Archives de catégorie : Question @

Question @9

Lundi dernier, le ministère de l’Intérieur annonçait la glaçante augmentation de 16 % des violences conjugales en 2019. 142 000 victimes dont 88 % de femmes. Et tout porte à croire que ces violences seront encore plus nombreuses cette année en raison des deux périodes de confinement.
Ce même lundi midi, je regarde les infos et ces chiffres sont repris. Étant en train de préparer mon déjeuner, je prends moins de dix secondes pour m’assurer que rien ne brûle sur le feu et me retourne vers les infos pensant y trouver un reportage sur cette augmentation… Et effectivement, il y avait bien un reportage sur les violences mais pas du tout sur les violences conjugales : il s’agissait d’un reportage sur les violences à l’encontre des forces de l’ordre (par ici la police). Alors surtout, pas de méprise : je suis aussi révolté par les violences à l’encontre des forces de l’ordre que par les violences conjugales mais je me suis retrouvé bien circonspect en me demandant comment (et pourquoi) en moins de 10 secondes, on avait pu d’une part passer de l’un à l’autre (en cliquant ici à 4’26 de la vidéo) et d’autre part consacrer aussi peu de temps aux premières pour, du coup (si j’ose dire), en passer autant aux secondes.

Question @8

L’un des multiples reportages sur le port du masque au travail la semaine dernière montrait l’interview d’un menuisier dans une fabrique de meubles en bois. Couvert de sciure, l’artisan était questionné sur la difficulté du port du masque dans son activité professionnelle. Évidemment, comme pour tout le monde, porter le masque est une contrainte et n’est pas agréable. Mais il ajoute un argument propre à sa profession : avec un masque, toutes les sciures et micro sciures viennent s’accumuler sur le masque qui devient alors totalement hermétique et donc étouffant bien avant les quatre heures consécutives de port recommandées.
Je comprends tout à fait la difficulté bien spécifique de la chose mais j’ai quand même du mal à comprendre en quoi le fait de ne pas avoir de masque et donc d’inspirer toutes ces sciures est finalement bien plus agréable et surtout moins dangereux. Évidemment, personne n’a relevé le sujet dans le reportage tant il ne fallait pas sortir de la question du jour.

Question @7

J’avais prévu, avant le confinement, de faire un billet sur les « codes du monde du travail » ; il s‘agissait d’évoquer ce que je découvre des us et coutumes qui façonnent les pratiques professionnelles des agents (en l’occurrence de la Ville de Paris ; mais ce pourrait être d’autres) des services que je rencontre dans le cadre de mes activités nouvelles de représentante bénévole du médiateur de la Ville de Paris : ce que l’on dit (ou non) dans un mail ; quand répondre ou pas ; qu’attendre de tel ou tel ; comment formuler une demande ; etc.
Ces situations sont nouvelles pour moi. D’ordinaire, je suis « usager » de ces services, en même temps que mon peu de relations professionnelles se résume à mes relations avec mes éditeurs. Cette fonction d’accueil et d’écoute dans un cadre institutionnel que je remplis depuis novembre me place dans une posture qui ne me pose pas de souci vis-à-vis des personnes que je reçois. Par contre, les agents publics et les fonctionnements internes me sont totalement étrangers et leur apprentissage m’est un régal, ce d’autant que je reçois l’aide précieuse de Isabelle qui connaît tout cela si bien !
Je voulais prendre quelques exemples mais le covid-19 m’a éloignée de mon sujet en me privant de ces permanences, et je n’avais noté que le sujet principal. Je fais néanmoins ce court billet pour dire mon impatience d’y retourner, même si le confinement me va bien, ne serait-ce que pour donner matière à un autre billet !

