Archives mensuelles : juillet 2019

Bigleuse @109

Patton est mort.
Je suis triste et ai beaucoup pleuré.
Parce qu’un poisson est mort ?
Triste, oui. Beaucoup pleuré, je crois qu’il y a une autre raison.
Quand je suis rentrée du judo ce dimanche, j’ai soulevé le couvercle de l’aquarium et Patton, que je trouvais en petite forme depuis plusieurs jours, s’est mis à nager dans tous les sens, sautant presque au-dessus de l’eau. Puis il s’est figé derrière son chauffage. Et il n’a plus bougé. Il était 15 h 30.
J’ai remarqué un truc bizarre, ai pris une photo et l’ai envoyée à Isabelle. Il avait une sorte d’excroissance, plutôt blanche. Quelques photos plus tard, sur les conseils de Isabelle, j’ai appelé Danielle qui habite à côté. Patton ne bougeait plus ; Isabelle nous a conseillé de le sortir de l’eau pour abréger, s’il y avait lieu, sa souffrance. Au moment où j’ai retiré le chauffage, il a bougé ; il était donc vivant. Pouvait-il se remettre ? J’ai remis le chauffage.
Danielle est repartie. Une heure est passée et d’un coup, j’ai eu envie de lui faire coucou. Tout son corps était devenu blanc jaune, comme du pus. Je sors le compte-fils, que je colle à la vitre. J’envoie plein de photos à Isabelle, qui me les décrit. Elle remarque sur l’une d’elles un escargot. J’en vois un autre sur la vitre. Re photo. Ils sont quatre, prêts à faire bombance. L’idée de jeter Patton m’était difficile ; celle qu’il se fasse boulotter par les escargots pénible. Je cherche et trouve une petite boîte en plastique, mets du journal, prends l’épuisette, peine un peu à attraper le cadavre de Patton, referme le journal et place le tout avec précaution sur le dessus de ma poubelle que je descends sitôt.
Bouddhakarathaï.
Durant ces trois heures, j’ai éprouvé ce qu’il m’est le plus insupportable : ne pas comprendre ce que je vois ; ne pas être en mesure d’agir faute de bonnes informations. Isabelle a été mes yeux, en plus d’être une amie. Elle connaît cette souffrance qui est la mienne quand ne-pas-voir est ne-pas-savoir rendant toute action, toute décision impossible. Elle a répondu à ma souffrance en même temps qu’elle a agi pour moi par téléphone interposé. Sacré travail ! Merci.
Je repense à cet instant à l’appli (en anglais) Bye my eyes. Voir pour quelqu’un d’autre, c’est aussi mesurer ce que ne pas voir lui dit de lui-même, de ses impuissances, quand le ne-pas-voir prend des proportions sans doute au-delà du raisonnable. Patton et ce que je n’en ai pas vu est un symptôme, celui de ces je-ne-vois-pas qui contraignent mon action. Si vous devez un jour m’aider, ou aider toute personne en situation de handicap, pensez-y ; avant cet instant où vous me prêtez vos yeux, j’aurai vécu tant d’impuissance que ma blessure pourra vous sembler disproportionnée, ce d’autant qu’elle peut s’exprimer dans la colère ; elle sera toujours à l’aune de mon handicap, et de ce que je dois, à chaque instant, le transcender pour vivre en autonomie parmi vous ; avec vous ? Quand c’est possible, c’est encore mieux.
Ciao Patton ! Je ne t’oublierai pas.

Réclamation @78

Cécyle m’avait demandé de lui acheter un nouveau petit sac de courses en tissu d’une chaîne de supermarchés où je vais plus souvent qu’elle. J’avais décidé de passer dans le magasin près de mon bureau.
Les sacs étaient en deux versions imprimées. Avec hésitation, je lui ai pris celui avec des tours Eiffel. Le prix affiché est de 1,50 €. À la caisse, il passe à 2 €. Je ne m’en rends compte qu’après paiement et vais à l’accueil.
L’employée me dit que c’est un prix différent selon les modèles et que celui-ci est à 2 € comme indiqué en rayon. Je comprends que les sacs de couleur unie sont moins chers que les deux types de sacs en vente à ce moment-là. Je vais pour m’en aller, mais retourne en rayon vérifier ce que j’avais vu. C’est bien 1,50 €, donc je retourne à l’accueil.
La même employée m’accompagne et constate que c’est bien indiqué 1,50 €. Elle retourne à l’accueil et me rembourse la différence. Au moment où je sors, j’entends une autre employée arriver et lui dire « Ils sont à 2 € ces sacs-là… »
0,50 €, une modique somme, mais 25% du prix du produit. Il n’y a pas de petites économies… pour le supermarché que je n’imagine pas payer cette différence l’impression d’un motif sur chaque sac.

