Archives mensuelles : décembre 2019

Bigleuse @114

J’écris régulièrement des billets, notamment sur l’item « Bigleuse », où je fais état de mes impuissances (la dernière en date, ici). Celles-ci vont parfois se nicher en des endroits si ordinaires, quotidiens, que je peine à les extraire de cette partie de mon identité qu’est ma déficience visuelle autant que quand j’en fais état, j’ai en général droit à une solution toute faite qui ne fait que renforcer mon impuissance (ou son sentiment, ce qui revient au même).
Pendant les grèves, j’ai décidé d’aller au judo le mardi. Deux grosses heures de marche à l’aller, nuit réparatrice chez les Mouton et retour toujours à pied le mercredi matin. J’aime marcher, cela me va bien. Par contre, il m’a fallu composer avec la pluie et les parcours de manifestation tant la logique de nasse et la violence désormais instituée des forces de l’ordre (bourgeois, hétérosexiste et raciste) m’obligeaient à les contourner.
Le mardi 17 décembre, je suis partie vers midi et demi de chez moi (des pluies étaient annoncées en milieu d’après-midi) et ai fait un détour par la gare de l’Est pour bien passer à l’ouest de la manifestation de l’intersyndicale. Je pensais manger en route, du côté de ladite gare après une heure trente de marche. Je ne voulais pas manger de viande, judo oblige. Je pensais trouver un traiteur asiatique, me poser, manger chaud des légumes avec du riz, faire pipi… Eh bien, je n’ai pas trouvé.
À partir de la porte Saint-Denis, j’ai regardé les enseignes de mon côté de trottoir (de l’autre, je ne vois pas), qui sont passées subitement du kebab au resto indien. Gare de l’Est, je n’ai trouvé sur mon GPS que des restos en train de fermer à 14 heures. J’ai donc poussé jusqu’à Colonel Fabien, sur ma route, utilisant le zoom de l’appareil photo pour tenter d’identifier les enseignes… Miracle ! Je traverse une rue à la hussarde mais le traiteur asiatique m’annonce qu’à 14 h 30, il ne fait qu’à emporter.
J’étais à une grosse demi-heure en montée un peu raide de ma destination où je savais trouver le traiteur salvateur. J’avais faim. Dans mon sac, j’avais mon dessert : une pomme, une brioche, du chocolat. Je suis entrée dans une supérette d’une enseigne qui propose très souvent un coin pour s’asseoir. Perdu ! Ce n’était donc pas mon jour. J’ai pris un club au poulet, du coleslaw et je suis allée manger sur un de ces sièges en rond autour d’un arbre, avec vue sur le bâtiment du PCF sous l’œil gentil de deux personnes sans domicile sur les sièges d’à-côté. J’ai très vite eu froid, l’envie de faire pipi devenait difficile à contenir.
J’ai fini mon déjeuner en montant sur la place des Fêtes, et en y ajoutant un chausson aux pommes, par dépit. C’est difficile de faire le récit de tous les efforts que j’ai développés pour tenter de me trouver ce que je voulais à manger, et de ce que j’ai éprouvé, deux choses que finalement ce banc partagé place du Colonel Fabien résume bien. Le pire, dans l’affaire, c’est que la veille, j’ai dit à Isabelle mon programme en échangeant des idées sur où manger, sans trouver la bonne.
C’est con d’être bigleux, finalement. Surtout dans un monde de valides.

 

Salade @18

J’ai découvert à l’occasion de la fête de Noël un nouveau concept agro-industriel.
Mon regard a d’abord été attiré par un filet (en plastique) de citrons jaunes. Sur ce filet, il y a une grosse étiquette (elle aussi en plastique), un peu fluo, illustrée d’un verger en pleine nature surmonté d’un large ciel bleu au-dessus duquel je crois lire en gros « Zéro pesticide ». Dans le même temps, mon cerveau détecte une longueur de phrase anormale pour ces deux mots simples. Je relis : « Zéro résidu de pesticides ». Je retourne la phrase dans ma tête (oui, toujours) essayant de comprendre le concept et surtout son attrait : ce serait donc des citrons « élevés » aux pesticides (pourquoi se priver de leur impact sur la faune et la flore après tout !) mais sans résidu de ces derniers ? Sceptique sur le concept, je me dis qu’il va falloir que je m’intéresse à la question pour en savoir plus.
Cependant, mon cerveau (oui, encore) attire mon attention sur un truc en bout de phrase…. Un astérisque ! Je me dis que je vais enfin en savoir plus. Je descends donc le regard et je lis : « Dans la limite de quantification ». Autrement dit, en gros, c’est « zéro résidu de pesticides au-delà des pesticides présents ». Il fallait oser le concept mais chacun sait que ça ne fait pas peur à l’agro-industrie et la grande distribution. Ceci dit, tant que les gens achètent leurs produits, elles n’ont aucune raison de changer.

