Archives par étiquette : Judo

Brosse @48

Je suis à genou derrière mon partnaire de judo assi et fais un étranglement, okuri-eri-jimeJe reviens sur mon billet où je faisais le récit de mon arrivée à un cours de judo avec un agent d’accueil (de la Ville de Paris) qui pensait que les blondes ne pouvaient pas être professeures de judo. Cette histoire a une suite.
Quand nous sommes repartis à la fin du cours, j’ai rendu les clés des vestiaires et l’agent d’accueil, gentil, me remercie.
— Merci mademoiselle !
— Non, madame.
— Ah ! Excusez-moi [sur un ton genre « Je ne veux pas avoir de soucis avec votre mari. »]
— Non, c’est une dénomination sexiste.
— Je voulais être aimable…
— Eh bien, vous ne l’êtes pas ! Bonne soirée !
Je n’ai pas entendu ce qu’il a dit après, je lui avais déjà tourné le dos pour filer. Le judoka qui est sorti après moi m’a dit qu’il râlait contre ces femmes qui ne savent plus apprécier les compliments.
Je n’ai pas besoin d’expliquer sur ce blogue en quoi ces propos sont sexistes. Ce qui m’embête le plus, c’est que cet homme n’a sans doute pas compris ma réponse et en a certainement été blessé. J’aurais pu prendre le temps de lui expliquer… N’est-ce pas plutôt à la Ville de Paris de le faire ? Elle le fait, je le sais mais il y aura toujours des couillons qui échapperont aux formations et autres actions de sensibilisation. Je n’ai plus qu’à espérer qu’il racontera l’incident à des collègues qui sauront lui expliquer.
Hadaka jime ?
Jamais hors du tatami Caddie, jamais.

Note. Sur la photo (2017), Okuri-eri-jime.

 

Brosse @47

Je suis à genou derrière mon partnaire de judo assi et fais un étranglement, okuri-eri-jimeJe croyais (à tort) vous avoir raconté ce cours de judo adultes où j’ai remplacé mon professeur et où la nouvelle a été accueillie par un « Ah ! bon ? » d’un nouveau judoka au club, « Ah ! bon ? » d’un ton si estomaqué que l’agente d’accueil du gymnase a dégainé plus vite que moi un « Ça vous gêne que le prof soit une femme ? » qui a mis l’ambiance. Le gars ne l’a pas emporté au paradis durant le cours ; vous imaginez bien ; le judo est un sport qui permet des petites compensations antisexistes dont je sais me régaler.
Hadaka jime !
Mon spécial, Caddie, en effet.
Je ne vous avais donc pas raconté cet épisode dont une nouvelle version s’est jouée juste avant les vacances. Je remplaçais de nouveau mon professeur. Quand j’arrive au gymnase, deux judokas sont là. L’agent d’accueil, un remplaçant qui ne me connaît pas, me demande si je viens pour l’aïkido, discipline où l’on trouve beaucoup plus de femmes qu’au judo. Un de mes camarades de club, rigolard, lui répond que non, je suis judoka. Sitôt, l’agent d’accueil me lance :
— Le prof n’est pas arrivé !
Sous-entendu, on attend dans le hall tant qu’il n’est pas là.
— Si justement, il est arrivé.
Il se décale pour regarder dehors.
— Non.
— Je vous assure que si, c’est moi.
Que du bonheur (qui ressemble fort à celui que j’exprime dans cet autre billet) !

Note. Sur la photo (2017), Okuri-eri-jime.

