Archives mensuelles : avril 2020

Question @7

J’avais prévu, avant le confinement, de faire un billet sur les « codes du monde du travail » ; il s‘agissait d’évoquer ce que je découvre des us et coutumes qui façonnent les pratiques professionnelles des agents (en l’occurrence de la Ville de Paris ; mais ce pourrait être d’autres) des services que je rencontre dans le cadre de mes activités nouvelles de représentante bénévole du médiateur de la Ville de Paris : ce que l’on dit (ou non) dans un mail ; quand répondre ou pas ; qu’attendre de tel ou tel ; comment formuler une demande ; etc.
Ces situations sont nouvelles pour moi. D’ordinaire, je suis « usager » de ces services, en même temps que mon peu de relations professionnelles se résume à mes relations avec mes éditeurs. Cette fonction d’accueil et d’écoute dans un cadre institutionnel que je remplis depuis novembre me place dans une posture qui ne me pose pas de souci vis-à-vis des personnes que je reçois. Par contre, les agents publics et les fonctionnements internes me sont totalement étrangers et leur apprentissage m’est un régal, ce d’autant que je reçois l’aide précieuse de Isabelle qui connaît tout cela si bien !
Je voulais prendre quelques exemples mais le covid-19 m’a éloignée de mon sujet en me privant de ces permanences, et je n’avais noté que le sujet principal. Je fais néanmoins ce court billet pour dire mon impatience d’y retourner, même si le confinement me va bien, ne serait-ce que pour donner matière à un autre billet !

Bigleuse @119

Les appels aux couturières et couturiers qui se multiplient à Paris pour une fabrication locale de masques et blouses dans des ateliers installés dans les mairies, comme ici, me rappellent une histoire et me fait regretter de ne pas avoir dépassé plus de limites que ce que j’ai pu faire dans ma vie.
J’étais en 5e. Cours de couture (oui, à l’époque, on apprenait à coudre au collège). Dès le premier cours, il faut enfiler un fil dans le chat d’une aiguille. Le chas d’une aiguille… C’est un peu comme les mandibules du criquet.
— Excusez-moi madame mais je ne peux pas le faire ; je ne vois pas le chas de l’aiguille.
— Vous vous moquez de moi ?
— Non, madame c’est que…
— Vous me ferez deux heures.
La première (et dernière) colle de ma vie !
Et si vous vous demandez pourquoi la professeure ignorait ma déficience visuelle, c’est parce qu’en 1976, il fallait la jouer « clandé » pour être scolarisé en milieu ordinaire.

Rigolo @11

En période de confinement, j’ai écouté des podcasts d’un feuilleton. Alors que je cuisinais en ayant dans les oreilles une fiction se déroulant dans le monde de l’édition, un personnage rentre dans un bureau avec un bruit assez aigu, désagréable.
Cela durait et me semblait disproportionné avec l’histoire. Puis, je me suis rendu compte que c’était mon alarme incendie, déclenchée par la cuisson en cours de mes crêpes. Et pourtant, elles n’étaient pas flambées.

Décroissance @71

J’ai eu plusieurs fois au téléphone un partenaire de judo qui rencontre des soucis de discrimination dans son travail. On a parlé longtemps, de cela, et de la vie aussi ; celle d’hier ; celle d’aujourd’hui ; celle de demain. Soignant, il a intégré un logement AirBNB près de l’hôpital où il travaille. Il y est loin de sa famille et ne dispose que d’un sac à dos d’affaires personnelles. Le logement où il réside est humide, inconfortable, mal agencé ; y vivre dans ces conditions relève du stage de survie en période de confinement ; j’ajoute qu’il est en basse vision. Je vous laisse imaginer sa nécessaire force d’adaptation.
Nous devisions, donc, et il me faisait part de ses interrogations sur sa vie quand, seul dans ce logement, il n’a d’autre chose à faire que de penser. Il me racontait comment il avait, avant de quitter sa famille, refait plusieurs fois son sac, cherchant à définir l’essentiel. Il me parlait de cette situation très nouvelle pour lui : décider, sans aide ni conseils, de chaque instant et de chaque action. S’organiser, aussi, dans ce nouvel environnement où personne n’était susceptible de l’aider. En y repensant, je l’imagine tel un soldat-commando en mode survie seul dans la forêt vierge. J’exagère ? Oui, bien sûr ; il a un téléphone, une famille, des collègues, des amis, qui pourraient venir le secourir. Mais c’est ce qu’il m’a dit qui me fait penser à cela.
Il a la possibilité de changer de logement, pour quelque chose de plus fonctionnel ou confortable. Non, il souhaite rester là, pour aller jusqu’au bout de ce que j’ai nommé pour lui « liberté », en s’interrogeant sur ce qui fait sa vie, ce qui manque ou non, sur la manière peut-être de s’organiser autrement, après. J’ai senti en lui un grand désarroi, celui de celles et ceux (il n’est pas besoin d’être malvoyant pour cela) qui voient leur vie bouleversée par le covid-19. Et je me suis entendue lui répondre.
— Je comprends ton désarroi mais pour moi, ce virus ne fait que confirmer mes choix.
Est-ce faraud de le dire ? Et de le penser ? Je m’interroge. Je ne suis pas meilleure que les autres ni ne détiens aucune vérité. Je crois pourtant que ma vie, oui, était déjà organisée autour de l’idée que le « plus » est vain et que le bonheur est à portée de main. Plus les jours passent, plus cela m’est une évidence : dans mes 29 m2 de HLM, je suis bien.
J’ai tout ce dont j’ai besoin : eau courante, toilettes, électricité, gaz, réfrigérateur, congélateur, four, petite télé, connexion Internet, ordinateur, tablette, téléphone, lit, bon fauteuil. J’ai installé mon guéridon pour boire mon café dos au soleil. J’ai assez d’espace pour faire du sport (et même de la corde à sauter !) Je peux jongler entre les activités pour ne pas épuiser mes yeux sur les écrans. Mes amis sont présents et je disais hier à Isabelle qu‘échanger avec eux au téléphone ou de visu ne change pas grand-chose pour moi. Un privilège de bigleux ? Il semble.
Et la joie dans tout ça ? Je la sens revenue.

