Archives par étiquette : Ma ville

Extravagance parisienne @69

La photo montre la boite d'emballage en carton avec le slogan "Artisan du vivant".Je suis retournée à la boulangerie végétale, même si j’y vais sans doute moins que cela me dirait en raison de l’employée désagréable. Elle n’y était pas, mais il y avait un jeune homme que j’avais vu lors d’un de ses premiers jours.
Il était seul, très gentil, très aimable, enthousiaste. À la caisse, alors qu’une personne arrivait derrière moi, il m’a demandé si j’avais senti le changement d’atmosphère en rentrant dans la boutique. Je n’ai pas trop compris, car il n’y a pas de climatisation… Puis il a continué sur sa lancée : oui, l’atmosphère, l’ambiance. Il s’y sent bien. Il avait d’abord choisi cette boulangerie pour les animaux, puis il a trouvé les produits très bons, très digestes. Et il aime venir à son travail… Il a continué sur sa lancée encore un peu puis j’ai laissé ma place à l’autre cliente.
C’était un plaisir de rencontrer un jeune homme enthousiaste et heureux de son travail. Un joli moment.

Agit-pro’ @38

Caddie, barré de tricolore, avec en slogan : 20222 avec Caddie, amour, gloire et roulettes !Franchais, Franchaises,
— D’d’jà vu, mon pote !
Mes chers compatriollettes !
— C’est fooooot !
Faut être clair : c’est la chienlit ! On peut pas laisser faire sans réagir ! Il nous faut des ballons qui visent le but !
— Trop f*oooo*rt !
— Caddie ! Présiiiiident ! Caddie ! Prisédeeeent !
Mes amis ! C’est si bon de sentir votre soutien pour bâtir ensemble un monde où la roulette sera reine et le foooot fera la loi ! Hardi ! retirons la moelle de l’os !
— Ouafnon ! C’est si ouafbon !
Oui, Helgant ! Mais le bon nuit au bien et le bien, c’est le végan ! On te laisse ta balle, la forêt et on construit un monde de roulettes et de courgettes !
— T’es un peu confus, mon Caddinounet ! R’sserre ton propos, être moins ambitieux pet’ête, plus près d’gens.
— Des ouafcroquettes !
— Du fooooot !
— Et de l’amo*uuuu*r !
Bah ! je ne dis pas autre chose.
— P’être faut dire autr’ment ?
J’peux pas dire que je vais leur mettre la roulette dans la gueule tellement ils me les brisent avec leur consommation de masse et leur pollution du cul !
— Yep, t’n’peux pas.
Mes chers compatriollettes ! Je vous promets amour, gloire et roulettes tellement vous êtes tous extraordinaires et…
— Faut paaaaaas mentiiiiir, Caddie !
— C’est p*aaaaaa*s b*iiiii*en !
J’sais plus quoi faire…
— Un ouafpartie de ouafcommission ?!
T’as raison, Helgant ; on descend faire pipi. Ça peut pas nuire à la France.

Métro @28

Je n’ai jamais trop aimé prendre le bus : il est difficile de s’y repérer (trouver les arrêts, voir le bus arriver, savoir quand on descend) ; les trajets sont longs et soumis aux aléas de la circulation ; il faut attendre (parfois longtemps) dans le froid. Le retour progressif à la marche après la fracture de ma cheville m’a porté à les utiliser plus pour éviter les marches du métro (qui me font encore très peur). Sur certains trajets, cela s’est révélé une très bonne solution ; sur d’autres, la galère m’a vite découragée !
En matière d’accessibilité, des progrès ont été faits : les arrêts « parlent » (quand cela fonctionne) et de plus en plus de bus également. Par contre, les plans RATP et les informations de circulation (notamment les arrêts reportés) sont une gageure. Pour ce qui est du temps de trajets, au mois d’août, c’était parfait ; dès septembre venu, les durées annoncées sont devenues erronées. Quant à l’attente, un peu longue, toujours ; il fait encore beau mais cela ne va pas durer !
J’ai néanmoins persisté, ma peur contraignant mes descentes dans le métro. Et puis il y a eu ce samedi où aucun bus ne pouvait me ramener chez moi avec un laconique « arrêt non desservi » sur l’appli sans solution alternative ; Sarah m’a mise sur le quai de la 4 et je suis remontée seule par un Escalator à Alésia. Ouf ! S’en est suivi la reprise des cours de judo. J’avais décidé d’y aller en bus et de rentrer en PAM. La RATP en a décidé autrement.
Après avoir attendu un quart d’heure le 91 à son terminus, le voilà qui annonce qu’il s’arrête Gare de Lyon. Il ne pouvait pas le dire plus tôt ? Bah non. Les diverses simulations que j’ai faites sur l’appli me mettaient à plus d’une heure quinze de Jourdain (sans garantie, bien sûr) alors que j’étais déjà partie de chez moi depuis plus d’une demi-heure. Près de deux heures pour aller donner un cours de judo : de la pure gourmandise !
Je me suis ainsi rabattue sur le métro, la trouille au ventre. J’ai pris la 5 devant la Salpêtrière (au cas où, l’hôpital n’était pas loin) et fait mon changement à République. En gérant les flux de voyageurs (plus délétères encore que les marches), je suis arrivée à destination aussi fière que si j’avais gravi l’Everest ! Quand je pense à tous ces gens qui traversent la planète en quête d’aventure ! Réduisez votre acuité visuelle et cassez-vous la cheville, la RATP fera le reste à prix modique avec un taux d’émission de CO2 tout à fait raisonnable !