Kendo @56

Une vue plongeante sur le square W. La bute herbée, en bas, un arbre devant une aitre de jeu où trône une pyramide de corde où les enfants peuvent grimper.Ces dernières semaines, je suis moins allée faire du sport au square le matin ; mon activité de professeure assistante de judo s’est intensifiée (plus de cours, plus de responsabilités), il a parfois fait un peu trop froid pour que je me décide ; il a un peu plu (pas assez, forcément) ; j’ai aussi eu la flemme de me lever ; et les fois où j’y suis allée, le malotru était là, gâchant mon plaisir de quelques uchi komi à l’élastique (un truc de judoka) avec sa musique de bourrin.
Ce matin de Pâques, pourtant, je n’ai pas hésité ; grand beau ; un petit frais comme il faut. J’ai sauté de mon lit à 7 h 05, avalé un café, sorti du beurre du frigo pour faire des sablés épeautre noisettes (tout effort a sa récompense), me suis préparée et me suis mise en route une petite demie-heure plus tard. Avec un peu de chance, le malotru ne serait pas arrivé à la fin de mon grand tour de machines… Suspense !
Le silence d’abord m’a saisie, même le long de la rue Vercingétorix où il n’y avait quasiment pas de circulation. Petit échauffement. Série de cinq minutes sur les deux machines au pied de la passerelle Alain (toujours fermée, jusqu’à quand ?) Petit salut à mes Tour (Bouddakarathaï). Trois minutes de course à vitesse réduite (un exploit !) pour rejoindre les quatre autres appareils. Nouvelles séries de cinq minutes. Et hop ! Je récupère l’élastique noué autour de ma taille et c’est parti : uchi komi par séries de 40 secondes.
Et le malotru ? Je ne l’ai ni vu ni entendu ! À la place j’ai eu quelques bagarres d’oiseaux dans les arbres, des chants que j’ai accompagnés, deux bonjours d’humains et, cerise sur mon gâteau, la mise en route de l’orgue de l’église Notre-Dame du Travail. J’ai poussé le plaisir jusqu’à faire des abdos et des étirements sur le ponton au soleil. Que du bonheur !

Note. J’ai raté le magnifique carillon de 9 heures ; même avec 1 h 10 de sport, il était encore tôt.

Kendo @55

Photo de dos, mon prof et moi.J’ai des journées plus difficiles que d’autres, comme tout un chacun. L’autre mardi, j’étais à la peine, triste, apeurée. Il faisait froid. J’étais fatiguée et enrhumée, aussi. Après être passée chez une amie qui m’a proposé de verser ma larme au chaud d’un café et d’une brioche maison, je n’avais qu’une envie : rentrer chez moi, me caler sous un plaid, tablette sur les genoux, musique, et bouquiner. Des enfants m’attendaient sur un tatami ; mon professeur que j’aide serait en retard ; il me fallait y aller, être à l’heure, passer mon kimono dans la fraîcheur des vestiaires (16° environ), salut, échauffement…
J’ai pressé le pas entre la porte de Pantin et la place des Fêtes, senti dans la rue d’Hautpoul les larmes guetter l’instant où le souffle serait le plus court, monté le son dans le casque laissant Dana Kerstein me fendre le cœur (une vieille histoire qui fait encore mal) et me suis présentée à la porte de mon dojo en me demandant comment j’allais ne pas m’effondrer. J’étais (presque) en retard. Un seul enfant pourtant était arrivé : il était en kimono et chaussettes, avec sa maman et la dame qui accueille nos jeunes judokas.
On se dit bonjour. Fier, il me dit « Je suis arrivé avant toi ! » (la ponctualité fait partie des apprentissages du judo) ; je me suis sitôt excusée, fonçant me changer dans le vestiaire des filles. En cinq minutes, quatre autres enfants sont arrivés et je leur mettais du gel sur les pieds et les mains à l’entrée du tapis. Encore deux minutes, et nous étions prêts pour le salut. Ma tristesse était encore bien là, avec une boule dans la gorge. Je les regarde.
« Re.
« Rtisu.
« Re.
« Aujourd’hui, on travaille debout. Vous courrez dans tous les sens… »
Cinq judokas de quatre et cinq ans auront-ils suffi à me faire oublier ma peur et ma tristesse ? Je cours avec eux, enchaîne les exercices, leur montre un déplacement qu’ils ne connaissent pas et où ils s’emmêlent joyeusement les pieds. Mon professeur arrive et prend la relève. Nos rôles sont désormais bien répartis. On se concentre sur nos élèves et notre enseignement en se faisant des blagues. Les cours s’enchaînent. À la fin du troisième, ma tristesse et ma peur ont repris le chemin du tréfonds, là, présentes sans m’empêcher d’agir, de rire, de savourer l’amitié de Isabelle avec qui on partage en soirée un sandwich les mardis.
Une journée difficile ? Oui. Mais une journée heureuse. Je comprends ce matin que j’ai senti comme une obligation de ne pas faillir avec les enfants et que je me suis prise à mon propre jeu. Décidément, les enfants… des lutins malins !

