Extravagance parisienne @67

Je vais au commissariat pour faire valider ma procuration aux élections. Une agente d’accueil note sur un bout de papier le code de validation et prend ma CNI. J’attends puis un agent en uniforme revient et m’indique qu’il a un problème avec son accès au réseau dans ce commissariat qui n’est pas le sien habituellement. Je peux aller dans un autre commissariat ou revenir quand ce sera un autre collègue qui aura bien les droits d’accès.
Il me rend ma carte d’identité et me tend le papier que je prends machinalement. En le retournant, je lis un nom, un prénom, un code postal, un numéro de téléphone et la mention « vol de papier ». Mais non, je ne l’ai pas volé ! C’est la police qui m’a donné des indications personnelles. Ce n’est pas leur faute, le RGPD des brouillons n’existe pas encore.

Pucer @56

Dans le cadre de mon invalidité surnuméraire, j’ai pensé me faire livrer quelques commissions. Mes voisines achètent fruits et légumes frais, les font cuire ; et la bande de Caddie et des Mouton assure l’épicerie et les produits non courants. Isabelle m’avait proposé de prendre HelCar pour une virée en supermarché ; au vu de ma liste, j’ai pensé me faire livrer.
J’espérais jouer sur les « livraisons gratuites » à la première commande. J’ai regardé le site de Carrefour et ai constaté que la livraison est gratuite dès 50 euros d’achat aux PMR. En prenant quelques courses pour la voisine, ça fera le compte. J’appelle le service ad hoc ; une dame très gentille me répond ; tout est bouclé en moins de dix minutes. Chapeau bas.
Je me rends sitôt sur le site pour regarder comment ça marche. Je repère une rubrique « Mes achats fréquents » ; et qu’est-ce que je trouve ? Tous les produits que j’achète d’ordinaire en magasin. J’en suis baba. Cela va être très pratique, forcément… en même temps, Big brother is watching Caddie !
— Tout ça, c’est pour me piquer mon taff !
T’inquiète Caddie, dès qu’on peut, on y retourne ensemble au magasin. Pour l’instant, on fait copine avec Carrefour en ligne…
— On se fait livrer une ligne ?
Caddie ! Tais-toi.

À table ! @72

Je suis rentrée de l’hôpital dans des conditions optimales, grâce à la mobilisation de mes amis et voisins (j’y reviendrai sans doute) ; à ma capacité d’anticipation autant qu’à ma maîtrise de l’outil Internet et téléphone ; et à mon assureur militant. Celui-ci a sitôt mandé une aide-ménagère et la livraison de repas. J’ai choisi un repas par jour, craignant que cela ne soit trop copieux, et l’option « menus végétariens »…
— Strict ?
— Pas végétalien, végétarien.
— ?
— Cela peut comporter des sous-produits animaux.
— Du poisson alors ?
J’ai opté pour le poisson, je sentais que ç’aurait été compliqué d’expliquer le statut non végétal du poisson et ne suis pas végétarienne ; juste je voulais équilibrer avec ce que m’apporte ma cohorte de voisins et m’éviter les charcuteries et autres gourmandises délétères pour mon métabolisme que l’on m’avait servies à l’hôpital.
La conversation continue. On en arrive à la livraison.
— Vous serez livrée le mercredi matin, entre 8 h 30 à 13 heures.
Je précise que les repas sont sous vide et livrés une fois par semaine.
— Le 9 juin, cela va être compliqué, je tiens une permanence téléphonique… Vous pouvez me donner un créneau plus réduit ?
— Non, madame. Il a cent cinquante repas à livrer !
— Il a donc un circuit…
— Il fait ce qu’il peut !
Une barquette de repas avec une étique écrit en tout petitJe n’ai pas insisté, c’était inutile. La même scène s’est reproduite avec le service d’aide ménagère dont les jours ne sont négociables qu’en cas de rendez-vous médical. Faire entendre à ces braves gens que la personne handicapée a une vie qui ne se résume pas à leur bon vouloir de prestataires (grassement) payés par mon assureur est une gageure. Je le savais, pour avoir fréquenté pas mal de personnes utilisant ces services. Je pensais que les choses évoluaient. Perdu.
Ah ! j’allais oublier. Les menus sont imprimés dans un format texte que je ne peux pas lire, le contenu des boîtes itou. Le site est à l’avenant. C’est pour qui, déjà, la livraison de repas ? Pas pour les déficients visuels actifs, en tout cas !