Extravagance parisienne @68

La photo montre la boite d'emballage en carton avec le slogan "Artisan du vivant".J’ai découvert une boulangerie récemment ouverte pas loin de mon travail. J’ai depuis appris que c’était une boutique d’une chaîne. Les produits y sont vegan.
L’enseigne joue sur de nombreux codes branchouilles : nom anglais, slogan comme « boulangerie d’hôtes » (qu’est-ce donc ?), la boulangerie se vantant d’être « végétale »… Le site est dans le même esprit parsemé d’anglais pour faire branché et de formules visant l’avant-garde et frisant le ridicule. Les produits sont très bons et je les digère bien alors j’y vais de temps en temps, malgré une bien peu agréable des employés.
Je pense que le ponpon est un slogan sur une boîte « Artisan du vivant ». Outre que c’est vague, je trouve que cela tombe particulièrement à plat et est maladroit voire ridicule pour un artisan végétalien.
Certes, il s’agit sans doute de souligner que le végétal est du vivant, mais je ne pense pas qu’en jouant sur l’apparence et donnant l’impression que le végétalien est l’apanage de la branchitude, on vise à défendre une idée et des principes, mais bien plutôt du marketing et de la stratégie commerciale. Même ceux qui ne partagent ni les tics de langage ni les codes bobos peuvent manger végétalien, les y inviter plutôt que les exclure serait une véritable démarche politique d’artisan défenseur du vivant. On en est assez loin.

Vroum @29

Copie de ma carte PAMPendant mon court séjour à l’hôpital suite à la fracture de ma cheville, j’ai occupé mon temps libre à m’assurer le maximum d’autonomie pour mon retour chez moi. J’ai déjà évoqué l’aide ménagère, la livraison de repas, le fauteuil roulant, la mobilisation de mes amis et voisins… J’ai pensé aussi que j’aurais besoin de sortir au-delà de ce que je pourrais faire en fauteuil. J’ai cherché (puis testé) les services de taxi PMR qui coûtent très cher pour un service médiocre et ai pensé « PAM75 ».
Il s’agit d’un service de transport public collectif sur réservation pour les personnes handicapées ou dépendantes : il est très utilisé par tous les enfants et adolescents qui passent leurs journées dans des centres ou écoles spécialisées et des travailleurs handicapés qui ne peuvent pas prendre les bus, trams et métros RATP. Les déplacements sont payants, mais leur coût reste raisonnable en mode loisir si on ne sillonne pas Paris tous les jours, bien sûr (dans le cadre d’un déplacement professionnel ou scolaire, des aides prennent en charge tout ou partie de ce coût).
Ma cheville cassée ne m’ouvrait pas droit à les utiliser, ma carte d’invalidité basse vision, oui. J’ai donc déposé un dossier début juin sans indiquer le fauteuil, considérant que j’utiliserais ce service une fois que je serais déplâtrée. Cinq semaines plus tard, je recevais mon « Pass PAM75 » et je réservais ma première utilisation pour rendre visite à la maman de Sarah à l’Ephad. Dimanche 18 juillet 2021. À l’aller, le véhicule est à l’heure, au retour pareil. C’est un bon début considérant la mauvaise réputation de la PAM côté respect des horaires.
Pour ce retour, ce n’est pas un véhicule PAM mais un taxi (quand il n’y a pas de véhicule « maison » disponible, des taxis prennent le relais, pour un coût identique pour moi). Nous devisons avec le chauffeur ; c’est jour d’arrivée du Tour de France ; ne passe-t-il d’ailleurs pas pile entre l’Ephad et chez moi ? C’est le cas mais, dans un premier temps, le chauffeur ne s’en inquiète pas. Puis nous nous mettons à tourner dans le 14e arrondissement pour tenter de contourner l’incontournable et nous retrouver bloquer à l’angle de la rue Friant et de l’avenue Jean Moulin, pile derrière une voiture de police qui empêche de traverser, le Tour devant passer là dans un délai inconnu.
Nous sommes à 1 km de chez moi. Je suis déplâtrée depuis six jours, je ne suis pas capable de le faire à pied. De toute façon, mon chauffeur est catégorique.
— Vous êtes sous ma responsabilité, je vous déposerai devant votre porte.
Dont acte. Il appelle sa centrale téléphonique, se fait confirmer qu’il n’y a pas d’alternative, et nous voilà bloqués plus d’une heure à attendre les coureurs qui passent si vite que je n’ai pas le temps de me concentrer sur le spectacle. Quand le chauffeur me dépose enfin devant chez moi, son compteur indique 80 euros… il m’en coûtera 8,20 euros, tranquillité comprise. Cela sert à quoi l’argent public ? Cela sert aussi à cela.
Merci.