Métro @28

Je n’ai jamais trop aimé prendre le bus : il est difficile de s’y repérer (trouver les arrêts, voir le bus arriver, savoir quand on descend) ; les trajets sont longs et soumis aux aléas de la circulation ; il faut attendre (parfois longtemps) dans le froid. Le retour progressif à la marche après la fracture de ma cheville m’a porté à les utiliser plus pour éviter les marches du métro (qui me font encore très peur). Sur certains trajets, cela s’est révélé une très bonne solution ; sur d’autres, la galère m’a vite découragée !
En matière d’accessibilité, des progrès ont été faits : les arrêts « parlent » (quand cela fonctionne) et de plus en plus de bus également. Par contre, les plans RATP et les informations de circulation (notamment les arrêts reportés) sont une gageure. Pour ce qui est du temps de trajets, au mois d’août, c’était parfait ; dès septembre venu, les durées annoncées sont devenues erronées. Quant à l’attente, un peu longue, toujours ; il fait encore beau mais cela ne va pas durer !
J’ai néanmoins persisté, ma peur contraignant mes descentes dans le métro. Et puis il y a eu ce samedi où aucun bus ne pouvait me ramener chez moi avec un laconique « arrêt non desservi » sur l’appli sans solution alternative ; Sarah m’a mise sur le quai de la 4 et je suis remontée seule par un Escalator à Alésia. Ouf ! S’en est suivi la reprise des cours de judo. J’avais décidé d’y aller en bus et de rentrer en PAM. La RATP en a décidé autrement.
Après avoir attendu un quart d’heure le 91 à son terminus, le voilà qui annonce qu’il s’arrête Gare de Lyon. Il ne pouvait pas le dire plus tôt ? Bah non. Les diverses simulations que j’ai faites sur l’appli me mettaient à plus d’une heure quinze de Jourdain (sans garantie, bien sûr) alors que j’étais déjà partie de chez moi depuis plus d’une demi-heure. Près de deux heures pour aller donner un cours de judo : de la pure gourmandise !
Je me suis ainsi rabattue sur le métro, la trouille au ventre. J’ai pris la 5 devant la Salpêtrière (au cas où, l’hôpital n’était pas loin) et fait mon changement à République. En gérant les flux de voyageurs (plus délétères encore que les marches), je suis arrivée à destination aussi fière que si j’avais gravi l’Everest ! Quand je pense à tous ces gens qui traversent la planète en quête d’aventure ! Réduisez votre acuité visuelle et cassez-vous la cheville, la RATP fera le reste à prix modique avec un taux d’émission de CO2 tout à fait raisonnable !

Vroum @29

Copie de ma carte PAMPendant mon court séjour à l’hôpital suite à la fracture de ma cheville, j’ai occupé mon temps libre à m’assurer le maximum d’autonomie pour mon retour chez moi. J’ai déjà évoqué l’aide ménagère, la livraison de repas, le fauteuil roulant, la mobilisation de mes amis et voisins… J’ai pensé aussi que j’aurais besoin de sortir au-delà de ce que je pourrais faire en fauteuil. J’ai cherché (puis testé) les services de taxi PMR qui coûtent très cher pour un service médiocre et ai pensé « PAM75 ».
Il s’agit d’un service de transport public collectif sur réservation pour les personnes handicapées ou dépendantes : il est très utilisé par tous les enfants et adolescents qui passent leurs journées dans des centres ou écoles spécialisées et des travailleurs handicapés qui ne peuvent pas prendre les bus, trams et métros RATP. Les déplacements sont payants, mais leur coût reste raisonnable en mode loisir si on ne sillonne pas Paris tous les jours, bien sûr (dans le cadre d’un déplacement professionnel ou scolaire, des aides prennent en charge tout ou partie de ce coût).
Ma cheville cassée ne m’ouvrait pas droit à les utiliser, ma carte d’invalidité basse vision, oui. J’ai donc déposé un dossier début juin sans indiquer le fauteuil, considérant que j’utiliserais ce service une fois que je serais déplâtrée. Cinq semaines plus tard, je recevais mon « Pass PAM75 » et je réservais ma première utilisation pour rendre visite à la maman de Sarah à l’Ephad. Dimanche 18 juillet 2021. À l’aller, le véhicule est à l’heure, au retour pareil. C’est un bon début considérant la mauvaise réputation de la PAM côté respect des horaires.
Pour ce retour, ce n’est pas un véhicule PAM mais un taxi (quand il n’y a pas de véhicule « maison » disponible, des taxis prennent le relais, pour un coût identique pour moi). Nous devisons avec le chauffeur ; c’est jour d’arrivée du Tour de France ; ne passe-t-il d’ailleurs pas pile entre l’Ephad et chez moi ? C’est le cas mais, dans un premier temps, le chauffeur ne s’en inquiète pas. Puis nous nous mettons à tourner dans le 14e arrondissement pour tenter de contourner l’incontournable et nous retrouver bloquer à l’angle de la rue Friant et de l’avenue Jean Moulin, pile derrière une voiture de police qui empêche de traverser, le Tour devant passer là dans un délai inconnu.
Nous sommes à 1 km de chez moi. Je suis déplâtrée depuis six jours, je ne suis pas capable de le faire à pied. De toute façon, mon chauffeur est catégorique.
— Vous êtes sous ma responsabilité, je vous déposerai devant votre porte.
Dont acte. Il appelle sa centrale téléphonique, se fait confirmer qu’il n’y a pas d’alternative, et nous voilà bloqués plus d’une heure à attendre les coureurs qui passent si vite que je n’ai pas le temps de me concentrer sur le spectacle. Quand le chauffeur me dépose enfin devant chez moi, son compteur indique 80 euros… il m’en coûtera 8,20 euros, tranquillité comprise. Cela sert à quoi l’argent public ? Cela sert aussi à cela.
Merci.

