Archives de catégorie : Hétéronomie @

Hétéronomie @32

Couverture du livre de Guillaume Erner intitulé La souveraineté du people« Que l’on travaille comme indépendant, ou a fortiori comme salarié, chacun est soumis à une discipline, ou à un travail de retenue. Il importe d’être sobre, d’obéir aux ordres et à la hiérarchie ou bien encore d’être fiable. Dès lors, tous ces people se comportent de manière très différente de nous. Ils sont libres là où nous sommes contraints : qui aurait la possibilité d’aller au travail dans une robe faite de steak ? Quel enseignant (ou mécanicien ou avocat) pourrait saccager un restaurant sans que cela nuise à son image de marque, bien au contraire ? En un mot, ces people sont autonomes, là où nous sommes « hétéronomes » –nous recevons notre loi du dehors. Tandis que la plupart des individus estiment suivre des prescriptions édictées par autrui, ces people semblent agir de manière absolument libre. » La souveraineté du people, Guillaume Erner

Hétéronomie @31

Dans son numéro de mars 2015, Philosophie magazine consacre son dossier à la question du fanatisme. L’article « Dans la tête du djihadiste » s’appuie notamment sur les travaux de Marcel Gauchet.
« Le fondamentalisme cherche à réinstaurer la religion en clé de voûte de l’existence collective. Mais il procède par des vecteurs séculiers qui sont aux antipodes de cette forme religieuse de la vie collective : rupture avec la tradition, contestation des autorités instituées, rapports individuels à Dieu, conversion. « Il incorpore ce qu’il combat parce qu’il s’efforce de le dominer, poursuit le philosophe. Ce qui fait du fondamentalisme un projet essentiellement contradictoire. Il est miné de l’intérieur par une tension entre l’individualisme de la croyance et le projet hétéronome de placer la totalité de l’existence individuelle et collective sous l’autorité de Dieu. Cette contradiction est à son comble chez les djihadistes qui sont les croyants autoconvertis, autoformés, ou autoradicalisés. Ils procèdent d’une motivation essentiellement personnelle, mais ils sont prêts à mourir pour la cause qui leur permet d’exister comme individu en se niant comme individu. Ce sont des soldats de l’impossible. On a oublié, mais en Occident également, nous sommes devenus des individus par la religion. »
(…) Et Marcel Gauchet de proposer une interprétation de chacun des éléments du fondamentalisme sous l’angle de ce combat contradictoire avec la modernité. (…) L’obsession de la mort : « La donation de la vie et la partie de l’existence humaine qui échappe à la volonté humaine, c’est le dernier point d’ancrage de l’hétéronomie. » »

Hétéronomie @30

Dans l’émission de La suite dans les idées « Vers un nouvel usage du monde ? Une histoire environnementale des idées », le philosophe Pierre Charbonnier évoque son essai .
« Pour la philosophie politique, le grand événement de rupture, c’est en fait l’invention de l’autonomie politique. C’est le moment, symbolisé par la Révolution française, où les sociétés occidentales se promettent à elles-mêmes de ne plus dépendre de rien d’autre que d’elles-mêmes. C’est-à-dire, on révoque les autorités théocratiques, monarchiques et on révoque aussi en même temps la loi inflexible de la nature en tant que dans son avarice. Et je me suis dit, au fond, on peut associer ces deux grands récits théoriques : celui qui nous présente la modernité comme un grand effort scientifique et celui qui nous présente la modernité comme un effort de mise en forme juridique centré sur la décision d’autonomie. D’abord ma réflexion était un peu hantée par l’idée que, nous promettant d’être autonome, en fait nous étions jetés dans les bras d’une autre hétéronomie, l’hétéronomie matérielle, technoscientifique et in fine écologique. Puis, progressivement, j’ai poli ce questionnement pour lui donner la forme, qu’il a finalement dans ce livre, de l’attelage totalement contingent mais très puissant entre la conquête de l’abondance et la conquête de la liberté politique. »