Vroum @28

Je suis en fauteuil avec un chapeau, une veste et un pantalon de pluis, le pied emballé dans un sac poubelle.J’ai évoqué dans un précédent billet la perte de ma mobilité physique suite à la fracture de ma cheville. Je voudrais revenir sur la vie en fauteuil, avec un petit clin d’œil à ma tante Claude.
Je veux d’emblée que les choses soient claires : le fauteuil roulant, c’est galère tant le monde n’est pas adapté à ce type de mobilité : trottoirs étroits, très en pente pour évacuer les eaux de pluie, du mobilier urbain mal placé, peu d’accès en rampes, des comportements humains indignes, etc. C’est aussi galère quand il pleut, quand on roule dans une crotte de chien, quand l’appartement est petit, quand il faut pousser une porte, attraper un truc placé haut… Mais ce n’est pas l’objet de mon billet parce que je n’ai pas vécu le fauteuil comme une galère mais bien comme un outil de liberté.
En poussant (à peine) quelques meubles chez moi (29 m2), j’ai pu y circuler et me sentir en sécurité dans ma cuisine. Après quinze jours d’entraînement, j’ai pu me déplacer sur un périmètre de 800 m autour de chez moi (à peine moins que pendant le premier confinement), faire quelques courses, aller chez le kiné, à l’hôpital, aller au square entretenir mon quadriceps, prendre l’air, tout simplement. Ça, c’est pour le côté pratique ; mais il a beaucoup plus, et de l’essentiel.
Le fauteuil m’a d’emblée paru comme me donnant une autre vision du monde. J’ai cherché pourquoi : les deux raisons principales étaient que j’étais plus bas et que j’allais moins vite. Ces deux éléments, assez basiques, ont eu de nombreuses conséquences : j’ai pu voir plein de choses que je n’avais jamais vues et m’ouvrir à toutes ces personnes que je croise d’ordinaire sans avoir accès à leur sourire, à leur interpellation visuelle, j’imagine ; dans la configuration fauteuil, elles se sont arrêtées vu que j’étais souvent à l’arrêt et des échanges ont pu se nouer, en dépit de ma déficience visuelle…
Mais que vient-elle faire là ? Je craignais qu’elle ne se cumule avec le handicap moteur, ce qui a parfois été le cas ; mais le plus souvent, le sens de l’adaptation à laquelle elle m’a formée depuis 58 ans m’a donné très vite les clés de ma mobilité en même temps que ma moindre mobilité m’a offert un nouveau mode de compensation : plus bas, moins vite, donc. Je me souviens de ma-Jeanine qui me disait « Un jour, tu verras ; tu devras aller moins vite. » ce que je vivais comme une menace ; je me souviens que j’en avais douloureusement pris conscience à Saint-Marie ; je me souviens d’une amoureuse qui moquait mon « agitation ». Et voilà que dans ce fauteuil, je me suis posée, avec toujours le même besoin d’aller de l’avant, avancer ; mais pas finalement pour plus loin une fois l’objectif atteint ; mais pour savourer.
Je vais rendre le fauteuil ces prochains jours à la pharmacie. J’ai pris la décision avec Sarah et nous avons parlé de ces deux mois et demi écoulés en mode cheville cassée. Je lui ai dit les vivre comme une « aventure » ; elle m’a répondu « épreuve ». Non, Sarah, j’insiste : c’est bien une aventure qui me fait (et m’a fait) mesurer ma force, ma capacité de résilience (« faire quelque chose de ce qui arrive ») au-delà de ce que les confinements avaient produit, un peu comme un point d’orgue, l’idée que quoi qu’il arrive désormais, je saurai garder ma liberté et que mon désir persévère.
Je sens que je vais avoir un pincement au cœur à me séparer du fauteuil (je garde le super coussin !) Caddie, qui a tant patienté, va prendre le relais côté roulettes. Est-ce que je vais conserver ce que j’ai gagné d’ouverture au monde et aux autres ? J’y compte bien !