Sainte Marie Joseph ! @17

Montage photo, deux au sqaure où on vois mes pieds sur des appareil avec les cannes au loin, une dans un fauteil à l'hopital.Le 4 août 2021, j’ai publié sur Twitter et Facebook le montage photo ci-contre. À Isabelle à qui je les avais envoyées en direct, j’ai ajouté ce commentaire « Quand je pense que je devrais encore être hospitalisée à Sainte-Marie ! » ; soixante-huit jours après l’opération de ma cheville ? Cela résonne comme une blague, qui en serait une si tout cela n’était pas pathétique. Je vous raconte.
En mars 2020, juste avant le premier confinement, j’ai envoyé un dossier de préadmission à l’hôpital Sainte-Marie où j’avais déjà fait un séjour en hospitalisation de jour en 2015 pour me remettre à niveau dans le service de déficience visuelle. Il s’agissait d’évaluer mon autonomie et de me donner des outils supplémentaires. J’en gardais un bon souvenir et, il y a dix-huit mois, j’ai ressenti le besoin d’une nouvelle évaluation.
Je n’ai eu une réponse qu’en août 2020, sous la forme d’un appel m’indiquant qu’il manquait le certificat de l’ophtalmo. J’ai répondu que je ne paierais pas une consultation chez un spécialiste pour établir ce qui l’était depuis 58 ans, renvoyant mon interlocutrice au courrier de ma médecin traitante qui disait l’essentiel. Silence radio les onze mois qui ont suivi jusqu’au lundi 31 mai 2021, 9 heures du matin.
Je suis assise sur mon lit à l’hôpital Saint-Joseph, voisin de Sainte-Marie. J’attends l’ambulance qui va me ramener chez moi pour quarante-cinq jours de plâtre sans appui avant une rééducation qui m’inquiète : qu’en sera-t-il de mon équilibre ? mon handicap visuel ne sera-t-il pas un frein à ma rééducation ? Je réfléchis à contacter le service de soins de suite qui se trouve à l’étage en dessous de celui des déficients visuels pour une rééducation adaptée ; et mon téléphone sonne.
— Bonjour, c’est la fondation Sainte-Marie. Je vous appelle pour votre rééducation…
Il me faut une bonne minute pour comprendre qu’il s’agit de ma demande de mars 2020 et qu’ils ne savent rien de ma cheville cassée. Je décide de profiter de l’opportunité, accepte le rendez-vous que l’on me donne huit jours plus tard, y vais. Le médecin comprend que je n’ai pas besoin aujourd’hui de rééducation sensorielle (j’ai vu entre temps une orthoptiste tip top qui a fait le travail) mais d’une rééducation fonctionnelle adaptée basse vision.
— Je vous propose une hospitalisation complète de six semaines…
Il m’explique qu’il est impossible, en hospitalisation de jour, de prendre en charge un mixte rééducation orthopédique rééducation basse vision. Je refuse cette hospitalisation, me fais confirmer par mon kiné, ma médecin traitante et mon médecin du sport que ce n’est pas nécessaire, et relance ce médecin à deux reprises ; il m’a promis de chercher une solution. Huit jours avant le retrait du plâtre, la secrétaire m’appelle et me demande si j’accepte une hospitalisation de six semaines. Je refuse de nouveau et me prépare à la reprise de la marche : abdos tous les jours, séance d’électro musculation chez mon kiné, sollicitation maximale des muscles de la jambe plâtrée…
Le 12 juillet, c’est la peur au ventre que je fais mes premiers pas, chez moi, sous les encouragements de Frédéric. Ça passe. Kiné. Vélo à la maison. Petits exercices. Abdos toujours. Dix jours plus tard, je me déplace chez moi sans cannes ; et je commence les déplacements courts en extérieur en cannes. Dix jours de plus et je n’utilise plus le fauteuil que dans ma cuisine et pour faire des commissions. Quatre jours encore et je suis au square pour une première séance de sport où je n’ai certes pas transpiré mais où mon bonheur a été total. Si j’avais accepté la proposition, j’aurais encore deux semaines et demie à passer à l’hôpital (j’écris ce billet le 5 août). J’en suis de plus en plus abasourdie.
Une question demeure : pourquoi vouloir m’hospitaliser ainsi, alors que ce n’était pas nécessaire et que l’on peut même considérer que cela aurait été délétère pour mon autonomie ? Je n’ai pas la réponse ; juste une intuition qui renvoie aux enjeux financiers d’un tel choix « médical ». Quand je pense aux lits manquants en Guadeloupe, en Martinique, et ailleurs… Ça me met en rogne ; vous n’imaginez même pas !