Aïe ! @37

Le magnifique chien Helgant se frotte par terre.En adoptant un chien, je me doutais bien qu’il pourrait y avoir quelques incidents. Effectivement, l’enthousiasme joueur qui imprime quelques marques de dents ou l’excitation de la sortie qui s’exprime dans quelques traces de griffes. Rien de méchant, rien de volontaire, rien de grave.
Mais je n’avais pas imaginé pouvoir me retrouver avec une brûlure dans le pli du doigt. Je vous épargne la photo. Cela va mettre du temps à disparaître.
L’origine en est le départ à grande vitesse de Helgant à la rencontre d’un chien que je n’avais pas vu venir et mon geste maladroit pour retenir la laisse en plastique dont le bord m’a frotté vite et fort. Aïe !
Heureusement, la rencontre entre les deux toutous s’est bien passée : pas d’aboiements, pas d’énervements. Comme Cécyle me l’a conseillé : prends des gants quand tu sors Helgant au parc. Ceux de vélo iront très bien. Ce sera d’un chic !

Extravagance parisienne @66

Un tabouret japonais posé au sol dans un couloir de cave.Je suis récemment descendue dans ma cave avec Frédéric pour y chercher des livres pour la signature au Bar’Ouf du 13 juin et déposer une poussette de ma voisine qui ne rentre pas dans la sienne. Arrivée devant la porte, je suis surprise de la grosseur du cadenas… et ma clé ne rentre pas ! Je remarque alors posé juste à côté un tabouret japonais très reconnaissable, et qui m’appartient. On devise un peu avec Frédéric pour arriver à la même conclusion : quelqu’un a ouvert ma cave en brisant le cadenas, sorti le tabouret, et l’a refermée avec son propre cadenas.
Je précise ici que mon immeuble est connu pour ses trafics en tous genres et, d’emblée, sans doute parce que je regarde les séries policières à la télé, j’imagine que ma cave sert d’entrepôt pour… ? Je songe sitôt appeler la police mais commence par mon gardien qui me promet de venir dès le lendemain faire sauter le cadenas en place et m’en poser un autre. Quant à la police, « Elle ne viendra pas pour ça. » J’en discute un peu avec Frédéric et nous sommes d’accord : il est important de la prévenir, des marchandises illicites pouvant être présentes dans ma cave et je ne suis d’emblée pas fan d’une procédure pour recel ou complicité.
Je compose le 17. À mon récit en trois phrases, l’opérateur me passe le commissariat de mon arrondissement qui, après que j’aie donné mon adresse, me répond « Je vous envoie une patrouille. » Trois agents sont là dix minutes plus tard. Ils ne peuvent pas ouvrir la cave à ma place mais partagent mon analyse de la situation. Ils m’invitent à les rappeler si, le lendemain, je trouve dans ma cave des choses qui ne sont pas à moi.
J’espère que les occupants sans titre de ma cave vont récupérer leurs affaires dans la nuit. Il n’en est rien. Au matin, mon gardien fait sauter le cadenas et trouve très vite des petits sachets vides qui pouvaient avoir contenu du shit (je ne sais pas, je n’en ai jamais vu) et conclut que ma cave sert de zone de reconditionnement. Je rappelle la police qui arrive l’heure suivante. Je leur ouvre la cave. Un policier me désigne une petite sacoche en me demandant si elle m’appartient. Ce n’est pas le cas. Après les formalités judiciaires d’usage, il l’ouvre, y trouve un couteau, une balance, d’autres petits sacs vides. Il ramasse ceux éparpillés sur les étagères où sont bien rangées mes affaires (des documents, des livres, et des babioles).
Je ne sais pas quelles suites judiciaires aura cette affaire ; j’ai déposé une préplainte pour effraction et occupation de ma cave. Pour ce qui est des « suites locales », je suis allée discuter avec l’éducateur qui gère notre secteur (je préfère la prévention à la répression). Dans la soirée, une voisine a entendu des gars de chez nous (comme on dit) s’engueuler car l’un n’aurait pas fait son taff et mis les autres dans l’embarras. J’avoue, cela m’amuse beaucoup.