 

Paris @67

Copie d'écran de l'appli Dans ma rue, toutes petites polices.J’aime bien faire des réclamations sur Twitter, auprès de mes élus préférés, notamment. Je me retiens souvent car je sais que la moindre objection est instrumentalisée par l’opposition municipale et des Parisiens agressifs qui se cachent derrière des pseudonymes. Parfois, je commente quand même, sur des sujets qui me tiennent à cœur (comme l’accessibilité) en essayant d’y mettre un peu d’humour pour que la différence soit faite par les intéressés.
J’ai ainsi réagi à ce microbillet :

« #DansMaRue sera indisponible entre 12h et 14h aujourd’hui, pour permettre la mise en ligne d’une nouvelle version. Merci encore à toutes et tous pour vos signalements »

Avec cette question :

« Ouh la la !! Avec les polices dynamiques ? Dites-moi, @nicolas_nordman, le suspense est insoutenable ! #accessibilité #RGAA »

Mon microbillet a été « liké » par quelqu’un qui cherche à l’évidence à enfoncer la Ville (ce qui n’est pas mon cas, je le redis, au cas où…) et d’autres commentaires se sont ajoutés qui me font me demander si je ne vais pas retirer mon microbillet histoire de ne pas être mêlée à ce concert de récriminations plus ou moins violentes.
Je ne l’ai finalement pas fait cette fois-ci ; mais d’autres fois, oui. On ne maîtrise pas tout sur les réseaux sociaux ; mais on peut faire sa part.

Hoax @17

Un feu tricolore masqué par un plastique opaqueEn juin dernier la Ville a remis en service les feux supprimés dans le cadre d’une « expérimentation » qui durait depuis trois ans. D’après mes informations, la décision viendrait « d’en haut » (qui ?) contre l’avis de la mairie du 14e ; je n’en sais guère plus. C’était déjà arrivé une fois (je ne sais plus quand) que les feux fussent remis en service ; mais ils avaient été de nouveau éteints trois jours plus tard, la mairie du 14e indiquant une « erreur liée à une maintenance » dans un article du Parisien.
Je n’ai pas eu envie de remonter au créneau mais, sur le réseau social local, une personne a posé la question ; une autre a évoqué des « accidents graves » récurrents : « des enfants renversés » sur le carrefour en bas de chez moi ; et « une dame avec une jambe écrasée » un peu plus loin. J’avais entendu parler d’un accrochage pendant une manifestation contre ces feux mais rien de plus… En poussant un peu les fauteurs de fake dans leurs retranchements, il a rapidement été établi sur ce réseau que cela n’était que rumeurs instrumentalisées, eux bien sûr n’en convenant pas.
J’ai néanmoins posé la question à la Ville.

« Bonjour, Les feux tricolores avaient été supprimés à plusieurs carrefours de la rue de l’Ouest et de la rue Raymond Losserand (Paris 14). Un sens de circulation a été modifié rue du Château à cette fin (ce qui rend totalement absurde la présence d’un feu sur ce carrefour). Une concertation avait été organisée, des personnes déficientes visuelles s’étaient plaintes de la dangerosité de ces carrefours. Je suis déficiente visuelle; j’ai toujours soutenu la suppression de ces feux ; leur remise en service est délétère, les automobilistes les grillent allègrement. Je me sens plus menacée depuis qu’ils ont été remis en service, qu’elle en est la raison ? Y a-t-il eu des accidents ? Bonne journée ! »

La réponse n’a pas tardé :

« En réponse à votre message et après consultation du service concerné, nous vous informons que ces feux ont été remis en service à la demande de la Maire de Paris sollicitée en ce sens par des associations de personnes mal voyantes. »

Ite missa est.