Changement @29

Je suis en fauteuil avec un chapeau, une veste et un pantalon de pluis, le pied emballé dans un sac poubelle.J’ai suffisamment de proximité avec le monde des handicapés (un monde mis à part par le validisme ordinaire), par mon handicap visuel, bien sûr, mais aussi pour avoir fréquenté des handicapés physiques, pour savoir combien la vie en fauteuil roulant nécessite d’adaptations voire de renoncements. Couplé au handicap visuel, c’est un pur bonheur… c’est tout du moins ainsi que j’ai envie de le vivre durant ces six semaines de plâtre ; et le mois ou deux de marche compliquée à suivre.
J’ai un gros atout dans ma manche : je sais m’adapter. Je ne le mesure pas toujours vis-à-vis de ma déficience visuelle mais les trois confinements sont venus me le rappeler. La rupture a été plus brutale cette fois : je partais prendre un train ; en une fraction de seconde, j’ai perdu cette mobilité de proximité qui fait ma fierté et une bonne part de ma qualité de vie. J’ai tout de suite réclamé un fauteuil plutôt que les cannes qui m’étaient proposées : descendre d’un cran ne me pose pas de problème d’ego (l’image de soi, vous savez) et c’était le gage de pouvoir utiliser à fond ce qui me reste : deux bras, une jambe, un genou… et un cerveau au taquet.
Dès mon lit d’hôpital, j’ai commencé à faire des abdos dans mon lit, des pompes verticales sur le déambulateur, profitant de la moindre occasion pour adapter ma musculature de judoka. Rentrée chez moi, l’objectif a été d’aller chez le kiné en fauteuil : 500 mètres en faux plat montant sur la moitié. Il m’a fallu dix jours pour trouver le bon trajet, vaincre mes appréhensions. Aujourd’hui, ma position sur le fauteuil de location a changé. Mes abdos poussent les roues en même temps que mes bras ; et je fais le plus difficile en marche arrière avec la jambe valide en propulseur. Je ne vois pas où je vais, certes ; mais en fait, cela ne me change guère !
Je me prépare désormais à la reprise de la marche ; multipliant les exercices pour ne pas (trop) perdre de musculation dans la jambe immobilisée tout en ménageant mon genou. En même temps, j’ai pris soin de me garantir une alimentation riche en fibres, calcium et vitamines en dépit de l’insistance des repas livrés à me faire manger du trop gras trop salé. Je limite ma consommation de sucres ajoutés. J’espère ne pas avoir pris de poids et ce régime me garantit un transit que l’immobilité et le riz servi à gogo menacent.
Mon moral, forcément, suit le mouvement. J’ai des bons et mauvais jours, comme tout un chacun. Je crains la reprise de la marche. Être active physiquement et intellectuellement me dope ; mes amis et mes voisins me font un bien fou ! Je peux ainsi prendre prétexte de chaque chose pour mener une nouvelle expérience, qu’il s’agisse de faire ses courses en ligne, de vaincre un trottoir trop incliné latéralement, ou d’observer le monde à hauteur et vitesse de fauteuil. Je sors parfois uniquement pour cela tant cette observation est passionnante, tant les personnes sont des mines d’humanité dont je me délecte, que celle-ci me réjouisse ou me révolte.
Il est encore un peu tôt pour en faire le bilan mais je sais déjà que ma vision, déjà assez optimiste de la vie, vire au ravissement, dans mes joies comme dans mes colères. Mon écriture, forcément, s’en ressentira. Ma relation aux autres, aussi. Je ferai sans doute encore moins de cadeaux mais suis désormais en capacité d’accepter la moindre offrande avec l’idée de prendre le temps d’être à l’autre et l’aimer. N’y voyez aucun altruisme de ma part ; c’est juste que je mesure combien le moindre souffle d’air est une joie à qui sait s’en ouvrir les poumons.

