Archives mensuelles : janvier 2019

Entendu @27

Je suis dans une grande papeterie où une employée d’une trentaine d’années parle, assez fort, à un collègue plus jeune (bis, car, j’avoue, c’est la même). Elle pontifie (encore !) sur un lieu d’exposition où il y a de grandes parois transparentes dans un jardin. Ils en viennent à parler des plateaux où il y a des petites parois vitrées entre les bureaux et avec des salles de réunion.
Elle vante la transparence et l’ouverture, l’aspect positif de pouvoir regarder loin sans que le regard soit arrêté. Lui revient sur les parois transparentes posées dans ce jardin et insiste sur la barrière, même transparente, que cela implique.
La transparence comme barrière, cela semble absurde, mais ne me semble pas aberrant. Il est beaucoup question de transparence avec les réseaux sociaux ou la gestion des données personnelles, des cookies commerciaux aux écoutes de la NSA, et il me semble que la transparence évoquée (la notion même peut être discutée) est un outil de contrainte. Les plateaux ne semblent pas être des lieux d’épanouissement personnel, ni même professionnel. Quant à la circulation des données personnelles, il y a de quoi être inquiet sur le respect de la vie privée et de l’envie d’intimité que l’on peut souhaiter. « Je n’ai rien à cacher ! » peut-on entendre pour approuver les technologies de contrôle. Et alors ? Il y a pour autant des aspects que je n’ai pas envie de rendre publics, tout comme je n’ai pas envie de les voir des autres. Pourquoi un jardin secret, sans parois transparentes pour qu’y plonge le regard d’autrui, devrait-il être forcément soupçonné d’être illégal ou malfaisant ?
Mettre des parois, même transparentes, quand cela n’a pas d’utilité est un geste artistique fort (comme on dit dans les catalogues d’exposition) et je me souviens alors combien l’art contemporain me laisse perplexe, voire affligée. Vive les jardins (secrets ou non) sans parois !

Manque @10

J’ai offert à Isabelle Platon et son ornithorynque entrent dans un bar… La philosophie expliquée par les blagues (sans blague ?) de Thomas Cathcart et Daniel Klein (Seuil). Nous étions au Bar’Ouf et nous en avons plaisanté à plusieurs, Isabelle trouvant une blague que je cite de mémoire. Deux personnes devisent, « Tu coucherais avec moi pour un million d’euros ? — Oui. Et pour deux euros ? — Non. — Ce n’est donc qu’une question de prix. »
J’ai sitôt affirmé que je ne coucherais avec personne pour un million d’euros, sur des arguments pas forcément probants même s’ils sont sincères : je ne saurais pas quoi faire d’un million d’euros ; je vaux plus que ça ; je fais l’amour par désir et l’argent ne le sollicite pas… J’y ai repensé la nuit qui a suivi, et encore le lendemain à la mise en ligne de mon billet « Annonce @26 » où je pose, une fois encore, la question du désir. Cela m’a ramené à une série de rêves éveillés que j’ai fait il y a une dizaine d’années à une époque où mon désir était en panne.
Je dois préciser que j’ai en permanence un rêve éveillé en cours, des fables dont je suis l’héroïne, savant mélange de réel et d’imaginaire. Ces rêves m’aident à m’endormir autant qu’ils rythment mes journées, refuges intimes qui sont une part importante de ma capacité à la résilience autant que source de joie de « naricissisation ». Je ne suis pas écrivaine par hasard. C’est autant un savoir-faire qu’une façon d’être au monde.
Je rêvais donc, à cette époque, que j’allais régulièrement le soir dans une boîte de filles. La boîte était imaginaire, mais ses patronnes réelles. J’y étais connue, écrivaine désargentée et le cœur en peine. Je revois le décor, un endroit cosy avec un bar étrangement de bois brut, comme dans un bar à country américain (l’image que j’en ai). Il y avait une porte qui menait à une cave, une autre à un étage où on pouvait s’isoler dans des petites chambres.
Devant mon dénuement, les patronnes me présentaient chaque soir une femme seule, un couple, une bande de quelques copines, prêtes à payer pour prendre un verre et plus si affinité avec une écrivaine décatie en manque de tout. Cela se finissait à l’étage ou à la cave, selon le type de désir en jeu. J’étais alternativement active, passive, tendre, sévère, toujours experte, et était payée grassement pour mes services.
J’avais bien sûr conscience que je me prostituais, certes fictivement, mais cela ne m’était pas un problème ; cela n’était pas non plus en soi une source d’excitation ; l’argent en fait était un moyen d’avoir des partenaires et de ne pouvoir dire non à des pratiques sexuelles que mon imaginaire aime alors que ma chair n’y trouve pas de plaisir. Alors, pour un million d’euros ? C’est toujours non, c’est beaucoup trop cher en fait ! Dans ces rêves érotiques, mon consentement valait beaucoup moins et dans ma vie réelle, je serais blessée que quelqu’un ait l’idée de monnayer mon désir.
Pourquoi ? Je ne sais pas trop. J’y réfléchis.