Incyclicité @38

Le vélo est un nouveau dieu parisien. Il est loué, parfois adulé, comme la solution. Je suis moi-même passée du vélo occasionnel au vélotaf à l’occasion d’un changement de bureau le rendant effectivement plus rapide que les transports en commun pour mes trajets. Pour autant, je suis souvent atterrée par l’attitude incivique de certains cyclistes.
Mais, je dois dire aussi que tous les discours du monde sur le fait que le vélo c’est la simplicité de déplacement n’occulte pas que c’est une organisation. Il faut prévoir tout le matériel et le transporter. J’ai un vélo à assistance électrique grâce à mon genou. J’enlève à chaque arrêt la console qui permet de gérer l’assistance et la batterie, qui est un des éléments les plus chers du vélo (je viens d’en racheter une, je le mesure donc bien). J’ai un casque et des gants. Et il faut transporter les antivols.
Je vais donc au travail avec un sac qui va dans le panier puis que je transporte dans les couloirs. C’est une des raisons pour lesquelles il m’est parfois plus pratique de prendre les transports quand je ne vais pas directement au bureau.
Peut-être suis-je trop prudente, mais mes vingt ans dans la sûreté me portent à croire que je suis plutôt réaliste. Ce qui est une forme assez adaptée de prudence. Et j’y tiens à mon cher vaillant Vélectro.

Changement @29

Je suis en fauteuil avec un chapeau, une veste et un pantalon de pluis, le pied emballé dans un sac poubelle.J’ai suffisamment de proximité avec le monde des handicapés (un monde mis à part par le validisme ordinaire), par mon handicap visuel, bien sûr, mais aussi pour avoir fréquenté des handicapés physiques, pour savoir combien la vie en fauteuil roulant nécessite d’adaptations voire de renoncements. Couplé au handicap visuel, c’est un pur bonheur… c’est tout du moins ainsi que j’ai envie de le vivre durant ces six semaines de plâtre ; et le mois ou deux de marche compliquée à suivre.
J’ai un gros atout dans ma manche : je sais m’adapter. Je ne le mesure pas toujours vis-à-vis de ma déficience visuelle mais les trois confinements sont venus me le rappeler. La rupture a été plus brutale cette fois : je partais prendre un train ; en une fraction de seconde, j’ai perdu cette mobilité de proximité qui fait ma fierté et une bonne part de ma qualité de vie. J’ai tout de suite réclamé un fauteuil plutôt que les cannes qui m’étaient proposées : descendre d’un cran ne me pose pas de problème d’ego (l’image de soi, vous savez) et c’était le gage de pouvoir utiliser à fond ce qui me reste : deux bras, une jambe, un genou… et un cerveau au taquet.
Dès mon lit d’hôpital, j’ai commencé à faire des abdos dans mon lit, des pompes verticales sur le déambulateur, profitant de la moindre occasion pour adapter ma musculature de judoka. Rentrée chez moi, l’objectif a été d’aller chez le kiné en fauteuil : 500 mètres en faux plat montant sur la moitié. Il m’a fallu dix jours pour trouver le bon trajet, vaincre mes appréhensions. Aujourd’hui, ma position sur le fauteuil de location a changé. Mes abdos poussent les roues en même temps que mes bras ; et je fais le plus difficile en marche arrière avec la jambe valide en propulseur. Je ne vois pas où je vais, certes ; mais en fait, cela ne me change guère !
Je me prépare désormais à la reprise de la marche ; multipliant les exercices pour ne pas (trop) perdre de musculation dans la jambe immobilisée tout en ménageant mon genou. En même temps, j’ai pris soin de me garantir une alimentation riche en fibres, calcium et vitamines en dépit de l’insistance des repas livrés à me faire manger du trop gras trop salé. Je limite ma consommation de sucres ajoutés. J’espère ne pas avoir pris de poids et ce régime me garantit un transit que l’immobilité et le riz servi à gogo menacent.
Mon moral, forcément, suit le mouvement. J’ai des bons et mauvais jours, comme tout un chacun. Je crains la reprise de la marche. Être active physiquement et intellectuellement me dope ; mes amis et mes voisins me font un bien fou ! Je peux ainsi prendre prétexte de chaque chose pour mener une nouvelle expérience, qu’il s’agisse de faire ses courses en ligne, de vaincre un trottoir trop incliné latéralement, ou d’observer le monde à hauteur et vitesse de fauteuil. Je sors parfois uniquement pour cela tant cette observation est passionnante, tant les personnes sont des mines d’humanité dont je me délecte, que celle-ci me réjouisse ou me révolte.
Il est encore un peu tôt pour en faire le bilan mais je sais déjà que ma vision, déjà assez optimiste de la vie, vire au ravissement, dans mes joies comme dans mes colères. Mon écriture, forcément, s’en ressentira. Ma relation aux autres, aussi. Je ferai sans doute encore moins de cadeaux mais suis désormais en capacité d’accepter la moindre offrande avec l’idée de prendre le temps d’être à l’autre et l’aimer. N’y voyez aucun altruisme de ma part ; c’est juste que je mesure combien le moindre souffle d’air est une joie à qui sait s’en ouvrir les poumons.