J’ajoute un lien vers un article qui résume de la façon la plus positive possible le sujet : ici.

Bigleuse @113

Je profite de la relecture de ce billet avant de l’envoyer à un ami pour vous raconter la version drôle de la même situation.
Je suis gare de Lyon. Je dois me présenter au service Accès plus qui va m’aider à prendre le train et à faire ma correspondance à Avignon TGV. Je me rends, canne blanche en main, directement là où se trouve ce service d’assistance. Il n’y est pas, remplacé par des barrières de chantier. Je me gratte la tête et avise une dame avec un chariot de ménage. Je lui demande où c’est.
— Là-bas, vous voyez, la grande porte verte.
— Ben, excusez-moi mais… justement, voir, ce n’est pas mon fort !
Elle éclate de rire (ça change des attitudes contrites). Je ris avec elle. Elle me remontre en faisant quelques pas, comprend que ses explications ne passent pas, hésite… Je comprends qu’elle ne peut pas abandonner son chariot ni sa zone ne ménage. Elle se décale néanmoins en direction des voies en m’indiquant de la suivre. Elle s’arrête.
— Je ne peux pas aller plus loin mais, c’est tout droit.
Avec les deux bras, elle indique devant elle. Tout droit, donc. C’est simple, non ? J’ai envie de l’embrasser ; sans quitter son poste, cette femme a trouvé la solution pour me guider à distance sans erreur possible. Nous sommes un mois plus tard. Mon émotion est intacte.

Noël @44

Je me rappelle Noël dans ma jeunesse, le sapin, les guirlandes, les cadeaux…
Je me rappelle Noël quand je travaillais sans difficulté la nuit du 24 ou la journée du 25, arrangeant avec plaisir mes collègues.
Je me rappelle Noël un début de soirée à errer pendant plus d’une heure après une séance de cinéma à chercher avec un ami un endroit où manger, en vain, et y renoncer pour rentrer chacun de son côté manger chez soi.
Je me rappelle Noël et sa magie avec Cécyle, ne fêtant rien de particulier à part Paris dans une ambiance dépeuplée.
Je me rappelle Noël une poignée de jours après l’enterrement de mon père.
Je me rappelle Noël où deux jours après un collègue s’est suicidé.
Il y a sans doute tant d’autres périodes de Noël qui me marqueront, la liste reste ouverte.

Objectivement @49

Voilà. Les travaux dans ma cuisine sont terminés. Huit jours pour le déménagement. Quinze pour les travaux. Quinze autres pour que chaque chose (re)trouve sa place. J’ai pris le temps, préférant encore camper plutôt que de ne pas m’approprier tranquillement ma nouvelle cuisine. L’épreuve est passée. Je dois encore faire deux ou trois finitions et adopter certains réflexes mais c’est bon ; je m’y sens bien et je suis contente des choix que j’ai faits.
Pour ne pas gâcher mon plaisir, je me suis offert un objet dont j’ai toujours rêvé chez moi : un balai. Un balai ? Mon ancien lino en dalle pissait la colle qui attrapait la poussière en plus d’être d’une couleur qui ne me laissait pas entrevoir les miettes. Le carrelage, par contre, immaculé gris, me donne envie de passer le balai, un geste du quotidien qui a le don de me détendre.
Quand je vois quelque chose qui fait tache, je me précipite. J’ai quatre mètres carrés à balayer, pas plus ; je le regrette. Je le passe bien partout, comme j’ai appris, sans forcément voir ce que je ramasse. Avec la balayette, je récupère ce qui vient. Une observatrice avisée de mon manège m’a dit que j’en oubliais beaucoup. Cela ne m’étonne pas autant que j’en suis ravie : cela augure de séances de balayage sans fin. Que du bonheur !

Entendu @33

A l’occasion d’un sujet sur les déserts médicaux en France, différentes propositions de solutions sont énumérées. La première d’entre elles est l’instauration d’une obligation pour les médecins de s’installer dans les déserts médicaux pour une durée déterminée. En commentaire de cette proposition, la journaliste précise : « Les principaux concernés sont opposés à cette mesure ». J’attends une fraction de seconde les arguments de ces « principaux concernés » ne comprenant pas très bien pourquoi ils seraient opposés à cette mesure mais je comprends que par « principaux concernés » la journaliste entend « les médecins ».
Désolé mais de mon point de vue et en matière de santé publique, les premiers concernés sont les populations de ces déserts médicaux, pas les médecins.
Bises à Hippocrate.