Hétéronomie @29

Philosophie magazine interroge, dans son numéro de mai 2018, la philosophe Antoinette Rouvroy sur l’expérimentation d’un système de notation social en Chine. L’accroche de l’entretien indique « Le projet chinois relève bien d’une forme de « gouvernementalité algorithmique. »
« Doit-on craindre de voir ce genre d’évaluation s’étendre à nos démocraties ? »
Extrait :
« La dissipation d’un monde commun préexistant aux existences individuelles se fait sentir, en Chine, à travers la dislocation des liens et des rites qui en assuraient la persistance et, en Occident, à travers le discrédit du droit et des institutions, et le rejet de toute hétéronomie. De part et d’autre, le crédit scoring [notation sociale] est appelé à la rescousse pour conjurer le sentiment d’incertitude radicale généré par cette dislocation. »

Hétéronomie @28

Je suis abonnée depuis des années à Hors-Série, un site né de celui d’Arrêt sur images et qui propose des entretiens filmés. Dans l’un d’eux, intellectuellement très motivant, Judith Bernard, qui reçoit Razmig Keucheyan évoque l’hétéronomie…
Je retranscris le passage concerné et vous laisse découvrir le site, et ses extraits des entretiens, en espérant que vous y trouverez comme moi un intérêt qui vous amènera à vous abonner.
L’échange porte sur la notion d’aliénation.
« (…) sortir de nos besoins artificiels, nous arracher à nos besoins artificiels, ça nous permettrait peut-être de nous arracher à une forme de l’aliénation, et en même temps, on a toujours du mal à voir ce que c’est concrètement l’aliénation. Vous-même vous esquisser des définitions, vous ne vous ne sous-estimez pas la difficulté du terme, vous faites apparaître que l’aliénation, ça désigne en mai 68 la rupture croissante entre les bienfaits supposés du progrès et le mal-être des individus mais du coup, c’est une notion un peu vague (…) L’aliénation, ça suppose qu’il existerait un état désaliéné. Cet état est un peu introuvable. Est-ce que c’est une sorte d’état humain dans lequel il n’y a nul élément hétéronome, nulle contraindre ou nulle affection issue de l’extérieur ? Qu’est-ce que c’est un état désaliéné ? Comment on pourrait le définir en plein ? »
Je vous laisse écouter la suite. Bonne réflexion !