Bonheur @34

Colette Magny est de retour ! Quelle bonne surprise que d’entendre ce nom régulièrement depuis quelque temps. Bien avant son décès en 1997, elle avait déjà disparu des ondes et a priori des mémoires. Plus de 20 ans après sa disparition physique, elle est de retour : la voici d’abord invitée par Orelsan sur la très belle chanson Mes grands-parents (ici) puis est parue juste avant les fêtes de fin d’année une superbe et complète anthologie qui rappelle à quel point le qualificatif de « Nina Simone française » n’est pas usurpé (ici).
Pour ma part, je n’ai pas connu Colette Magny par son chant à proprement parler mais par un extrait de son album paru en 1968, une captation sonore de mai 68, Nous sommes le pouvoir, Pt. 1 (Essai sur mai-juin 68), à la seconde partie surréalistement drôle (à partir de 3’36), l’échange d’étudiants occupant une fac parisienne avec la mère inquiète d’un étudiant qui appelle pour prendre des nouvelles de son fils (ici).
Quelque temps après, j’ai retrouvé Colette Magny par le biais d’Antonin Artaud. Elle avait en effet enregistré un album de ses textes, Thanakan, dont quelques-unes des glossolalies du poète. C’est à partir de là que j’ai découvert toute son œuvre que je ne manque pas de réécouter régulièrement… Je vous invite joyeusement à faire de même…

Incyclicité @30

Un vendredi soir, début janvier, j’ai croisé dans ma cage d’escalier un Vélib, « garé » contre la main-courante. Outre qu’il était sans doute volé (cela ne me regarde pas mais quand même), le fait qu’il soit au milieu du passage constitue un réel danger pour les locataires en cas d’évacuation d’urgence. Nous avions déjà eu des vélos de « free floating » ; mon gardien en avait retiré un ; j’avais interpellé deux gamins en train d’en garer un autre, et leur avais expliqué les dangers d’un tel parking les mettant face à leurs responsabilités. Cela avait semblé fonctionner.
Pour ce Vélib, mon gardien étant en week-end, j’ai appelé le samedi matin la société gestionnaire. Un monsieur charmant mais quelque peu surpris de mon appel a semblé prendre les infos que je lui donnais, l’adresse, l’étage, mon nom, mon téléphone en cas de besoin. Sur mon insistance, il m’a indiqué qu’il faudrait une semaine pour venir le chercher. Une semaine ? Le lundi matin, je m’étais décidée à en parler à mon gardien mais le Vélib avait filé.
Quinze jours sont passés et rebelote ! Le Vélib est revenu ; son numéro indique que c’est bien le même. C’était encore un vendredi. Le samedi, Isabelle m’a suggéré les urgences de mon bailleur, ou le GPIS en soirée. Le temps que l’on discute, le Vélib avait disparu. Lundi, j’ai appelé mon gardien pour lui demander conseil sur la meilleure personne à joindre. Il ne savait pas trop quoi me répondre. Le GPIS lui a paru une bonne solution. Interviendront-ils si le problème se pose de nouveau ? Suspens.
Tout cela peut sembler bien dérisoire ; un pauvre Vélib dormant dans une cage d’escalier. Je ne lâcherai pourtant pas l’affaire. Je sais combien il est facile de déclencher un feu ; j’en ai fait l’expérience. L’actualité récente nous rappelle combien les incendies font de victimes et je veux pouvoir évacuer mon logement dans de bonnes conditions au cas où. Mon gardien m’a promis de faire remonter l’information pour que Vélib Métropole soit saisi du problème, récurrent de ce qu’il m’a dit. Un microbillet Twitter y aidera-t-il ?

