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Adieux… @1

http://www.musee-orangerie.frRécemment, j’ai assisté à une lecture par Didier Sandre de Correspondances entre Debussy et ses amis, dans le cadre d’une exposition au musée de l’Orangerie. Nous étions dans une salle, au milieu des Nymphéas à écouter des lettres drôles, acerbes, tristes, émouvantes, émues, enflammées. Dans les dernières, Debussy malade écrit à ses amis combien la douleur l’étreint. Il dit simplement qu’il n’est pas possible de rendre son intensité. Il l’évoque dans ce qu’elle l’atteint physiquement et moralement. La dernière lettre lue était de sa fille, encore bien jeune, à un des meilleurs amis de son père. Elle y parle du moment de la mort, des moments d’après, puis de l’enterrement, de sa volonté de ne pas pleurer pour être forte pour sa mère. Ces moments très forts et très beaux étaient particulièrement saisissants avec cette voix, dans cet espace.
Ils me font penser à la douleur et à la mort de proches. Ils ont fait écho à deux fois où je me suis retrouvée, par hasard, être la dernière personne avec laquelle quelqu’un a pu échanger avant de mourir. La première fois, c’était une longue conversation avec ma grand-mère où je lui avais notamment raconté mes projets universitaires. Peu après, son état cérébral a changé sans que l’on puisse s’y attendre, la plongeant dans une léthargie ne rendant plus possible l’échange. Ma mère, sa fille, lui parlait dans l’idée qu’elle l’entendait peut-être. Je pense qu’il a été difficile pour ma mère de ne pas avoir été sa dernière interlocutrice. Toutefois, d’en parler avec moi, de partager l’accompagnement de cette fin de vie, a sans doute apporté de l’intensité au lien entre ma mère et moi.
La seconde fois, j’allais rendre visite à une amie malade. Âgée seulement de quelques années de plus que moi, elle avait un cancer, développé et généralisé très rapidement. J’étais à vélo en chemin pour la clinique quand j’ai entendu mon portable. Elle m’appelait pour me dire qu’elle ne se sentait pas assez bien et souhaitait que je vienne plutôt un autre jour. Nous avons échangé quelques mots, difficilement tant elle avait du mal à s’exprimer, à trouver ses mots, à les articuler. Juste après, elle a basculé dans un état où ses quelques moments de très vague conscience étaient délirants. Cela a duré les quelques jours de son agonie. Lors de l’enterrement, pour ses parents, sa sœur, sa meilleure amie, j’étais la dernière personne qui lui avait parlé, un statut dont je mesure toujours l’importance, pour eux, pour elle et pour moi.
Je n’ai jamais considéré cela comme un poids, même si ce n’est pas toujours simple à vivre. J’ai vécu des moments où je pouvais penser que je parlais à quelqu’un pour la dernière fois, alors que là, je ne l’ai su qu’après. En tous les cas, je sais que c’était une chance pour moi d’avoir eu ces échanges et, je l’espère, pour elles (au fond de moi, je crois que oui).