone pour lui proposer une nouvelle fois d’appeler les secours. Il refuse encore. Je lui montre le numéro des pompiers. La dame me dit qu’elle va rester un peu. Je m’en vais avec l’intention de repasser une demi-heure plus tard pour voir s’il est toujours là. Quand je repasse, il n’y est plus.
Je dois dire que j’étais totalement désarmée. S’il avait perdu connaissance ou qu’il n’avait pu se relever, j’aurais forcément appelé les pompiers. Mais là, je n’aurais pas été en mesure de dire exactement la gravité de ses blessures. Et comme il était debout, je risquais qu’il parte en courant plutôt que de prendre le risque de croiser la police.
La situation des livreurs de repas est dramatique. Cette histoire illustre que ce sont des jeunes gens sans assurance, avec un peu de chance (de malchance plutôt) sans papiers ; la dame, d’ailleurs, lui a suggéré d’appeler des amis. Elle était aussi désarmée que moi, ne souhaitant pas mettre ce garçon plus en difficulté qu’il ne l’était déjà.
La seule conclusion que je peux faire de cette histoire, c’est de vous inviter à ne pas vous faire livrer de repas à domicile. C’est vrai que je me fais livrer mes courses et que mon livreur, ce matin, ne me parlait pas un mot de français au point de ne pas être capable de me dire au téléphone qu’il était sur le palier. Ma livraison était très en retard et j’avais eu un autre homme au téléphone qui semblait être son superviseur. Le donneur d’ordre est Carrefour. J’espère avoir l’occasion de lui poser la question du respect du droit du travail par ses sous-traitants.