Je donne parfois des cours dans le club de judo que nous avons créé avec Johnny avec qui je partage bien plus que la couette que nous portons sur la tête. C’est un petit club mais nos cours sont relativement suivis.
La première fois où j’ai fait cours, il y avait neuf personnes, dont cinq filles. C’est un ratio assez rare dans un sport très masculin. J’ai donné un deuxième cours récemment, il y avait quatre filles et deux garçons, dont un dont c’était le premier cours et un second qui est en ceinture orange.
Les ceintures noires, piliers de notre club, n’étaient pas là. Il y a bien sûr des compétitions, la pluie, des obligations familiales, etc. mais je ne crois pas que leur absence s’explique par la somme de ces contingences.
Je suis une femme, homosexuelle, déficiente visuelle, il me manque une vertèbre (ce qui m’empêche une pratique active du judo) et j’ai 62 ans. Je cumule ainsi deux caractères qui portent au sexisme et trois au validisme. Je me trompe ? Je ne crois pas.
Je me rends compte que j’en suis un peu blessée ; mais pas une « blessure narcissique » si vous me permettez l’expression ; je suis blessée de constater que mes combats échouent et que les hommes blancs, puisqu’il s’agit principalement d’eux, sont désespérément fermés à quelque chose d’autre que ce qu’ils connaissent.
Ils témoignent ainsi qu’ils n’ont aucune conscience d’être formatés (par leur éducation, l’organisation de la société, la culture dominante) à la domination masculine validiste et raciste (le garçon en ceinture orange avait un prénom « racisé » et le nouveau n’avait que 16 ans). Tout autre modèle, au mieux ne les intéresse pas, au pire les débecte.
Dans le cas présent, je pense que nos ceintures noires ne sont pas de mauvais bougres ; apprendre autrement autre chose ne les intéresse tout simplement pas car ils ont sans doute l’impression que cela ne leur sera d’aucune utilité dans leur parcours de judoka. Ils ne comprennent pas que cet « autrement autre chose » peut leur donner quelque chose d’unique que les autres n’auraient pas et, qui sait, pourraient leur faire gagner quelques combats.
Ce soir, deux filles travaillaient dans leur coin pour préparer des compétitions. Un moment, j’ai fait remarquer à l’une d’elles qu’elle n’avait pas la position idéale pour mener à bien son action. Elle m’a répondu : « Ah mais, on ne fait pas comme ça en compétition ». Je m’en suis étonnée et lui ai fait remarquer que sortir du « faire comme ça » pouvait être un moyen de surprendre ses adversaires… J’ai opposé à une norme dont j’ignore d’où elle vient un peu d’innovation. J’ai senti que ma remarque la ferait réfléchir. Jusqu’où ? Mais au moins elle était là ; et elle a accepté de réfléchir.
L’avenir passerait-il par toutes ces jeunes filles qui savent tirer profit de toutes situations d’enseignement parce que c’est la seule issue, la seule voie pour se défendre de l’oppression qu’elles vivent au quotidien ? Sans doute. Mais il n’empêche que tant de gentils garçons se privent d’une telle expérience ne me porte pas à l’espoir.