Archives de catégorie : Résistance @

Résistance @17

En décembre 2018, j’ai reçu mon décompte de charges locatives de l’année 2017 (décompte d’ordinaire envoyé en avril) avec un solde à régler au 1er janvier 2019, soit dix jours plus tard. Ce décompte faisait apparaître une augmentation importante de la consommation d’eau des parties communes, la faisant passer pour ma côte-part de 129 euros à 180 euros (j’arrondis). J’ai le plus petit appartement de notre îlot, des voisins ont eu des rappels de charge allant jusqu’à 250 euros (en comptant d’autres postes).
Notre amicale de locataires a sitôt demandé par écrit des explications ainsi que le report de paiement, invitant les locataires à ne pas payer. Un mois plus tard, alors que nous n’avions pas reçu d’explication, les mises en demeure de payer ont plu (du verbe pleuvoir) et les locataires ont tous payé, à l’exception de la présidente de l’amicale et moi-même qui n’avions étrangement pas reçu de mise en demeure de payer.
Mi-février, après un premier échange nourri avec notre bailleur et le soutien de deux de nos élus, nous avons eu confirmation chiffrée de cette hausse, sans plus d’explication : 9 000 m³ d’eau avaient « disparu », pour un montant de 28 000 euros. On est loin de la goutte ! J’ai un peu laissé filer le temps, espérant des explications et un courrier me permettant d’agir (comme une mise en demeure de payer). En juin, mon solde de charges était négatif. Ma dette a été absorbée ; j’en ai profité pour la reconstituer en juillet, et demander de nouveau des explications en justifiant mon refus de payer.
Un nouveau contact a été établi par le bailleur sans qu’aucune explication ne me soit fournie. Début août, j’ai reçu une commande de payer par courrier simple. J’ai sauté sur l’occasion pour saisir la médiatrice de mon bailleur qui lui, a sauté sur ma saisine pour proposer de nouveau un rendez-vous. En février, j’avais refusé un rendez-vous identique, considérant que nous avions droit à une réponse écrite. La médiatrice étant dans la boucle, je n’ai pu cette fois le refuser. Un échange de mails musclés s’en est ensuivi, ce d’autant que j’ai reçu entre temps une mise en demeure de payer, à laquelle j’ai répondu par une mise en demeure d’avoir des explications écrites.
Autrement dit, la guerre était déclarée. Je vous passe les détails juridiques de l’affaire, un véritable cas d’école en matière de mépris du droit. Je n’ai pas plié, alignant les arguments de droit et de procédure. Au final, ce rendez-vous a eu lieu. Le représentant de mon bailleur était seul, la médiatrice ayant eu un empêchement de dernière minute.
Verdict. Ces 9 000 m³ d’eau ont bien disparu dans les égouts. La cause supposée n’a pu être démontrée ; je ne peux donc pas l’écrire pas plus que mon bailleur ne peut imputer cette consommation à son consommateur effectif. Par ailleurs, rien ne permet d’imputer cette consommation aux occupants des trois cent cinquante logements de notre îlot (cela a toujours été mon argument) ; ce rappel de charges n’est donc pas dû et chacun sera remboursé de ce qu’il a payé. Cela a été dit. J’attends maintenant la confirmation écrite mais j’ai bon espoir.
Par le montant en jeu (28 000 euros), c’est une de mes plus belles victoires si j’exclus la négociation ardue pour que, à l’occasion du remplacement de nos fenêtres, des volets soient installés partout, même là où il n’y en avait pas. Depuis longtemps j’engage ce type de réclamation, refusant d’avoir peur, consignant tout par écrit, avançant des arguments de droit. Je sais qu’il faut être formé à cela. Je regrette néanmoins que les uns et les autres acceptent souvent si facilement de payer ce qu’ils ne doivent pas ou renoncent à leurs droits, par… peur ? ignorance ? incompréhension ? paresse ? manque d’intérêt ? grégarisme ? fatalisme ?
Je ne sais pas.