Question @6

Alternatives non violentesAvant de visiter les camps de concentration et d’extermination d’Auschwitz-Birkenau, il m’arrivait souvent de me faire la réflexion, face au comportement d’une personne dans les transports ou un lieu public, que je n’aurais pas envie de prendre le train avec elle. Cette réflexion était une référence directe aux trains qui ont mené six millions de personnes à la fin de la route.
Je m’imaginais toujours la promiscuité, ces kilomètres parcourus dans le grand froid ou sous un soleil de plomb sur plusieurs jours dans des wagons à bestiaux, sans sanitaire, sans nourriture ni eau peut-être, sans possibilité de s’allonger, peut-être de s’asseoir… Le guide d’Auschwitz-Birkenau m’a confirmé l’horreur, insistant sur le nombre de personnes qui sont mortes pendant le voyage, les familles séparées, l’espoir entretenu par les nazis pour s’assurer de la docilité de tous.
Trois semaines après mon retour, j’étais dans la salle d’attente de mon médecin. Une femme est entrée, un papier à la main. Sans dire bonjour, elle m’a demandé l’heure de mon rendez-vous, soupirant entre chaque phrase, indiquant qu’elle travaillait à 14 heures (il était 13 h 10), expliquant que c’était juste pour un papier, ouvrant la porte en se plaignant d’une odeur de renfermé, s’asseyant, se levant, retournant à la porte…
J’ai répondu à sa question sur l’heure et me suis replongée dans la lecture de la revue Alternatives non violentes, une lecture tout à fait de circonstance. J’ai pensé, comme à chaque fois à Huis clos, de Sartre, et j’ai revu ce wagon posé sur les voies au milieu du champ déserté de Birkenau. Je peinais à me concentrer sur ma lecture, cette femme tentant par tout moyen d’attirer mon attention. Je résistais. Je n’avais pas envie de gérer son angoisse.
Et, subitement, la question s’est posée autrement. Elle n’était plus « Pourrais-je prendre le train avec elle ? » (au sens de « Le supporterais-je sans la tuer ? ») mais « Comment puis-je faire pour prendre le train avec elle ? », au sens qu’il est inévitable que je le prenne (nous étions, à cet instant dans le même wagon en route pour une fin identique) et qu’il s’agit donc de « faire avec », de préférence sans en souffrir et sans voir gâché par l’autre le plaisir de son propre chemin.
Est-ce le xième effet Auschwitz-Birkenau ? Ou la conséquence de mon retour près de la pensée non violente ? Un xième effet Bateau, en quelque sorte ? Je crois que cela forme un tout, que j’ai compris à Auschwitz-Birkenau que la fin de la route ne saurait être évitée, qu’il s’agissait donc avant tout de choisir sa route et son équipage autant que de faire avec les contingences. N’est-ce pas cela la liberté, rester maître de son destin et de son humeur quelle que soit l’adversité, qu’elle soit représentée par la barbarie nazie ou par cette simple femme angoissée chez mon médecin ?
J’espère avoir cette force dans tous les wagons où l’on voudra m’enfermer désormais. Elle est la liberté, et l’amour aussi. Quels défis !

Question @5

CarottesUn soir, vers 10 heures ; je rentre d’une réunion de l’Observatoire de la liberté de création avec mon pique-nique métro. Une équipe de trois agents de sécurité de la RATP arpente la rame. Deux s’installent debout au niveau des portes derrière moi, le troisième à celle de devant. Ils blaguent. J’entends de la musique. Ils cherchent d’où cela vient. Ils blaguent encore. Puis.
— Hey, le blanc !
L’agent face à moi rit. Blaguent-ils entre eux ?
Une jeune fille assise à mon niveau de l’autre côté de l’allée sort la tête de son téléphone ; elle observe. Elle a l’air inquiète ; je grignote mes carottes sans me retourner, oreilles aux aguets. La rame entre en station. L’agent devant moi file rejoindre ses collègues ; je le suis des yeux.
— Vous allez sortir, monsieur.
Je me retourne. Deux agents ont empoigné fermement un homme et le poussent vers le quai. L’homme est noir. Les deux agents sont blancs. Je suis mal à l’aise. Je ne comprends pas trop ce qu’il se passe. L’homme a l’air éméché. Je comprends que c’est lui qui invectivait les agents. L’homme est sur le quai ; les portes du métro se referment. Il cogne dedans. Les agents sont restés dans la rame. Ils rient de nouveau. Je me retourne. Le troisième que je n’avais pas encore vu est noir. Cela suffit-il à lever ma sensation d’une intervention pas très nette ?
La jeune fille semble comme moi mal à la l’aise. Elle est noire. Je finis ma carotte et m’adresse à elle.
— Excusez-moi, vous semblez choquée ?
Elle hésite à répondre. Elle se décide, d’une voix peu assurée.
— Je ne comprends pas ce qu’il s’est passé.
— Moi non plus.
— Vous n’avez qu’à leur demander.
— Vous voulez que je leur demande ?
— Oui !
Elle a pris le ton du défi. Je me lève ; j’ai envie que cette jeune fille sache que tous les blancs ne sont pas alliés contre les noirs. Je m’adresse aux trois agents, leur demande le plus poliment que je sais si je peux leur demander ce qu’il s’est passé, expliquant que j’étais de dos, que je n’ai pas compris pourquoi ils avaient sorti cet homme de la rame, que je suis malvoyante, que je veux juste comprendre. L’échange est courtois.
— Il était alcoolisé. Il importunait les voyageurs, les invectivant. Il mettait la musique fort.
Je ne suis pas convaincue, je n’ai entendu qu’une invective. J’insiste.
— Excusez-moi, mais le fait que vous restiez dans la rame donne l’impression que vous le jetiez dehors.
— C’est une peu ça, dit l’un.
— C’est pour votre sécurité, madame, dit le second.
— Merci, monsieur, j’en suis touchée. Mais s’il était alcoolisé, ne prenez-vous pas le risque qu’il tombe sur les voies, à le laisser seul le quai ?
Le second soupire. Le premier prend la relève, très posé.
— Il ne l’était pas trop. Nous l’avions déjà croisé. On a l’habitude.
Je les remercie de leurs explications et retourne m’asseoir. Je ne suis toujours pas convaincue sur la méthode ni sur l’efficacité pour « la sécurité des voyageurs » de cette éviction. Inutile d’en disserter, je ne pense pas qu’il y ait de « bonnes solutions ». Pour autant, je remarque que l’agent noir n’a rien dit. Je me penche de nouveau vers la jeune femme.
— Qu’en pensez-vous ?
— Ils font leur travail.
Elle veut dire autre chose, se tait. Je retourne à mes carottes. Elle revient vers moi pour me remercier d’être intervenue ; je lui réponds que je sais que j’étais en meilleure posture qu’elle pour le faire. Les stations défilent. Elle revient encore me dire quelque chose que j’ai oublié. Prochaine station, Montparnasse. Elle se lève, me dit au revoir ; je lui souhaite une bonne soirée. Elle s’installe devant les portes pour sortir vite ; je reste assise et ne me lève qu’une fois la rame arrêtée. Sur le quai, je cherche ma sortie. La jeune femme s’est engagée dans un couloir. Elle s’arrête, se retourne, fait un pas vers moi puis repart dans l’autre sens.
Qu’est-ce qu’elle a voulu dire sans y arriver ? Je ne sais pas.