Soldes @15

Cette semaine, je suis passé à la pharmacie.
C’est une pharmacienne récemment arrivée dans l’officine qui me sert. J’ai déjà eu affaire à elle une fois, pas suffisamment évidemment pour qu’elle se souvienne de moi à la différence de la pharmacienne qui s’occupe de mon cas habituellement (ici).
Après m’avoir remis ce que je venais chercher, elle me demande si j’ai besoin d’autre chose. A tout hasard, je lui demande si elle a du gel hydroalcoolique. Silence de quelques secondes et elle finit par répondre que non. Le délai de réponse m’a paru étrange parce qu’il était facile de me dire : « Non monsieur, nous n’en avons pas ».
Elle ajoute sans expression : « L’État nous a tout volé. » Je la regarde d’un œil interrogateur et elle me redit la même chose. Je lui demande donc pourquoi l’État lui aurait « volé » les gels hydroalcooliques et elle me précise que c’est pour les donner aux hôpitaux. Je la reprends donc : « Ah vous voulez dire que l’État a réquisitionné votre gel hydroalcoolique pour le donner aux hôpitaux. Très bien. » Elle a eu l’air surprise de ma réaction.
C’est vrai que si maintenant les pouvoirs publics priment sur les forces marchandes, alors où va le monde !

Anniv’ @42

– Ah ! ben ça alors, c’est l’anniv’ d’Frédo et on n’peut pas l’faire souffler ses bougies…
– On vaaaaaaa luiiii souhaiiiiter un trébonconfiversaire !
– Et p*oooooooo*ur le g*âââââââââ*teau ?
– C’t’un gâteau confit ?
– Avec des fru*iiiiiiiiiii*ts conf*iiiiiiiiiii*ts ?
– Pluuuuuutôt du choooooocolaaaaaaaat !
– Du ch*oooooo*col*aaaaaaaa*t conf*iiiiiiiiiii*t ?
– J’crois pas. Ç’v’être du chocolat classique, votre préféré, hein, les Mouton ?!
– Ouiiiiiiii !!! ou*iiiiiiii* *!!!*
– S’rtout c’qu’nous qu’allons l’manger, il passe par l’bande passante. Mais on lui en r’fera un après l’confinement.
– Oh ! ouiiiiiii… avant son pr*ooooooooo*chain trébonziversaire.

Lu @24

Depuis mon enfance, j’ai connu mon père abonné à La croix. Ce quotidien était pour moi un repoussoir de journal catholique revendiqué, comme mon père.
Récemment, j’ai acheté La croix hebdo pour avoir une idée de ce magazine dont les sujets sur une couverture m’intéressaient. Puis une autre fois, puis… je me suis abonnée. L’analyse, l’ouverture d’esprit, la pertinence des thématiques… J’ai découvert la qualité de cette presse.
Avec l’âge, j’ai pu comprendre ce choix de mon père même si ses raisons n’étaient pas les miennes.

