Changement @29

Je suis en fauteuil avec un chapeau, une veste et un pantalon de pluis, le pied emballé dans un sac poubelle.J’ai suffisamment de proximité avec le monde des handicapés (un monde mis à part par le validisme ordinaire), par mon handicap visuel, bien sûr, mais aussi pour avoir fréquenté des handicapés physiques, pour savoir combien la vie en fauteuil roulant nécessite d’adaptations voire de renoncements. Couplé au handicap visuel, c’est un pur bonheur… c’est tout du moins ainsi que j’ai envie de le vivre durant ces six semaines de plâtre ; et le mois ou deux de marche compliquée à suivre.
J’ai un gros atout dans ma manche : je sais m’adapter. Je ne le mesure pas toujours vis-à-vis de ma déficience visuelle mais les trois confinements sont venus me le rappeler. La rupture a été plus brutale cette fois : je partais prendre un train ; en une fraction de seconde, j’ai perdu cette mobilité de proximité qui fait ma fierté et une bonne part de ma qualité de vie. J’ai tout de suite réclamé un fauteuil plutôt que les cannes qui m’étaient proposées : descendre d’un cran ne me pose pas de problème d’ego (l’image de soi, vous savez) et c’était le gage de pouvoir utiliser à fond ce qui me reste : deux bras, une jambe, un genou… et un cerveau au taquet.
Dès mon lit d’hôpital, j’ai commencé à faire des abdos dans mon lit, des pompes verticales sur le déambulateur, profitant de la moindre occasion pour adapter ma musculature de judoka. Rentrée chez moi, l’objectif a été d’aller chez le kiné en fauteuil : 500 mètres en faux plat montant sur la moitié. Il m’a fallu dix jours pour trouver le bon trajet, vaincre mes appréhensions. Aujourd’hui, ma position sur le fauteuil de location a changé. Mes abdos poussent les roues en même temps que mes bras ; et je fais le plus difficile en marche arrière avec la jambe valide en propulseur. Je ne vois pas où je vais, certes ; mais en fait, cela ne me change guère !
Je me prépare désormais à la reprise de la marche ; multipliant les exercices pour ne pas (trop) perdre de musculation dans la jambe immobilisée tout en ménageant mon genou. En même temps, j’ai pris soin de me garantir une alimentation riche en fibres, calcium et vitamines en dépit de l’insistance des repas livrés à me faire manger du trop gras trop salé. Je limite ma consommation de sucres ajoutés. J’espère ne pas avoir pris de poids et ce régime me garantit un transit que l’immobilité et le riz servi à gogo menacent.
Mon moral, forcément, suit le mouvement. J’ai des bons et mauvais jours, comme tout un chacun. Je crains la reprise de la marche. Être active physiquement et intellectuellement me dope ; mes amis et mes voisins me font un bien fou ! Je peux ainsi prendre prétexte de chaque chose pour mener une nouvelle expérience, qu’il s’agisse de faire ses courses en ligne, de vaincre un trottoir trop incliné latéralement, ou d’observer le monde à hauteur et vitesse de fauteuil. Je sors parfois uniquement pour cela tant cette observation est passionnante, tant les personnes sont des mines d’humanité dont je me délecte, que celle-ci me réjouisse ou me révolte.
Il est encore un peu tôt pour en faire le bilan mais je sais déjà que ma vision, déjà assez optimiste de la vie, vire au ravissement, dans mes joies comme dans mes colères. Mon écriture, forcément, s’en ressentira. Ma relation aux autres, aussi. Je ferai sans doute encore moins de cadeaux mais suis désormais en capacité d’accepter la moindre offrande avec l’idée de prendre le temps d’être à l’autre et l’aimer. N’y voyez aucun altruisme de ma part ; c’est juste que je mesure combien le moindre souffle d’air est une joie à qui sait s’en ouvrir les poumons.

Délice @9

Une assiette d'abricotsIl y a quelques années, un billet sur le prix des abricots m’avait valu une très belle rencontre amoureuse. J’en suis encore nostalgique même si j’ai bien conscience que le temps la commue en mythe et qu’il est essentiel que je sache ne pas m’en leurrer. L’été est là et les abricots avec lui. Cette fois, je les ai payés 4,99 euros le kilo, une fortune ! Je n’ai guère le choix. Je me fais livrer par une « grande enseigne » et il n’y a pas de prix bas en ligne.
Au départ, je pensais n’y prendre que de l’épicerie mais ma voisine, madame D, qui s’occupe du frais a déjà deux marmots dans sa poussette et un tour de reins. Je profite donc de la commande en ligne pour ajouter le plus lourd, comme deux kilos d’abricots. Mon invalidité surnuméraire me laisse le temps de turbiner après que la chair a fondu et que je suce le noyau… et de lancer des abricots comme d’autres jettent des bouteilles à la mer.
Je précise qu’ils étaient durs à l’extérieur, sucrés et juteux à l’intérieur. Ça vous inspire ?