Gamine @23

L’aquarium chez moi a des poissons, des escargots et des crevettes, surtout des crevettes, beaucoup de crevettes. Une amie qui a un aquarium de crevettes, uniquement des rouges, en a donné. Elle me transmet les numéros de téléphone de deux gars qu’elle a rencontrés pour ces dons.
J’envoie un texto à chacun pour expliquer que je donne des crevettes, mais mélangées, grises et noires. Une photo était jointe. Un gars m’envoie un texto pour me dire qu’il est intéressé et va m’appeler. Je n’ai pas son appel mais un autre texto.
Je le rappelle le lendemain. L’échange est un peu chaotique. Il est au volant, se gare, me parle de son aquarium, qu’il donne beaucoup de choses de son garage, qu’il ne peut pas entrer dans un magasin sans avoir acheté, surtout avec ses enfants, et blablabla… J’arrive à recadrer la conversation et au final, il me dit qu’on pourrait annuler car mes disponibilités ne l’arrangent pas et il ne cherche que des crevettes rouges.
Deux heures après, il rappelle. Je ne réponds pas. Nouveau texto : « Re Bonjour. Je tiens quand même à passer pour les crevettes. Plus serai un confort. Et je vous invite à prendre un verre on n’en profiterai pour étudier les toute forme entraide. » (sic) avec un smiley souriant.
Misère, ai-je pensé en lisant cela. J’ai envisagé de lui répondre que j’avais pris d’autres dispositions pour donner les crevettes. Finalement, je n’ai rien répondu et bloqué son numéro.
Je ne suis pas persuadée qu’il aurait changé d’avis si j’avais été un homme. Et le ton m’a profondément agacée par son machisme « Je tiens quand même à passer… », euh, et mon avis ? Ben, à mon avis, c’est bien le blocage du numéro.

Annonce @26

Et si je prenais une maîtresse ?
— Pardon ?
Ne t’emballe pas, Caddie, c’est juste une pensée qui me traverse l’esprit.
— L’esprit ?
Caddie ! Ne sois pas grossier.
J’écrivais dans un billet d’il y a quelques jours que « J’aime la passion, sous toutes ses formes. » et je me demande si mon incapacité, qui se commue au fil du temps en non-envie, du couple institué ne tient pas à cela. Le quotidien avec l’autre m’ennuie. Pourquoi devrais-je y céder pour espérer assouvir mon désir… qui justement n’a rien à voir avec ça ?
C’est peut-être le retour d’âge, à moins que ce ne soit le retour à l’écriture d’un texte qui fait écho à Mathilde quinze ans plus tard, ou les deux, mais je me verrais bien faire l’amour avec passion avec quelqu’une sans que l’ordinaire ne s’en mêle. Je n’ai pas pour autant envie de libertinage, du sexe pour le sexe ; mon plaisir a besoin d’émotion réciproque pour s’épanouir, j’ai mis du temps à le comprendre ; je sais aujourd’hui que j’aime faire l’amour les larmes aux yeux et les mains tout en tendresse.
— C’est compliqué ton affaire.
Pas tant Caddie. Pas tant, sauf à considérer qu’il serait impossible d’aimer une personne d’un amour dont le désir serait le ressort et l’expression principale.
— Tu la connais ?
Non Caddie, pas encore. Mais c’est elle que j’aspire à rencontrer. D’ici là, je vais cultiver mon désir ; tu sens comme mes mains trépignent ?
— Attrape la poignée, on va aux commissions.
Caddie !

M’sieur, M’dame @12

Aujourd’hui, Cécyle m’a dit avoir reçu un message électronique qui débutait par « Monsieur… »
J’ai moi-même parfois reçu des courriers, dont des courriers postaux, adressés à « Madame Frédéric Z » ou même avec mon prénom dans sa version féminine « Madame Frédérique Z ». Alors, en cette période de grand débat national, je pose la question (naïve ?) : « A quoi cela sert-il de « genrer » ainsi systématiquement un patronyme ? Et pourquoi tout questionnaire, en ligne par exemple, débute par une interrogation sur le genre ? Quel est l’intérêt ? » Je pose la question.

Décroissance @58

Je consulte mon compte bancaire en ligne et, ce matin, à peine un quart de café dans le ventre, mon œil est attiré par un encart pleine page d’accueil « Ventes flash 3 jours seulement ». Suis-je bien sur le site de ma banque ?
Déjà la souris en chemin pour le haut à droite de mon écran où se trouve le bouton d’accès à mon compte, je balaie des yeux la page d’accueil. Oui, c’est bien le site de ma banque et ladite « vente flash » concerne des crédits « auto, travaux ou projet »… non, pardon, pas des « crédits », des « prêts » ; ça sent moins l’endettement. J’en suis effaré. On ne prête finalement pas qu’aux riches, on prête aussi aux pauvres, surtout si l’on a la conviction qu’il n’en sera que plus asservi.
Je savais le monde dans lequel je vis un monde où l’ordre bourgeois, hétérosexiste et raciste cultive tous les systèmes d’oppression pour l’enrichissement des plus riches sans que les plus pauvres ne remettent fondamentalement en cause les fondements des inégalités sociales, économiques, culturelles, politiques. Le « peuple » veut du pouvoir d’achat ? En voilà : « 1 % TAEG fixe ». N’est-ce pas d’ailleurs son dû à ce « peuple » laborieux qui insulte la classe politique et les hauts fonctionnaires à 15.000 euros par mois tout en rêvant du salaire des footballeurs et des stock options de Carlos Ghosn ?
Je m’égare… Le ciel était d’un magnifique rose ce matin. J’ai envie d’un monde où il ne sera jamais à crédit, le rose du matin, un monde débarrassé de l’idéal consumériste et des pressions financières qui vont avec. J’ai envie.