Question @4

Yeux albinosJ’ai renouvelé mon passeport fin janvier, une opération administrative pleine de surprises, ce d’autant que les locaux de la préfecture de ma mairie, où j’aurais pu trouver du secours, étaient fermés pour travaux. J’ai donc pris rendez-vous à la mairie du 15e, y suis allée une fois en repérage, une fois pour de vrai, les deux avec ma canne blanche, histoire de me simplifier la vie.
Cela a été plus ou moins le cas, ce d’autant qu’à l’heure de mon rendez-vous, l’employée de la préfecture était à dix minutes de sa fin de service quand cela a été mon tour. Elle est allée bavarder plus loin ce qui m’a valu une demie heure d’attente, de multiples changements de guichets pour que la collègue chargée d’autre chose me prenne en charge « quand même », mais « Ce poste ne prend pas les empreintes. », « Je ne peux pas faire la recherche avec celui-là. » ; « Excusez-moi mais on est au retrait ; pourquoi ma collègue ne vous a-t-elle pas prise ? »
Il y a eu aussi cette agente à l’accueil de la mairie qui refusait de m’accompagner jusqu’aux locaux de la préfecture ou d’appeler quelqu’un à la rescousse jusqu’à ce que je m’excuse avec obséquiosité en lui expliquant que je n’étais pas malvoyante rien que pour pourrir sa journée. Cette même agente, confortée par une fonctionnaire de la préfecture, m’a vivement conseillé de faire la photo « chez Orange », « sinon, vous allez perdre votre argent ».
Là, pour 12 euros au lieu de 5 euros en machine, un vendeur très compréhensif a pris le temps de refaire autant de fois la photo pour que j’aie les yeux ouverts et le regard à peu près dans l’axe. Mais c’est compliqué de photographier au flash un albinos et son nystagmus. La fonctionnaire de la préfecture a d’ailleurs bien remarqué que j’avais un peu le regard de travers, espérant que « ça allait passer ». C’est passé mais une question est restée en suspens : qu’est donc que « albinos » comme couleur d’yeux ?
— Mais vous avez les yeux bleus ?
— Tout le monde le dit mais le « Cerfa 12100-02 » indique « albinos » dans les couleurs d’yeux possibles ; or, je suis albinos.
— Ah !
Petit tour des collègues, appel à la chef… J’ai les yeux bleus et personne ne sait ce que serait « albinos » comme couleur. Rouge ? Cela ne concerne que les lapins. Pascale me suggère blanc. Je n’en connais pas. Un courrier au préfet s’impose, vous ne trouvez pas ?
Quoi qu’il en soit, cela m’aurait bien plu d’avoir les yeux albinos, pour une fois que cette part de mon identité était officiellement reconnue. Cela serait pourtant discriminatoire, car cela impliquerait un certificat médical, et pas sûr que je passe facilement les frontières avec des yeux albinos apparaissant bleus. Et puis, Pascale aurait réclamé des yeux polios ; vous imaginez le souk dans les files de priorité aux aéroports ?