Métro @27

Métro, boulot, dodoCher Caddie, très cher Caddie,
Je suis absolument désolée mais je dois le reconnaître et le dire : avoir repris des métros un temps, notamment parce que j’étais un peu fatiguée pour le vélo, n’a pas été bénéfique pour mon genou. Je sais combien tu aimes tes copains à roulettes souterrains, mais je vais éviter de retourner les voir trop souvent. Ce n’est pas eux mais les escaliers, marches, montées, descentes pour bénéficier de leur heureuse roulitude.
Tu leur expliqueras ? Je ne voudrais pas qu’ils soient vexés.
Merci Caddie,
Je te roule bien fort un bisou sur la joue

Exposer @20

Photographie de Sarah BudkiÀ chaque visite de la police, sa blague.
Après que nous avons remis un cadenas avec mon gardien, je suis redescendue quelques jours plus tard dans ma cave avec ma présidente d’amicale de locataires convaincue que les propriétaires de ce que la police avait saisi reviendraient. Cela n’a pas manqué. Le cadenas avait été arraché, le contenu d’une caisse contenant des sacs prestement éparpillé, rien de plus. Nous avons fait des photos, mon gardien a mandé la réparation de la porte et j’ai déposé une nouvelle préplainte.Karadoscope®
L’équipage venu me la faire signer était composé de trois agents, dont une jeune femme. L’un d’eux me fait signer, les deux autres discutent, je ne sais pas de quoi. Puis j’entends la jeune femme.
— Vous êtes photographe ?
— Non, je suis écrivaine.
— Ah, c’est vous les textes…
Je me retourne. Les deux agents sont devant quatre photographies argentiques de Sarah, trois photographies d’écran télé sous-titrées et une émulsion liquide. Je lui explique que non, que j’écris des romans. Elle m’interroge alors sur les autres photographies, très intéressée ; son collègue également. Le troisième, P.-V. de plainte en main, s’impatiente. Je m’excuse auprès de lui de cette digression artistique.
— Aucun souci madame, franchement, ça nous change.

À table @73

Un Mille feuille dans une boîte en plastiqueLe mercredi, un gentil garçon me livre les repas mandés par mon assureur militant. Ils sont chacun dans un petit sac en papier avec le nom du jour et rassemblés dans un grand sac en papier. Le livreur me dépose le sac devant mon frigo et je le vide petit à petit de son contenu pour répartir les entrées, les plats, les desserts par ordre de DLC et équilibre alimentaire. J’utilise ainsi les entrées dégoulinantes de mayonnaise comme assaisonnement de mes crudités du soir et conserve ce qui peut l’être (laitages et compotes essentiellement) pour quand je n’aurai plus de livraisons.
En ouvrant le grand sac, ce mercredi matin, je découvre un petit « supplément », soit une boîte en plastique posée sur les sacs quotidiens. Je m’en saisis et, sitôt identifié le contenu, elle me saisit ! Un mille-feuille, avec plein de crème pâtissière et un glaçage épais, identique (en plus industriel) à celui que j’apportais à maman (qui n’en trouve pas des comme ça sur Avignon) quand je me suis blessée dans l’escalier ! Quel clin d’œil involontaire ! J’en suis baba… non, mille-feuille !

Élections @33

Une main glisse une enveloppe dans une urne.Après avoir assuré deux journées de présidence de bureau de vote pour les municipales l’an dernier, j’ai répondu présente à l’appel de la même mairie d’arrondissement. Une journée d’élections, c’est long. Levée tôt, couchée tard, ou tôt le lendemain. Pour autant, je ne peux pas me réjouir que l’abstention l’écourte par moins de comptage et de dépouillement. L’expérience est parfois pleine de surprises, heureuses ou beaucoup moins.
Pourtant, au lendemain de ce premier tour des régionales, je suis contente d’avoir participé à l’exercice démocratique. J’ai voté par procuration (merci Sarah !) et trouvé une solution pour que Helgant puisse vivre au mieux mon absence. Je me suis donc consacrée à ma mission d’intérêt général. J’y suis plus à l’aise, connaissant maintenant les documents, les points d’attention, les solutions aux problèmes les plus récurrents. Je crois qu’aujourd’hui c’est l’engagement bénévole qui me convient, militant sans être partisan. C’est sûr que le sens des élections avec une telle abstention interroge, mais c’est une préoccupation bien au-delà d’une journée.