Pauvres chéris @11

Depuis un certain temps (que je ne sais pas évaluer), la part des « témoignages des Français » augmente dans les médias. Cela a commencé avec Le Parisiens ; puis les chaînes toute infos ; et maintenant, France info s’y met, renonçant aux reportages plus analytiques. Il y a les personnes interviewées, et les journalistes mis en situation au cœur de l’événement. Cela aboutit à une info qui n’en est plus une comme Frédéric nous l’a si bien démontré dans son billet du 9 décembre dernier.
J’ai un exemple un peu moins drôle, mais tout autant agaçant. Le thème est, cette fois, la manière dont les touristes souffrent des grèves à Paris. J’imagine que certains n’en souffrent pas ce d’autant que, hormis les transports, tous les lieux touristiques et culturels sont ouverts et forcément moins fréquentés que d’ordinaire. Mais ce n’est pas le sujet. On nous traduit en direct le propos d’une touriste venue visiter Paris qui se plaint d’avoir dû prendre le taxi pour aller à Disneyland : perte de temps et d’argent.
— Bien fait !
Je suis d’accord avec toi, Caddie. Le tourisme de masse fait tant de dégâts écologiques et Disneyland tant de dégâts culturels ! Merci aux camarades de la RATP en grève d’avoir fait payer cher à cette femme et à sa famille son goût pour la consommation de masse standardisée même si rien ne laissait supposer qu’elle en ait profité pour réfléchir sur son choix. Un jour viendra…

Note. Dans la rubrique « journaliste en immersion » j’ai adoré celui qui a pris un bus de banlieue mercredi 11 au matin pour nous dire qu’il n’était pas arrivé à l’heure annoncée, était bondé et que les gens étaient fatigués. Avec ça, l’intelligence collective (à défaut du bus dans les embouteillages) avance, c’est sûr !

Hétéronomie @29

Philosophie magazine interroge, dans son numéro de mai 2018, la philosophe Antoinette Rouvroy sur l’expérimentation d’un système de notation social en Chine. L’accroche de l’entretien indique « Le projet chinois relève bien d’une forme de « gouvernementalité algorithmique. »
« Doit-on craindre de voir ce genre d’évaluation s’étendre à nos démocraties ? »
Extrait :
« La dissipation d’un monde commun préexistant aux existences individuelles se fait sentir, en Chine, à travers la dislocation des liens et des rites qui en assuraient la persistance et, en Occident, à travers le discrédit du droit et des institutions, et le rejet de toute hétéronomie. De part et d’autre, le crédit scoring [notation sociale] est appelé à la rescousse pour conjurer le sentiment d’incertitude radicale généré par cette dislocation. »

Noël @43

Ce dimanche 15 décembre 2019, FranceTVInfo nous régale de commentaires à deux balles sur ces Français pris au piège par la grève des transports et dont les plans de Noël partent à vau-l’eau. Voici pour moi une raison supplémentaire de soutenir le mouvement contre la réforme des retraites. Si cela peut remettre Noël à sa place — soit la fête de la Nativité chère aux seuls chrétiens — et sortir cette fin d’année de la consommation de masse et de la fascination collective pour la famille hétérofaciste, forcément, je suis aux anges !
Pour ne pas vous imposer la lecture complète de l’article susdésigné, voici mon extrait préféré.

« Sur « le principe », Jennifer, 41 ans, comprend l’opposition à la réforme des retraites, mais ne soutient pas la grève, notamment en fin d’année. « C’est la ligne rouge des usagers à ne pas franchir. Nous priver des fêtes de Noël, ce serait le pire », explique cette responsable de formation dans le Val-de-Marne. Son billet pour Perpignan est pris depuis plusieurs semaines, mais elle ne sait pas si son train va être maintenu. « Pour être franche, il est hors de question que je passe Noël toute seule à Paris. Quoi qu’il arrive, je dois trouver un moyen pour descendre », s’agace-t-elle. »

Je dois avouer que, ce dimanche matin, dopée comme jamais aux endorphines après plus d’une heure de sport, café en main et sourire macho aux lèvres, mon cœur s’écrie : « Mais viens chérie, on va arranger ça ! » Je m’en excuse auprès de mes amies féministes ; des fois, je dérape… Mais je me calme vite tant la perspective de rencontrer une femme qui ne peut envisager de passer Noël seule sort de mon entendement. Bye bye Jennifer ! Si tu pars maintenant, en courant, tu y seras à temps ! Foi de Caddie.

Dixit @14

De passage à la mairie du 3e jeudi, je patiente dans une salle d’attente juste à côté d’une salle où une dame que je ne vois pas s’entretient avec une assistante sociale.
L’assistante sociale sort de la salle et cherche une revue dans la salle où je patiente. La dame que je ne vois pas dit : « Vous n’êtes pas trop fatiguée avec les grèves ? Si vous aviez été une jeune fille, vous seriez venue dormir chez moi, vous auriez pris mon petit lit… mais vous êtes sans doute mariée avec des enfants. »
Pour la petite histoire, l’assistante sociale lui a gentiment répondu qu’elle était effectivement mariée.