Paris @52

DareauÀ l’occasion d’un tournoi de judo organisé par mon club, j’ai eu le plaisir de passer un moment agréable avec un jeune judoka de 19 ans ; il m’a accompagnée, à l’issue du tournoi, à un flash mob contre l’excision. C’est dire le genre de garçon que c’est : intelligent, sensible, militant. Il a eu une année difficile. Son bac en poche, il a intégré la fac et emménagé dans une résidence universitaire. Il a été aussi un peu malade. On a parlé de tout ça, que l’on avait fait peu de judo ensemble cette année, qu’il serait plus assidu l’an prochain. Et comme ça, il me lance :
— En plus, je ne suis pas loin de chez toi.
— Ah ?
— Oui, je suis à la cité U rue Dareau.
Dareau ; j’en suis restée interdite. Arrivée en train de nuit à Paris-Austerlitz mon bac en poche, sac au dos, guitare en main et une cantine en bagage accompagné, j’y ai vécu sept ans, chambre 722. Il en est aussi resté coi. Il m’a dit que cela avait été rénové, que cela avait bien changé, sans doute. Je lui ai promis des photos. Et lui, en retour, m’a promis de me faire visiter sa chambre dès la rentrée. J’en ai déjà l’émotion au ventre.
Dareau. C’est le symbole de ma liberté, celle de vivre seule, en autonomie, à Paris qui est désormais ma ville ; une sorte de porte d’entrée. J’aime décidément comment la vie fait des clins d’œil. Ma liberté. Elle a encore besoin de quelques actes libératoires mais j’y travaille ardemment !

 

Credo @16

Samedi après-midi une fanfare résonne au loin. À la vue des voitures de police stationnées au carrefour en bas de chez moi, je comprends qu’un cortège musical va passer par là.
Premier groupe à passer, la fanfare bien en rang, marchant au pas, toutes et tous portant une même tunique bleu. La musique est enjouée, les habitants du quartiers apparaissent aux fenêtres. Une ambiance sympathique.
Juste après la fanfare, un « dragon » comme on en voit dans les festivités du Nouvel An chinois. Jaune, fin et long, il est vaguement animé par quatre ou cinq personnes. Les « marionnettistes » portent une tunique à la mode chinoise, jaune comme le serpent. Je remarque alors que, si une majorité de personnes sont typées asiatiques, beaucoup sont de type caucasien. Je me dis que cette mixité est plutôt sympathique.
Troisième éléments du défilé, un mini char figurant une barque chinoise parsemée de lotus géants. Au cœur de deux d’entre elles danse une personne dans une tenue que j’interprète comme étant « traditionnelle chinoise ». Un grand panneau faisant office de voile affiche « Falun Dafa », un autre « Vérité, compassion, tolérance ». « Falun Dafa », voilà bien la première fois que je vois ce mot. Je me dis qu’il s’agit sans doute d’une fête chinoise, me disant que cela vient élargir la visibilité culturelle chinoise généralement restreinte au Nouvel An chinois.
Le défilé continue : danseur·e·s un peu éseulé·e·s, puis nouveau défilé en rang mais cette fois-ci sans musique, tunique jaune et une majorité de personnes de type caucasien.
Quelques temps après ce défilé, je décide de me renseigner sur cette fête de « Falun Dafa ». Bien m’en a pris : les infos trouvées me renvoient à la notion de secte mais sans que cela soit très clair : il s’agit d’un mouvement créé par un leader charismatique toujours en activité et très discret ce qui lui vaut d’être plutôt considéré comme une secte notamment en France (ici). Côté chinois, s’il est considéré comme une secte, c’est surtout parce qu’il s’oppose au gouvernement de Pékin.
Pour le moment, j’en suis resté là de mes investigations mais le joyeux défilé m’a paru bien moins sympathique.

Bigleuse @108

Je sors de chez moi. Le trottoir est assez large sur ce carrefour. Un homme avec une canne blanche avance en tirant un peu à gauche et se cogne dans la poussette de marché d’un homme qui attendait au pied d’une jardinière. J’observe. L’aveugle se décale. L’homme à la poussette de marché lui demande s’il a besoin d’aide.
— Je cherche le centre de formation pour aveugles.
L’homme à la poussette, tranquillement, tend le bras dans la bonne direction et déclame.
— C’est par là.
L’aveugle en reste coi. Moi aussi. Je m’approche et fais remarquer vertement à l’homme à la poussette qu’une personne aveugle a du mal à voir un bras qui se lève et ignore ce qui est « là ». Et j’embarque sitôt le bigleux, perdu, qui avait raté sa destination. Je l’amène jusqu’au centre de formation, à deux cents mètres.
On me dira que les valides ne savent pas, qu’il a voulu être gentil, que ce n’est que maladresse ; peu me chaut ! On me dira également que la bêtise est universelle, l’imbécillité itou, et le manque d’à-propos une tare humaine sans limites. Peu me chaut puissance dix. Je suis indignée. Mon indignation suffit à ce billet.