Chouette ! @38

Dans mon précédent poste, j’ai travaillé avec une amatrice de patinage artistique. Nous sommes devenues amies et avons gardé le contact. Plusieurs fois, nous avions parlé d’aller ensemble sur la glace. Cela me faisait un peu peur, je n’avais patiné que deux ou trois fois dans ma vie. C’était il y a fort longtemps et avec des copines de lycée, pas plus douées que moi.
Cette année, je me suis lancée et j’ai proposé à cette amie de tenter l’aventure sur la patinoire temporaire du Grand Palais. Elle me répond d’emblée oui, elle est partante… mais la patinoire ferme le lendemain.
En quelques minutes, nous organisons cette sortie avec deux autres amies. Me voilà donc le lendemain sur la glace, pas rassurée. Je m’accroche à la rambarde en me demandant ce qui m’a pris. Au bout de trois secondes, je tombe sur les genoux. Après quelques hésitations, grâce à la grande patience de mes accompagnatrices, qui m’ont aidée et tenu la main, je me débrouille malgré le monde et le peu de lumière. Je ne ferai qu’une autre chute, vers l’avant, plus d’une heure après. Heureusement, j’avais anticipé les risques et mis mon pantalon de moto avec ses renforts aux genoux.
Au final, une heure et demie de patinage, dans un style assez peu fluide, avec un balancement avant-arrière peu gracieux qui m’a permis de garder l’équilibre. Comme l’a dit la patineuse de choc, c’était courageux. Je confirme, j’ai pris sur moi et j’aimerais bien recommencer (avec mon pantalon moto). C’était une belle soirée.

Résistance @15

Je regardais sur TF1 dimanche 6 janvier 2019 en début d’après-midi un documentaire éculé sur les écoles de la Légion d’honneur qui accueille les filles, petites-filles et arrière-petites-filles de médaillés. Si vous n’avez jamais vu de documentaire sur le sujet, allez voir ; ça vaut son pesant de vieille France et d’éducation finalement moins réactionnaire qu’on pourrait le craindre. Je remarque néanmoins au passage cette remarque de la dame en charge de l’éducation quotidienne : « On doit leur donner les rudiments d’un savoir-vivre évident. »
Je m’interroge encore ce que serait un « savoir-vivre non évident ». Le suspens est entier.
Ce même dimanche, toujours sur TF1 (oui, je passe mes débuts d’après-midi de dimanche devant les documentaires de TF1, ma dose hebdomadaire de commentaires réducteurs et stéréotypés, si j’exclus Twitter, bien sûr), un autre documentaire suivait des inventeurs, dont un adepte du concours Lépine. Il évoque son parcours avec cette phrase : « Je fais beaucoup de sacrifices pour ça. »
C’est une phrase que l’on entend beaucoup de la part de celles et ceux et hen qui sont engagés avec passion dans une activité qui les sort de la vie sociale ordinaire, ou leurs proches. Une jeune élève de sixième au collège de la Légion d’honneur exprimait à peu près la même chose, disant supporter les contraintes de l’internat et la rigueur du règlement parce que c’était la rançon d’un bel avenir. Elle n’a pas parlé de sacrifices, mais l’idée y était surtout quand elle a évoqué ce qu’elle ne pouvait faire contrairement à ses copines de « l’école normale ».
Cette idée me ramène toujours à la devise de la Cocotte enchantée, « Peut-on choisir sans renoncer ? » J’aime la passion, sous toutes ses formes, et je ne considère pas mes choix anti-socialisation-ordinaire comme des sacrifices ; au contraire ! Être capable de faire toutes ces choses qui me passionnent sans céder à la norme sociale m’est une telle fierté ! En être capable, « sans en souffrir » devrais-je préciser. Et c’est sans doute là que le bât blesse pour l’inventeur et cette jeune fille voire parfois pour moi : sentir que les autres et le monde, loin de soutenir nos choix, cherchent en permanence à nous ramener dans le giron du conformisme.
Résister. Parfois, c’est usant, j’en conviens. Mais quand on y a goûté, comment s’en départir ? Je l’ignore.