Entendu @42

Au premier plan, mes doigts de pieds enermé dans un platre, au fond, l'hopital saint Joseph.Suite à un accident domestique, comme on dit, j’ai été hospitalisée quatre jours dans mon hôpital préféré. J’y suis repérée comme « patiente déficiente visuelle » (PDV en code administratif) ce qui me facilite souvent la vie en matière d’assistance et de prise en charge. Pour cette hospitalisation, cela a été le cas : chambre seule, infirmières et aides-soignantes attentives à mes demandes (comme ne pas allumer la lumière en entrant dans la chambre, c’est tout bête, mais qu’est-ce que c’est bien), délai de sortie rallongé pour me permettre d’organiser une sortie en toute sécurité, etc. Je pense que le soin est identique pour tous, la différence se situe sur le fait que je ne suis pas obligée d’expliquer ou de me justifier. C’est énorme.
Cela a aussi des conséquences assez drôles comme celle-ci. Avant de descendre au bloc, il faut se laver. L’aide-soignante est là. Elle me propose la douche ou la « toilette au lit ». J’opte pour la première. Elle emballe ma jambe plâtrée aux urgences d’un sac en plastique et m’accompagne à la salle de bain. Elle en ressort.
— Je fais le lit pendant ce temps. Si vous avez besoin.
Sur un pied, l’autre très douloureux et encombré, je retire avec difficulté mon caleçon, puis mon tee-shirt et m’installe. Elle revient, teste la température de l’eau, pose la douchette dans le lavabo, me colle un gant savonneux dans les mains et repart.
C’est la procédure me dira Sarah, pour respecter l’intimité du patient ce qui n’a pas empêché l’anesthésiste de venir m’interroger en pleine douche. Elle était plus gênée que moi, je m’en suis amusée en la jouant vestiaire des filles. Je me lave, me rince, réponds à l’anesthésiste qui repart, clopine pour attraper ma serviette, récupère la blouse stérile dans son sac en plastique, l’enfile, me rassois pour virer le sac en plastique et reviens à l’aide du déambulateur m’installer sur mon lit refait.
Tout ce temps, l’aide-soignante est restée dans la chambre, ne m’a à aucun moment interpellée pour savoir si tout allait bien, ni n’a vérifié que je me lavais et me séchais correctement ni ne m’a aidée à passer la blouse ni… ce que toutes les autres aides-soignantes ont fait. Pourtant, alors que je suis en train de m’essuyer, je l’entends, sans doute au téléphone.
— Bah non, là, je suis débordée, j’ai une patiente DV, je dois tout faire !

Changement @28

Dans la décision d’adopter un chien pesait beaucoup la question des contraintes, dont le sortir pour ses besoins. Ce qui signifie aussi devoir ramasser ses déjections.
Un temps de ma vie professionnelle, j’ai participé à la lutte contre les propriétaires de chiens indélicats. Je ne m’imaginais pas pour autant à leur place, et pas seulement par respect de l’espace public et de ses usagers. Une des raisons est que je ne pouvais m’imaginer propriétaire de chien, car j’avais une horreur, une véritable répulsion physique, pour lesdites déjections. Longtemps, même voir un chien crotter dans la rue me dégoûtait profondément. C’était le summum de ce qui m’était insupportable de voir.
Donc, dans ma décision d’adoption, était en jeu ma capacité à dépasser cette répugnance profonde. D’autant qu’il n’était pas question de ne pas ramasser, sur du bitume ou du gazon.
Sans doute qu’aimer son animal aide à y arriver, mais le fait est que, passer les premiers moments, cela ne me pose plus de problème. Bon, parfois le matin à jeun, ce n’est pas folichon…
Helgant n’a pas permis de retrouver les racines psychologiques ou d’élaborer d’autres clarifications de ce qui a pu m’arriver au stade anal. Mais il m’a permis de dépasser cette répugnance. En somme, il n’est pas psychanalyste, mais plutôt expert en TTC (thérapie comportementale et cognitive). C’est un de ses multiples talents.