Anniv’ @41

Un peu plus de quinze jours avant le confinement, j’ai été invitée à une « surprise d’anniversaire ». Prenez une salle destinée à des activités multiples décorée à la va-vite, alignez des chaises contre un mur et en face quelques tables, recouvrez-les de nappes en papier et de plats débordant de charcuteries et autres quiches (je ne suis pas gentille, il y avait un saladier de carottes râpées et un autre de salade), de bouteilles dont je vous laisse deviner le lien avec le gel hydroalcoolique, une trentaine de convives et une maîtresse de maison qui ne lâche pas son portable.
— Il arrive ! Éteignez !
On éteint, on s’éloigne des fenêtres, on ricane… et le voilà. On applaudit, on chante, on s’embrasse, on trinque et c’est parti pour une soirée d’anniversaire que je quitte avant l’arrivée du gâteau. Mais qu’est-ce que je fais là ? J’ai beaucoup d’affection et de tendresse pour le grand garçon qui fête ses cinquante ans. C’est mon seul mobile. Pour le reste… Je viens de dresser le portrait de tout ce que j’exècre dans une fête d’anniversaire, dans une soirée tout court d’ailleurs avec, en point d’orgue, la notion de « surprise ».
À qui cela fait-il plaisir, finalement ? À celle ou celui à qui on fait la surprise, j’imagine, à moins qu’il ne s’agisse d’une convention sociale que d’apprécier de se trouver comme une gourdasse, passant d’un pied sur l’autre, tout benêt devant ces gens qui chantent  « Joyeux anniversaire » et avec qui on n’avait pas prévu de passer la soirée. Il y a bien sûr le plaisir de celui qui organise, fomentant sa farce, dissimulant les préparatifs, les invitations, craignant à chaque instant que la surprise ne soit découverte… quel suspense ! Il y a enfin les invités, impatients sans doute, de voir la tête du contraint du jour, eux qui ont été contraints un jour.
La « surprise d’anniversaire », comme toute autre surprise, ne serait-elle pas en fait un moyen de coercition (une décision prise à la place de l’autre, un ingérence dans ses choix) sous couvert de « faire plaisir », impliquant que l’un sait ce qui plaît à l’autre  ? Voici donc rassemblés tous mes arguments contre la vie de famille ou de couple qui se résument à un seul : l’hypocrisie que représente le fait de présenter à l’autre ce que l’on veut soi comme si c’était son désir-plaisir à lui. C’est un mélange de toute-puissance et de contrainte qui m’afflige. Je me souhaite de ne jamais y succomber !

Rencontre @9

Une dizaine de jours après le début du confinement, un midi au boulot, une personne sonne à l’interphone. C’est une gardienne du quartier qui a rencontré une personne âgée perdue sur un trottoir dans le coin mais n’a pas le temps de s’en occuper et nous la confie. Une collègue et moi rencontrons donc Louisette.
Louisette est bien habillée et a un masque. Elle nous raconte qu’elle est sortie, a marché en regardant en l’air et ne sait plus du tout ni où rentrer ni, par conséquent, comment.
Louisette connait son prénom, puisque c’est ainsi que nous l’apprenons, et son nom. Ma collègue appelle le centre d’action sociale pour demander s’ils la connaissent. Ce n’est pas le cas de celui de l’arrondissement, qui se renseigne auprès de collègues dans un autre arrondissement. Les agents s’activent, le tout en télétravail. On appelle aussi l’Ehpad le plus proche. Louisette n’en est pas partie.
On papote avec Louisette. On lui fait tout sortir de ses poches mais il n’y a ni papiers ni clés. Elle nous présente une carte en pensant qu’elle peut nous aider mais c’est une publicité. Peu à peu, on va lui sortir une chaise pour bien l’installer, lui apporter à boire et à manger. Heureusement entretemps, on arrive à lui faire remonter sa manche et on découvre un bracelet médical avec nom d’épouse, nom de naissance, date de naissance et nom d’un médecin. Louisette a eu il y a peu 83 ans. Son nom de famille ne s’écrit pas du tout comme il se prononce, alors ma collègue rappelle le centre d’action sociale. Je trouve sur Internet le nom d’une clinique où la médecin exerce. Après le standard automatique, une personne d’un service de prise de rendez-vous ne trouve pas son dossier mais arrive à joindre la gériatre qui nous indique que Louisette est maintenant suivie à l’hôpital Lariboisière.
Sur ses indications, j’appelle les pompiers pour qu’ils puissent l’y transporter : pas de suspicion de conoravirus ? pas de détresse ? Ils joignent la police pour venir la chercher. Le centre d’action sociale rappelle : ils ont trouvé une adresse et on arrive à avoir un numéro de téléphone portable qui serait à un proche, qui ne répond pas. Louisette habite près de l’hôpital Lariboisière, assez loin d’où nous sommes.
Après une trentaine de minutes, la police arrive. Un ancien et deux jeunes stagiaires. Louisette leur répond à peine, car elle nous l’a dit : « Il faut se méfier. J’ai eu de la chance de tomber sur vous. » On lui dit qu’elle peut leur parler et avoir confiance. Elle leur répond alors. On lui dira qu’elle peut aller avec eux pour qu’elle monte, car après toute une discussion, les policiers l’emmènent.
Nous avons vécu une heure et demie avec Louisette, bien embêtée de ne pas savoir où elle devait rentrer et bien embêtée de nous déranger. Un temps à part avec une femme âgée atteinte d’Alzheimer et arrivée dans notre quartier de façon toujours inconnue. Louisette qui répond tout simplement aux policiers lui demandant son âge au moment de partir « Oh ! j’ai 40 ans. »…