Individu @11

Drapeau anarchiste suspendu a une porte.Après le dépôt d’une préplainte suite à l’occupation de ma cave pour commerce illicite, j’ai rapidement été en contact avec le commissariat de mon arrondissement. Ne pouvant me déplacer, ma plainte a été prise par téléphone et des agents sont venus chez moi me la faire signer. Cet équipage était composé de deux policiers, un jeune et un qui avait passé la quarantaine. On discute un peu de la vie du quartier, le plus âgé connaissant l’histoire de notre îlot, et l’action judiciaire conjointe engagée par une quinzaine de locataires en 2006 face aux occupations de nos halls (une dizaine de personnes chaque soirée).
— C’était calme depuis…
— Disons qu’un équilibre s’est établi, équilibre qui est en train de se rompre. C’est aussi le sens de mon action. Je me moque de qui fait quoi tant que cela ne touche pas directement les locataires.
— C’est rare que les gens portent plainte.
— Et le plus drôle, c’est que ce sont les deux gauchistes de la cage d’escalier, ma présidente d’amicale et moi, qui le font le plus souvent considérant que la sécurité est un droit social.
— Gauchiste ?
Je l’invite à se retourner et à regarder le drapeau suspendu dans mon entrée. Il rit.
— En effet !

Anniv’ @49

Un gateau d'anniversaire sur une table d'hopital.Pour mon anniversaire, en direct de l’hôpital, Isabelle m’a apporté un gâteau au chocolat avec des bougies ! J’en étais toute contente et, comme elle a congelé ce que nous n’avons pas mangé, je savoure mon anniversaire régulièrement depuis. À mon retour chez moi, je trouve un petit colis dans ma boîte aux lettres. Mais qui me fait un cadeau ?
Je l’ouvre et… quelle belle surprise ! Deux rouleaux de papier toilette pour me signifier mes six semaines de confinement ?
J’avais en fait répondu à une enquête consommateurs il y a quelques semaines et devais tester le produit. Une aubaine ! (à cette nuance qu’il n’était pas terrible.)

Je suis dans un fauteuil roulant, un carton avec deux rouleaux de pQ sur les genoux.

Extravagance parisienne @67

Je vais au commissariat pour faire valider ma procuration aux élections. Une agente d’accueil note sur un bout de papier le code de validation et prend ma CNI. J’attends puis un agent en uniforme revient et m’indique qu’il a un problème avec son accès au réseau dans ce commissariat qui n’est pas le sien habituellement. Je peux aller dans un autre commissariat ou revenir quand ce sera un autre collègue qui aura bien les droits d’accès.
Il me rend ma carte d’identité et me tend le papier que je prends machinalement. En le retournant, je lis un nom, un prénom, un code postal, un numéro de téléphone et la mention « vol de papier ». Mais non, je ne l’ai pas volé ! C’est la police qui m’a donné des indications personnelles. Ce n’est pas leur faute, le RGPD des brouillons n’existe pas encore.

Pucer @56

Dans le cadre de mon invalidité surnuméraire, j’ai pensé me faire livrer quelques commissions. Mes voisines achètent fruits et légumes frais, les font cuire ; et la bande de Caddie et des Mouton assure l’épicerie et les produits non courants. Isabelle m’avait proposé de prendre HelCar pour une virée en supermarché ; au vu de ma liste, j’ai pensé me faire livrer.
J’espérais jouer sur les « livraisons gratuites » à la première commande. J’ai regardé le site de Carrefour et ai constaté que la livraison est gratuite dès 50 euros d’achat aux PMR. En prenant quelques courses pour la voisine, ça fera le compte. J’appelle le service ad hoc ; une dame très gentille me répond ; tout est bouclé en moins de dix minutes. Chapeau bas.
Je me rends sitôt sur le site pour regarder comment ça marche. Je repère une rubrique « Mes achats fréquents » ; et qu’est-ce que je trouve ? Tous les produits que j’achète d’ordinaire en magasin. J’en suis baba. Cela va être très pratique, forcément… en même temps, Big brother is watching Caddie !
— Tout ça, c’est pour me piquer mon taff !
T’inquiète Caddie, dès qu’on peut, on y retourne ensemble au magasin. Pour l’instant, on fait copine avec Carrefour en ligne…
— On se fait livrer une ligne ?
Caddie ! Tais-toi.