Pauvresses

Alors que l’on annonce que près de six mille personnes sont mortes suite aux fortes chaleurs (chiffres provisoires), j’ai une pensée rageuse pour ces pauvresses qui ont toujours eu assez de salive pour se plaindre des 28°, 29°, voire 30° dans leur appartement au plus chaud des canicules. C’est vrai, habiter en sous-occupation un appartement traversant de 80 m² avec loggia dans un immeuble plutôt bien isolé et disposant de fenêtres triple vitrage et de volets, c’est dur ; plus dur que la fournaise des appartements sous les toits en zinc de Paris ; et, sans aller jusqu’à cette extrémité, beaucoup plus dur que, dans le même bâtiment, les petits appartements non traversants sans loggia à 33° de 11 heures à 20 heures.
J’avoue. J’ai failli perdre mon sang-froid (très mauvaise chose pendant la canicule) après avoir passé quelques heures tranquilles à 22° dans ma cave et m’entendre dire que la vie était vraiment impossible dans ces conditions. J’ai même eu droit à quelques plaintes superfétatoires invoquant des pathologies ordinaires comme fait aggravant.
Je sais, chacun peut vivre les choses de manière différente et la souffrance n’a pas à être mise en concurrence. Pour autant, il y a des limites à la décence. J’ai dû être suffisamment cassante pour que le concert des pauvresses ne se renouvelle pas. Pour clore une conversation, j’ai demandé à l’une d’elles si elle savait quelle était la chose la plus difficile quand on vit dans un appartement de 80 m².
— Non ?
— C’est de chauffer l’hiver.
— Mais je chauffe très peu…
Ma blague a fait flop envers mon interlocutrice ; par contre, une témoin muette de la scène a eu du mal à contenir son amusement. Ah ! la conjuration de celles et ceux qui préfèrent prendre soin plutôt que de se plaindre : une calamité.