Hétéronomie @27

Not’ Cécylou a demandé ce qu’est l’Hétéronomie, donc l’faut qu’on trouve une réponse, ok ?
– Ouiiiiiii !
– Ou*iiiiiii* !
– Ça roule !
– Bien, qu’est-ce qu’on veut dire à not’Cécylou ?
– On t’aiiiiiiiiiiiiiiime !!!!
– Ple*iiiiiii*n des b*iiiiiii*so*uuuuuuu¨*s !
– Ah ! oui, j’pas précisé : qu’est-ce qu’on veut dire à not’Cécylou sur l’Hétéronomie ?
– ……….
– *……….*
– L’Hétéronomie c’est comme le capitalisme marchand qui veut nous dire comment consommer, manger, vivre ! Ce capitalisme qui veut nous contraindre à un mode de roulage même s’il ne nous convient pas. C’est l’ordre de la norme qui nous opprime.
– Euh, merci Caddie.
– L’Hétéronomie est ce monde qui nous entoure, avec lequel nous devons composer pour constituer notre autonomie, notre rapport au monde, choisi, libéré du corsetage et des diktats de la grande consommation et de la société exploitatrice. Vive la Révolution ! Vive la France !
– Mon Caddinounet, j’crois que t’as fait un emballage d’roue. C’t’pas forcément bon d’regarder l’Ina par thématique, oublie un peu les présidents d’l’République pour l’instant. Fais comme Isabelle, regarde d’trucs comme « Numéro 1 : Émilie ou la petite sirène ». Ça t’fera du bien. Bon, c’t’un peu triste car elle rêve d’amour et elle est reste seule parce…
– Bouuuuuuuuuuuh ! Bo*uuuuuuuuuuu*h !
– Ben, non, les Mouton, ne pleurez pas. R’venons à n’moutons d’ailleurs : alors l’Hétéronomie ?
– C’est comme le foot qu’est pas fooooooot.
– Très bien, tu peux l’préciser ?
– Petit Mouton exprime ici la pensée que le football est devenu un archétype du capitalisme débridé loin de l’esprit sportif. Des entités internationales imposent des règles pour exploiter un jeu populaire à des fins purement médiatico-mercantiles. En revanche, le fooooooot est un jeu à règles autodéfinies par la bande et ceux qui jouent avec elle. L’équipe se donne les règles qui sur le moment permettront de jouer pour le plaisir du jeu, le plaisir du collectif, le plaisir de soi avec les autres. Le fooooooot est un bastion de l’autodétermination et de l’autogestion sportives. Vive la Révolution ! Vive la brioche !
– Décidément, elle t’a tourn’boulé la bergère. J’crois qu’c’est pas tout à fait compatible la Révolution et la brioche…
– Ooooooh ! une bergèèèèèèère !
– Avec un ch*iiiiiiiii*en ?
– Non, tout va bien les Mouton, on s’détend, y’a pas d’chien. Donc, l’Hétéronomie, c’est ce qui est déterminé par quelqu’un d’autre et s’impose à soi.
– C’est la dictature normative !
– Diiiiiiiiiicte à Tur ? C’est quiiiiiiiii Tur ?
– D*iiiiiiiii*s qu’t’as qu’t*uuuuuuu*re ? T’as plus r*iiiiiiiii*en d’*aaaaaaa*utre ?
– L’Hétéronomie, c’est donc l’société dans l’quelle chacun, chaque groupe s’voit imposer d’règles d’comportement et, de façon autonome peut s’défendre en déterminant des règles d’fonctionnement pour vivre plus comme y veut.  Faut qu’on s’débrouille avec. Et si c’est pour vivre carrément contre, c’est l’Révolution.
– Oui nous devons lutter lorsque ces règles sont liberticides ou nous écrasent. Contre l’homophobie, le sexiste, le racisme, le validisme, la roulophobie ! Vive l’Homonomie !
– Qu’est-c’qu’ça ?!
– Ben, c’est quand c’est pas l’Hétéronomie !
– L’opposé d’hétéronomie, c’est l’autonomie.
– L’Homonomie, c’est l’autonomie plus l’amour des Mouton.
– J’crois qu’on a fait l’tour d’l’question. Not’ Cécylou va être contente.
– Chouuuuuuuuuette !
– On t’a*iiiiiiiii*me !
– Et ceux qui veulent nous enfermer dans leurs normes pour nous étouffer, on leur file des coups de roulette dans la gueule !
– Caddie !

Hétéronomie @26

Dans Du bien-être au marché du malaise. La société du développement personnel, Nicolas Marquis enquête sur ce que les livres de développement personnel apportent à leurs lecteurs. Dans son introduction, il écrit « D’abord, il est frappant de constater que, dans les sciences sociales, il semble particulièrement malaisé de parler du succès des ouvrages de développement personnel sans le dénoncer (bien qu’une infime minorité d’auteurs semble s’en féliciter). Qui plus est, le ton inquiet et parfois dramatisant employé dans les analyses qui portent sur le développement personnel tranche fortement avec le discours réjoui des lecteurs dont on a donné un trop rapide aperçu. En général, une perspective de dénonciation inquiète fait très peu de cas de l’allégresse des consommateurs de tels contenus culturels, quand elle n’y voit tout simplement pas la meilleure raison de confirmer son inquiétude, en invoquant volontiers l’hétéronomie des individus, naïvement satisfaits mais incapables de cerner les logiques objectives à l’œuvre dans cette pratique qui est tout sauf innocente. »
Oh ! l’hétéronomie prise comme un travers des personnes… L’auteur va leur donner la parole pour ne pas les laisser à une hétéronomie qui rendrait tout dialogue impossible entre chercheurs et « consommateurs de tels contenus culturels ». D’ailleurs, Caddie ajoute que dans le développement personnel, le but est que le consommateur soit ensuite producteur, comme sa ménagère quand elle cuisine les produits cultivés qu’il a transporté dans sa poche. L’hétéronomie est donc potentiel d’autonomie en déduit Petit Koala. Nos chercheurs en sciences sociales à LVEH savent prolonger le débat. C’est à vous, chers hétéronautes.