Note. Je dédie à tous les déficients visuels mon illustration, où quatre panneaux directionnels superposés indiquent dans des directions différentes « Vous êtes ici », « Par là », « Tournez là-bas », « C’est plus loin ».

Corps @23

Je contrôle régulièrement ma glycémie. À ma dernière analyse, j’ai repris les précédentes. La comparaison avec celle de cette année et la dernière qui a quelques années montre que j’étais à 0,2 point au-dessus de la valeur haute de référence et cette année, je suis à 0,6. Misère… Une augmentation importante ! Je m’inquiète.
Pourtant… Les valeurs de référence ont changé : en 2015, elles étaient de 0,74 à 1,09 ; en 2019, elles sont de 0,74 à 1. Mes résultats sont donc meilleurs qu’il y a quelques années, avec une baisse permettant de passer de 1,11 à 1,06, évolution positive non négligeable. Pas d’inquiétude donc !

Frayeur @6

Métro, boulot, dodoJe rentre d’un cours de judo. Quarante minutes de bonheur dans le métro parisien.
Départ de Jourdain, sur la 11, à 21 h 15. Quand je descends l’escalier, je croise un homme la braguette largement ouverte, le sexe à l’air. Je n’ai pas vu grand-chose, mais assez pour en être dégoûtée.
Dans la rame qui me mène à République, je suis assise dans une place à quatre. Sur la banquette d’en face, place de droite (côté fenêtre), un homme me regarde avec insistance. Je ne sais pas s’il me reluque ou si je l’intrigue. Je mâche avec application mes crudités en espérant avoir un air indifférent. Il me met très mal à l’aise. Il descend à Belleville. C’est parfois interminable deux stations.
À République, dans le long couloir de correspondance (en sous-sol, donc), je croise une patinette électrique qui fend la foule à bonne allure. Une première !
Sur la 8, à Grands Boulevards, montent deux gars la quarantaine alcoolisés, grosse canette de bière à la main. Un appareil diffuse une sorte de rap manouche de manière assourdissante. Ils dansent, rigolent ; mais leur joie est agressive. Je me méfie. Ils interpellent les voyageurs qui les rabrouent. La musique est trop forte pour que je sache de quoi il est question. Je suis assise sur un strapontin. Je suis la seule femme alentour. J’ignore s’ils m’ont identifiée comme telle. Je me tasse derrière mon sac de judo en me concentrant sur mon pique-nique. Ils s’approchent plusieurs fois, repartent… Je suis prête à bondir.
À Invalides, je sors comme une fusée manquant d’en bousculer un et fonce jusqu’à la cabine du machiniste. Je toque. Il ouvre sa porte. Je lui signale les deux gars. Je crains pour les femmes qui pourraient monter. Il me dit qu’il va faire un signalement.
Le métro part. Je remonte le quai. En haut des escalators, je croise un contrôle : une quinzaine d’agents de la RATP, dont quatre avec un brassard sécurité. Je sors mon passe. Aucun ne me le demande ; ils sont trop occupés avec les contrevenants du soir. Je rejoins le quai de la 13.
Le premier métro qui arrive est blindé. J’attends le suivant ; je suis aux aguets. Que va-t-il arriver encore ? Il est 21 h 55 quand j’arrive à Montparnasse où je descends ; j’ai besoin de marcher pour évacuer toute cette tension. Le square W est tranquille. Encore cinq étages à gravir. Pas de mauvaise surprise. Patton me fait une bulle. Je me pose dans mon fauteuil. Je suis saine et sauve. Le bonheur.

Vérité syndicale @30

Dans le même magasin où un client se pensait plus malin que les gérants et leurs règles d’utilisation des réductions offertes aux clients, à tort, les employés peuvent être plus malins que les gérants et leurs règles d’utilisation des réductions offertes aux clients, avec efficacité.
L’autre jour, j’achète des produits au rayon traiteur. J’y vais rarement. Nous sommes un samedi matin, pris dans un pont avec jeudi férié. Il y a très peu de monde pour une fois.
Une employée me sert et m’indique un bon de réduction s’appliquant pour le rayon. L’offre est assez intéressante, représentant une réduction d’un tiers du montant minimum, et j’ai dépassé le montant minimum pour atteindre un montant me permettant de bénéficier de deux bons. L’employée et sa collègue regardent bien les règles d’utilisation de bons. Il est indiqué qu’on ne peut utiliser qu’un bon par passage en caisse. Ni une ni deux, elles me reprennent mes achats et créent de nouvelles étiquettes pour répartir différemment le même montant total. Elle rajoute deux euros sur un paquet, trois sur l’autre, et baisse le plus gros de cinq euros. Ainsi, je peux répartir en deux lots mes achats et utiliser un bon par lot. Il faut juste que je passe un lot, le paye, puis passe le reste en un deuxième « passage » en caisse. Je n’ai rien demandé, mais d’emblée, il leur semblait logique que je doive bénéficier pleinement des bons puisque j’achetais bien pour le montant total.
Les deux employées insistent bien pour m’expliquer qu’il faut que je paye en deux fois. On papote, c’est sympathique et agréable. Nous nous quittons avec de grands remerciements, des sourires francs et de souhaits de bonne journée.
J’ai scrupuleusement suivi leurs indications à la caisse et ai pu bénéficier des deux réductions. Cette manip’ a fait trois heureuses, petit plaisir d’un magasin d’une grande chaîne où l’ambiance est plutôt bonne et détendue.