Question @3

MediathèqueJe vous avais raconté mes soucis d’accès à la médiathèque Marguerite Yourcenrar (ici). Fin juillet, j’ai envoyé un courrier à l’agence Babel Architecture dont les trois architectes, Michel Seban, Bernard Mauplot et Élisabeth Douillet. concepteurs de cet édifice, sont membres. Je n’ai pas reçu de réponse à mon courrier. Alors, je le publie… Parfois, les Alertes Google font des miracles !

Bonjour,
Votre agence a conçu la médiathèque Marguerite Yourcenar, bâtiment livré en 2008, un modèle de développement durable et d’accessibilité à toutes les populations, si j’en crois la présentation sur votre site.
J’ai le plaisir de fréquenter ce lieu depuis trois mois déjà et je me permets d’attirer votre attention sur un point assez précis, qui devrait (je l’espère) intéresser votre réflexion sur votre travail d’architecte : la porte d’entrée. Oui, la porte d’entrée. C’est important, une porte d’entrée… encore faut-il pouvoir la trouver… et l’ouvrir.
Oui, la trouver d’abord.
Je suis malvoyante et je dois vous avouer que j’ai eu beaucoup de mal à trouver l’entrée de ce bâtiment. La porte, en retrait, n’est pas signalée. Je suis donc passée une fois devant le bâtiment, en scrutant, puis suis revenue sur mes pas… sans trouver. Un peu idiot, n’est-ce pas ? Mais je vous rassure, je n’ai pas renoncé ! Je me suis installée de manière à observer les allées et venues (rares l’après-midi où je suis venue la première fois) et ai fini par comprendre que les personnes s’engouffraient sur la droite du bâtiment. J’ai suivi le mouvement ; et j’ai trouvé l’entrée. Ouf !
La trouver donc, cette porte d’entrée, et l’ouvrir…
N’aurais-je point les biscotos nécessaires eu égard au poids de ladite porte ? Moi si. Mais il n’est pas rare que je doive aider un enfant, une personne un peu âgée, une personne avec une poussette… Quant à quelqu’un qui arriverait seul en fauteuil roulant ; il lui sera totalement impossible de l’ouvrir.
J’ai bien conscience que la culture, cela se mérite… Pour autant, je m’interroge. Comment se fait-il que des professionnels de votre qualité ignorent à ce point la vie, les gens, pour construire un bâtiment dont un malvoyant ne peut trouver seul la porte et qu’un enfant, une personne fragile, une personne avec une poussette ou une personne en fauteuil roulant ne peut ouvrir… Comment ?
Je suis assez curieuse de la réponse que vous pourrez m’apporter. Je vous en remercie donc par avance.
Cordialement.

Question @2

Je participe au programme Nutrinet santé et me soumets aux questionnaires souvent laborieux et dont parfois la logique m’échappe. Mais je m’y applique, car je pense la cause juste. Et fais de mon mieux.
C’est ainsi que j’ai rempli un questionnaire sur l’allaitement. Il s’agissait de savoir si j’avais été nourrie au sein de ma mère (oh ! oui), combien de temps (je l’ignorais) et autres questions sur le pourquoi du comment cela s’est passé. L’une d’elles m’a laissée perplexe : « Êtes-vous née en bonne santé ? » Ben oui ! Mais, ne suis-je pas née albinos ? Ben si… Et c’est une maladie, l’albinisme. Ben oui ! Mais alors, je n’étais pas en bonne santé… Ben si, quand même. Pourtant, la bigleuserie, la sensibilité au soleil ?
J’ai fini par répondre que je ne suis pas née en « bonne santé » puisque malade. Et j’ai précisé dans le commentaire final que j’étais née avec une maladie génétique invalidante… en me disant que, toujours « quand même », l’invalidité n’est pas (forcément) une cause de « mauvaise santé ». C’est décidément bien compliqué, cette affaire.
« Malade : Dont la santé est altérée ; qui souffre de troubles organiques ou fonctionnels » dit le Grand Robert. Albinos, je suis donc malade, par nature, et si ma santé est « altérée », elle n’est également pas « bonne », par nature, itou. Et de préciser dans son article « Santé », « En bonne santé, dans un état de santé harmonieux, sans maladie. » Il semble donc incontournable, pour mon dictionnaire préféré, que je ne suis pas en « bonne santé », et que je serais même en « mauvaise santé » puisqu’il renvoie cela illico « malade ».
Dont acte. Ma réponse à Nutrinet était la bonne. Et pourtant… Ne suis-je pas en bonne santé ? C’est en tout cas comme cela que je le sens. Verdict ? Je ne sais pas…