Charité @24

Un déambulaeur quatre roues, indiqué à 89 euros.À l’occasion de l’un de mes allers-retours entre ma villégiature et mon appartement pendant mes vacances dans le 19e, j’ai croisé à quelques centaines de mètres de chez moi une vieille dame agrippant une poussette de marché à deux roues. Elle était à côté d’un passage piéton qui ne présentait aucun danger, mais semblait figée. J’ai traversé, me suis ravisée et l’ai interpellée de loin pour ne pas l’inquiéter.
— Bonjour madame ! Comment allez-vous ? Avez-vous besoin d’aide ?
Je m’approche d’elle, sans trop. D’une voix plutôt faible, elle me demande de l’aider à traverser, qu’elle a peur. Elle prend mon bras et s’y agrippe avec la force de ceux qui trouvent une bouée de secours dans un grand moment de péril. Je lui parle le plus chaleureusement possible, je lui dis que je vis dans le quartier et lui donne le nom de ma rue, tout ce qu’il faut pour la rassurer.
Passé le passage piéton, elle me dit qu’elle va à la pharmacie, ne sachant pas si elle est ouverte. Nous sommes le 15 juillet, il est 9 heures du matin. Je lui propose de l’accompagner, elle ne dit pas non. J’essaye de papoter un peu avec elle, je lui parle de Paris en compagnie, ces volontaires qui aident les personnes âgées dans leurs déplacements de proximité. On lui a déjà envoyé des bénévoles, mais ils en manquent… Elle me dit avoir des aides à domicile, mais qu’elles ne veulent rien faire, et surtout pas sortir avec elle pour les courses. Je sais cela, la division des tâches sévit aussi dans les aides humaines.
On arrive à la pharmacie. La vieille dame s’installe sur un tabouret qui est là, près de l’entrée. Je chausse mon masque et vais voir la pharmacienne qui est derrière son comptoir avec une autre personne. Je lui explique avoir croisé cette dame qui voulait venir à la pharmacie en lui précisant que sans doute elle la connaît…
— Oh oui ! Elle veut toujours venir alors qu’elle a ses médicaments. Qu’est-ce qu’elle a besoin de sortir ?
Le ton n’est pas empathique, il n’est pas aimable non plus. Jouant l’obséquiosité (ça marche souvent mieux que la colère), je compatis auprès de cette gentille pharmacienne, indiquant que je sais que c’est compliqué pour elle car sans doute il va falloir raccompagner la vieille dame, que ce n’est pas son rôle, m’excusant presque d’avoir aidé cette personne…
— Oui ! Je ne peux pas fermer la pharmacie comme ça !
Je suggère de commander un déambulateur digne de ce nom qui lui permettrait de s’appuyer correctement plutôt que cette poussette de marché que Caddie lui-même reconnaît comme instable. Peut-être peut-elle en prendre l’initiative, surtout si elle connaît son médecin qui lui enverra volontiers une ordonnance… La pharmacienne ne me dit pas grand-chose, à part se plaindre de son propre sort, sans aucun mot aimable pour cette vieille dame, à part un soupir de désespoir assorti de…
— Il faut qu’elle se fasse aider !
Quand je lui demande ce qu’elle pense de ma suggestion d’un déambulateur, elle me répond dans un autre soupir :
— Je ne pense plus, madame.
Je prends congé. Je sais que les professionnels de santé ont beaucoup souffert ces dernières années et que cette pharmacienne, comme beaucoup d’autres, est forcément très engagée auprès de ses clients. Je dis bien « client », car cette « praticienne » s’est comportée comme une (mauvaise) commerçante. Quant à cette vieille dame que j’ai accompagnée jusque-là, ce n’est peut-être pas un modèle de bienveillance ou de gentillesse. Les propos qu’elle a tenus sur les aides ménagères avaient un petit relent de mépris.
Est-ce une raison pour la planter sur son trottoir et ne pas prendre en considération sa demande, ce 15 juillet, et son envie de sortir alors que « il n’y a plus personne et pas beaucoup de commerces. » J’ai en tout cas de la peine pour elle car, en dépit d’un système de prise en charge qui avait l’air d’être en place, elle était seule, ou elle se sentait seule. Je ne sais pas. Elle n’a pas arrêté de me dire qu’elle avait peur. Mon impuissance est à l’aune de ma colère, de mon dépit aussi. Mais je refuse qu’une pharmacienne me fasse le reproche d’avoir accompagné jusque dans son officine une vieille dame qui sans doute avait simplement envie de sortir. N’est-ce pas d’ailleurs ce que l’on recommande à toutes les personnes âgées, de sortir ?
Je ne sais pas en fin de compte laquelle des deux je plains le plus. Peut-être pas cette vieille dame qui a osé sortir même si elle avait peur ; plus cette digne représentante de la gent épicière qui semble avoir perdu son humanité derrière son comptoir blindé de poudres de perlimpinpin qu’elle vend à vil prix à ses clients.
— Pétasse !
Caddie ! On ne dit pas ça.
— Quoi d’autre ?
… Conasse ?

Note. En illustration, le prix de la liberté !

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.