Bigleuse @107

Mon voyage en avion jusqu’à Berlin a été l’occasion d’un joli virage sur l’elle (ici) et m’a permis de renforcer mon expérience des services d’assistance (). Côté sécurité dans l’avion, j’avais déjà eu droit à des consignes détaillées avec une hôtesse qui m‘avait mis en main masque à oxygène et gilet de sauvetage mais Air France a encore innové : pour la première fois, au retour mais pas à l’aller (encore l’effet commandante ?), je disposais à ma place de consignes en braille et gros caractères.
J’avoue que l’attention m’a touchée. Un steward me l’a annoncé alors que je prenais place. Il ne pouvait pas quitter sa porte du milieu de l’avion pendant l’embarquement mais nous avons pu discuter un peu. Il était tout fier de ces « consignes en braille » ; je lui ai répondu que je ne le lisais malheureusement pas, que même chez les aveugles peu le lisent, expliquant l’albinisme en quelques mots, l’utilité des gros caractères… Il a été très attentif, désolé qu’il n’y ait que du braille.
Pendant le vol, il est venu me voir. Je lui ai montré qu’il y avait aussi des gros caractères, et que c’était très bien. Il m’a expliqué n’avoir jamais fait attention, alors que franchement, c’est vraiment écrit gros ! Qu’il est long le chemin pour lever les clichés sur le handicap en général, visuel en particulier ! Paradoxalement, les petites avancées du côté de l’accessibilité ne semblent pas y contribuer. Que faire, alors ? Parfois, je rêve de monter un groupe d’activistes bigleux. Si ça vous tente

Décroissance @63

Après le linge, la vaisselle ! Depuis 2 ou 3 ans maintenant, je fabrique moi-même ma lessive liquide pour le linge. Avec du vinaigre blanc en guise d’adoucissant, aucune différence côté propreté (blanc comme couleurs, lavage à 0°C).
Je suis tombé il y a un mois sur une recette de poudre à laver la vaisselle (une autre aventure sur le sujet par ici). Belle occasion de passer là aussi à des produits plus écologiques et moins chers. Trois ingrédients sont requis, dont du sel. N’ayant pas de sel chez moi (je n’en utilise plus depuis des années tout comme le sucre), je traverse la rue pour m’en procurer. J’opte pour un grand sac de sel de Noirmoutier, de quoi faire une dizaine de kilos de poudre.
Arrivé chez moi, je sors un grand saladier, je pèse et ajoute les ingrédients. En dernier, le sel. Je mélange le tout pour enfin le transvaser dans deux bocaux en verre. Tout est prêt, me voici impatient de lancer ma première vaisselle. Ce fut le lendemain ou le surlendemain, je ne me rappelle plus très bien. Bref, je me saisis du bocal qui n’était pas tout à fait rempli et l’ouvre. Et là, stupeur : la poudre est totalement solidifiée ! Je me demande ce qui a bien pu se passer: je ressors la recette, je vérifie les étiquettes de mes produits… Non, j’ai bien tout respecter. Je réussis à l’aide d’une fourchette à émietter suffisamment de poudre pour ma vaisselle qui était parfaite après lavage. Mais je reste perplexe sur la solidification de ma poudre.
Après réflexion, je pense que le problème vient du sel : encore très humide, il a dû précipiter la solution et la solidifier (Pour  qui a une bonne mémoire, il a déjà été question de sel en Hétéronomie. C’est par ici).
Moralité :
– je dispose encore d’un bocal de poudre solidifiée à côté de laquelle le béton armé tient plus du beurre fondu au soleil,
– depuis trois jours, j’ai 1,5 kg de sel de Noirmoutier qui sèche dans mon appartement ! Je viens de créer la première saline de Paris.
Prochain épisode : fais ton déodorant toi-même donc si jamais vous n’avez plus de nouvelles…