Gamine @32

J’ai assisté à plusieurs formations ou séminaires en ligne, tous avec des « slide » (so chic !) tout à fait illisibles (so ringard !) le plus souvent envoyés après la formation alors qu’en les envoyant avant, j’aurais pu les agrandir… Passons.
À deux reprises, j’ai été confrontée à l’introduction d’une interface participative entre l’intervenant et son public. Il s’agissait de se loguer sur un site où l’intervenant avait prévu des questions à réponses prédéfinies, comme une sorte de test des connaissances de son public tout à fait inutile car la conférence à suivre n’en tenait pas compte. Je suppose que l’idée est d’impliquer les participants, d’en faire des acteurs de ces interventions.
Dans les faits, les questions posées étaient si pointues bien que touchant au quotidien que les participants ne pouvaient répondre sauf à avoir déjà suivi la formation. Cette ignorance avérée érigeait par conséquent l’intervenant en celui sachant dans un rapport d’emblée infantilisant avec son public.
L’outil de participation se transforme alors en outil de valorisation des intervenants dans une suffisance qui m’a chaque fois été insupportable tant ceux-ci s’en sont gratté la prostate. Je n’ai pas besoin que l’on me dise que je suis une nouille pour que j’accepte d’être formée ou informée, ce d’autant moins que c’est en toute liberté que j’ai suivi ces formations.
Je crains que l’outil ne soit pas pour grand-chose dans cette dérive ; à moins qu’il ait été créé pour ça ! La branchouille est sans limites dans sa capacité à nous prendre pour des naïfs et la domination masculine si friande de technologie… Le monde d’après ? C’est mal barré.

Galère @12

Après Cécyle, je me suis retrouvée comme elle à me mettre en quête d’une personne ayant perdu des papiers. Cette quête était moins complexe et riche, mais forcément j’ai pensé à elle.
Alors que je rentrais des courses avec Poussette, inspirée par Caddie, je vois sur le trottoir un paquet de papiers liés entre eux par un gros élastique. Les documents sont abîmés, il y a des traces de roues, mais je me rends rapidement compte qu’il s’agit de documents médicaux : copies d’arrêts de travail, résultats d’examens médicaux, ordonnances…
J’appelle la personne concernée dont je trouve rapidement le numéro de portable. Cela sonne, sans réponse et sans messagerie. Très vite, la meilleure solution me semble d’aller à la pharmacie. Sur le chemin, je pose mes courses à la maison.
À l’officine, la pharmacienne vérifie et ne trouve pas la patiente dans son fichier. Une délivrance de médicaments indique qu’elle est cliente chez des confrères pas très loin. Je m’y rends donc.
À cette seconde officine, une jeune employée commence à chercher dans son fichier et quand je lui dis que la personne est déjà venue, elle me dit s’occuper de la retrouver.
Ma mission s’est donc beaucoup plus rapidement terminée que pour Cécyle. Et je n’ai pas rencontré cette femme, mais je suis ravie d’avoir pu l’aider.

Galère @11

Une roue de CaddieN’hésitez pas à lire au préalable, l’épisode 1, l’épisode 2 et l’épisode 3.

Épilogue.
L’homme est donc allé au commissariat déclarer la perte de ses papiers, j’imagine. Comment est-il arrivé là ? Spontanément ? Guidé par l’homme avec qui j’ai parlé à la sanisette puis l’agent à la mairie ? Je ne saurai jamais.
Au téléphone, la dame me demande s’il y a bien un passeport dans le sac, me demande le nom du gars. Je lui dis combien je suis rassurée ; que j’ai laissé plusieurs messages sur le répondeur. Elle a l’air aussi ravie que moi de ce dénouement et me demande si je peux fixer un rendez-vous à ce monsieur.
— S’il peut attendre, dans 25 minutes devant le commissariat ?
L’idée m’est venue spontanément, c’était l’endroit le plus sécure !
Elle me décrit le monsieur ; je lui explique que je suis déficiente visuelle et que j’aurai une canne blanche à la main. Elle me dit « Très bien ! Il ne pourra pas vous manquer. » Je laisse Caddie dans la cuisine, pas mécontent de se poser un peu, et repars. L’homme me repère, en effet. Je l’observe ; il a l’air fatigué. Je lui donne le sac ; il le met tout de suite dans son dos. Il m’explique qu’il sortait de l’hôpital et qu’il est allé aux toilettes, qu’il a accroché son sac car il a été greffé d’un rein et cela lui faisait mal de le laisser sur son dos. Tout ça en deux phrases.
Je me souviens alors que l’allocation demandée est accordée aux personnes handicapées. Je lui suggère de garder ses papiers à la maison ; il me répond qu’il a peur de les y laisser. Je n’insiste pas. J’ai fait ma part pour aujourd’hui, et 15614 pas. Je ne sais pas si j’ai pris les bonnes décisions à chaque étape de cette aventure et l’écrire me permet de mesurer combien les choix que j’ai fait ont évolué en fonction des informations dont je disposais. L’issue est heureuse. C’est à l’instant l’essentiel ce d’autant que cette histoire me donne la satisfaction d’avoir pu aider mon prochain en dépit de pas mal d’obstacles. Vous avez dit « handicap » ?
— T’es belle comme une jument de course !
Caddie !