Hétéronomie @25

Pour une fois, ce n’est pas hétéronomie mais son adjectif que je trouve au détour d’un texte. Il s’agit d’un article de la revue Vacarme. Il y a des années que je n’avais pas lu cette revue. Une amie m’en a donné le numéro 86, Hiver 2019.
Dans un très intéressant article sur l’économie sociale et solidaire, on peut lire : « Les griefs envers le secteur nébuleux de l’économie sociale et solidaire sont aussi nombreux que les réalités recouvertes par l’imprécise notion. (…) La notion, aussi hétérogène qu’hétéronorme, intéresse de fait autant les entrepreneurs de morale du monde associatif que les entrepreneurs « sociaux et citoyens » du monde capitaliste, elle est d’autant plus suspecte qu’elle est institutionnalisée est labellisée. Au cœur de ce nouveau secteur économique, validé par les pouvoirs publics, il y a la valorisation monétaire de l’utilité sociale, sur laquelle les entrepreneurs font leur beurre et à qui est déléguée la mission sociale de l’État. »

Hétéronomie @24

Dans son très intéressant livre La contre-démocratie. La politique à l’âge de la défiance, de 2006, Pierre Rosanvallon se penche sur la mise à mal du système représentatif dans les démocraties occidentales. Il cherche à dégager les caractéristiques de ce qu’il nomme la « contre-démocratie ». C’est un ensemble de dispositifs et pouvoirs visant à encadrer les dérives de la démocratie représentative.
Dans son propos, il retrace l’histoire de la démocratie en évitant deux écueils grâce à des références historiques précises. Le premier écueil est celui d’une histoire idéalisée de la démocratie de progrès politique et social continu comme un développement « naturel ». Le second est celui d’une vision réductrice de l’avènement de la démocratie comme rupture brutale avec un ancien système sans aucun lien entre eux. C’est ce qu’il reprend dans cet extrait. L’histoire qu’il dessine de la démocratie est plus riche et plus intéressante.
« À distance donc des visions étroitement diffusionnistes qui présupposent l’existence d’un « germe démocratique » dans le développement conditionnerait mécaniquement la construction des régimes modernes ; comme si une essence de la démocratie existait à la manière d’un code génétique donnant mécaniquement la clef d’une évolution. Mais à distance aussi des considérations communes sur l’évidence d’une rupture structurante entre un monde de l’hétéronomie et celui de la modernité démocratique. La prise en compte des différentes facettes de l’univers contre-démocratique invite au contraire à souligner l’impossibilité de tracer de telles lignes de partage et à considérer une histoire plus discontinue et plus complexe. »

Hétéronomie @23

J’ai découvert la revue Quel sport ? à l’occasion de la publication de mon communiqué d’appel au boycott de la Coupe du monde de football, communiqué que vous trouverez ici si vous souhaitez vous joindre à cette action. Un rédacteur de la revue m’a contactée pour me signaler le dernier numéro paru, « TOTAL FOOTBALL Une arme de diversion massive » de Fabien Ollier. Vous le trouverez .
Le hasard n’existant pas, ce numéro comporte un article « Le judo : une fabrique d’armes à forme humaine » que je me suis empressée de lire. Et voilà que son premier paragraphe utilise le mot « hétéronomie », me donnant l’occasion rare d’alimenter cette ligne de billets plutôt réservée à Isabelle.
Voici ce paragraphe.

« Le sport-spectacle de compétition, est une pratique physique orientée par le principe de rendement compétitif, par la hiérarchisation ou la sérialisation inégalitaire (élimination des losers, valorisation des winners), par la discrimination des individus à partir de critères physiques (anthropométrie de classement, déclassement, reclassement ; typification selon l’âge, le sexe, la validité, le niveau, etc.). C’est ce qui fait de lui le support et le vecteur des idéologies principales de la droite : le struggle for life individualiste, la compétition comme base naturelle de la société, le culte de la réussite personnelle, le respect des hiérarchies et des placements dans l’ordre social, l’hétéronomie comme principe. Ajoutons à cela que le judo, comme la boxe ou d’autres sports de combat, transforment le corps nu de l’être humain en une arme capable de mettre à mort son prochain (étranglement, arm-lock, ippon, etc.). Cela fait de lui la matrice d’un corps d’agression de l’autre, « d’hommes sans armes qui se font leur propre instrument de combat » comme disait Sartre dans la Critique de la Raison dialectique. Voilà qui pose de nombreux problèmes sur le plan éthique… ou qui en tout cas devrait en poser aux prétendus Sensei ! »