Pauvres chéris ! @15

L’été indien de ce mois de février et le ras-le-bol du masque en extérieur m’ont portée à retourner faire du sport au square. J’ai pu ainsi savourer la caresse du soleil et la douceur de l’air sur la peau de mes joues ; un tel bonheur que je me suis retenue de ne pas finir en maillot de bain ! Blague à part, il a bien fallu un nouveau malotru pour venir gâcher mon plaisir et nourrir ma réflexion sur les effets délétères de la testostérone sur le genre humain.
Après une bonne demi-heure sur les différents appareils de muscu, je suis allée dans mon coin préféré, l’aire de jeux où trône une pyramide en corde parfaite pour accrocher ceinture de judo et élastique et simuler des uchi komi. Je n’y étais pas depuis plus de dix morote qu’un gars que j’avais repéré courir en boucle dans le square W se radine. Il me tourne un peu autour puis s’installe de manière à être dans mon axe de vision (le pauvre, s’il savait !), lance la musique sur son téléphone portable et entame une série de pompes verticales.
L’exercice est difficile ; il en fait cinq, s’arrête, se trémousse un peu sur la musique, et recommence. D’emblée, on s’en doute, sa musique a eu le don de m’exaspérer, une espèce de daube très rythmée. Le vent m’a aidée à ne pas trop l’entendre. Merci. En rentrant, j’ai demandé à Johnny pourquoi les gars qui ont un quart de biscotos à exhiber mettent de la musique dont le son est d’autant plus pourri qu’il est émis par des appareils qui ne sont pas faits pour les concerts en extérieur. Est-ce pour attirer l’attention ?
Johnny rigole : sans doute que oui. En tout cas, les corneilles étaient bien d’accord avec moi que sa musique avait aussi peu d’intérêt que sa paonaison (sic) ; elles se sont mêlées au vent pour faire taire les BPM. Les bienheureuses ! Et, si une autre hypothèse est que cela les encourage à pomper en rythme, force est de constater qu’ils n’ont pas grand-chose à mettre dans le piston !

Courage @6

La sortie du livre de Camille Kouchner La Familia grande a mis sur le devant de la scène médiatique la prégnance de l’inceste, ces violences sexuelles subies par des enfants et commises par leur père, mère, oncle, tante, frère, sœur… Dans le même temps, un hashtag #metooinceste a permis (et permet encore) aux victimes d’inceste de faire converger leurs témoignages sur les réseaux sociaux. C’est dans ce contexte que la page Facebook de Nous Toutes a reproduit (sous forme d’images inaccessibles aux déficients visuels) des microbillets Twitter afin de relayer ces témoignages et de leur donner de la visibilité (sauf pour les déficients visuels, donc ; mais c’est un autre problème).
La plus lisible de ces infographies est celle que je reproduis ci-contre. On y lit « Attention contenu violent Tw inceste ». Pourquoi cette mise en garde ? L’inceste est par nature une violence et diffuser ces témoignages a vocation à ce que la collectivité assume cette violence pour la prendre en charge, aider les victimes, juger les coupables, réfléchir aux moyens de prévenir les violences futures ; non ? N’est-ce pas un véritable déni de ces violences que de mettre en garde les internautes puisque celle-ci suppose que c’est le témoignage qui est violent là où c’est l’inceste qui l’est quand le témoignage, lui, est résilience intime ? J’avoue que je ne comprends pas.