Tricheuse

J’ai raconté donc Tu vois ce que je veux dire [L’harmattan, 2001] une anecdote qui m’est revenue en mémoire quand ce voyageur indélicat a considéré que je n’étais pas vraiment handicapée quand il m’a vue utiliser mon téléphone. La voici :

« Je participe avec Isabelle à un tournoi de pétanque organisé par un bar dans le cadre des festivités de la Lesbian and gay pride®. Ce jeu ne me pose pas de véritable problème, à la condition que quelqu’un me désigne le cochonnet du bout du pied.
« Isabelle s’y colle. Je pointe une première boule, me concentrant sur sa trajectoire pour mesurer les reliefs du terrain. Le résultat est moyen. Par contre, forte des informations qu’elle m’a fournies, ma deuxième boule arrive à quelques centimètres du cochonnet. Nous gagnons ainsi la première manche. Nos adversaires pestent.
« Deuxième manche. Pointant le pied d’Isabelle, je renouvelle la manœuvre, une première boule d’observation, une seconde pour le gain du point. Cette fois, nos adversaires se fâchent : elles nous accusent de tricher tirant argument du pied d’Isabelle auprès du cochonnet.
« Nous tenterons de leur expliquer ma déficience visuelle : à l’évidence elles n’y croient pas et renouvellent leur accusation, ajoutant celle de mensonge. L’ambiance tourne vinaigre. Isabelle parvient à les calmer mais j’aurai droit, tout au long de la partie, à des réflexions acerbes. »

On pourra être surpris que, plus de vingt-cinq ans après cet évènement, j’aie toujours en moi le sentiment que l’on peut me prendre pour une tricheuse parce que je n’incarne pas les stéréotypes attachés de la personne déficiente visuelle ; c’est la rançon de mon autonomie et de ma fierté qui n’ont d’égal que l’exclusion dont je serais (suis) l’objet si j’arrêtais de faire l’effort de m’adapter. Ceci étant, pourquoi devrais-je me justifier ? Je ne sais pas. J’aimerais bien savoir.