Résistance @16

J’entendais hier (3 septembre 2019) au Magazine de la santé Olivier Roellinger, auteur de Pour une révolution délicieuse (Fayard), dire que 30 % des émissions des gaz à effet de serre sont liées à notre alimentation. Il disait également que nous avons abandonné à l’industrie agroalimentaire la définition du « ce qui est bon » à manger. Ce qu’il disait du « bon » était intéressant : « bon » à quoi ? Au goût ? À la santé ? À la satisfaction ? Les trois ne sont pas antinomiques si tant est que l’on se libère des diktats de l’industrie agroalimentaire et des lobbys qui vont avec.
Je suis assez d’accord avec ça ; j’ai toujours beaucoup cuisiné, succombant un temps dans ma vie à une nourriture un peu plus industrielle, notamment en matière de biscuits et gâteaux (j’ai pu en manger beaucoup), préparations de légumes et quelques plats cuisinés type pizza, préparations végétariennes, panés (j’adore le poisson pané !) et autres choses rapides ou pratiques à préparer comme la purée en flocons, les soupes minute ou les tisanes en sachets. Je n’ai rien mangé de tout cela enfant ; maman fabriquait absolument tout ; ou presque. Ce sont des choses que j’ai mangées à la cantine, au resto U et qui pour moi étaient des signes d’opulence considérant que le fait maison était signe de notre pauvreté.
Qu’est-ce qu’on est bête, parfois ! Moi la première. Sans renoncer à certaines chimères de l’industrie agroalimentaire, je fais désormais mes yaourts, mes soupes, mes préparations de légumes, mes compotes, mes pâtes à tarte, crêpes et gâteaux, mes laits végétaux, mes entremets… C’est assez simple. Poussée par une envie conjointe de fabriquer encore plus pour manger moins d’additifs et moins de sucre ajouté, j’ai commencé à vider mes placards en janvier dernier pour en supprimer les pâtes, les biscuits, et les trucs un peu vieux. Six mois. Il m’a fallu six mois et pourtant je n’ai que deux petits placards pour l’alimentation. Cela dit combien l’on stocke, l’air de rien ; j’ai également vidé mon congélateur ; il m’a fallu deux mois.
À partir de ce vide, je réassortis en fonction de ce que je veux manger, et non de ce que je pourrais avoir envie de manger. Et une fois quelque chose d’entamé ou de congelé (légumes cuisinés, gâteaux, compotes, soupes, crêpes salées ou sucrées, cakes…), j’essaie de les manger en priorité en m’ôtant de la tête que si je les mange je n’en aurai plus au cas où… Je vis à Paris. La pénurie n’existe pas. Et si quelque chose manque, cela peut bien attendre les prochaines commissions. Je résiste aussi au maximum aux promotions, notamment au « troisième gratis » ; je ne veux définitivement pas stocker. Même le lait, je l’achète au litre et non plus en pack.
En même temps, je tente des expériences : utilisation de l’eau de cuisson de mes légumes (cuisson norvégienne, bien sûr) pour faire des bouillons miso (un champignon, quelques algues, du gingembre, et du miso bien sûr le bonheur !), fabrication de farine de pois chiche et de lentille (une réussite), sablés salés (à perfectionner), biscuits secs (épeautre noisette vanille, à tomber !), banana cake sarrasin sans sucre (j’adore !)… Mon dernier défi (en date) est de faire mes pâtes, sans machine. 100 g de farine (T110), un œuf, du sel. Pétrir. Laisser reposer. Étaler très fin (c’est l’instant biscotos). Découper. Faire sécher (ou non). Cuire. Manger !

Note. J’ai obtenu 110 g de pâtes sèches pour 0,37 euro (0,14 euro de farine, 0,23 euro l’œuf) soit 3,36 euros le kilo. Les pâtes semi-complètes les moins chères que j’ai vues sont à 2,58 le kilo. Il m’en coûte donc plus cher et elles ne sont pas bio (mon œuf ne l’est pas). Je vais néanmoins persévérer. Elles étaient très bonnes ; et mieux encore, ça m’amuse !

Résistance @15

Je regardais sur TF1 dimanche 6 janvier 2019 en début d’après-midi un documentaire éculé sur les écoles de la Légion d’honneur qui accueille les filles, petites-filles et arrière-petites-filles de médaillés. Si vous n’avez jamais vu de documentaire sur le sujet, allez voir ; ça vaut son pesant de vieille France et d’éducation finalement moins réactionnaire qu’on pourrait le craindre. Je remarque néanmoins au passage cette remarque de la dame en charge de l’éducation quotidienne : « On doit leur donner les rudiments d’un savoir-vivre évident. »
Je m’interroge encore ce que serait un « savoir-vivre non évident ». Le suspens est entier.
Ce même dimanche, toujours sur TF1 (oui, je passe mes débuts d’après-midi de dimanche devant les documentaires de TF1, ma dose hebdomadaire de commentaires réducteurs et stéréotypés, si j’exclus Twitter, bien sûr), un autre documentaire suivait des inventeurs, dont un adepte du concours Lépine. Il évoque son parcours avec cette phrase : « Je fais beaucoup de sacrifices pour ça. »
C’est une phrase que l’on entend beaucoup de la part de celles et ceux et hen qui sont engagés avec passion dans une activité qui les sort de la vie sociale ordinaire, ou leurs proches. Une jeune élève de sixième au collège de la Légion d’honneur exprimait à peu près la même chose, disant supporter les contraintes de l’internat et la rigueur du règlement parce que c’était la rançon d’un bel avenir. Elle n’a pas parlé de sacrifices, mais l’idée y était surtout quand elle a évoqué ce qu’elle ne pouvait faire contrairement à ses copines de « l’école normale ».
Cette idée me ramène toujours à la devise de la Cocotte enchantée, « Peut-on choisir sans renoncer ? » J’aime la passion, sous toutes ses formes, et je ne considère pas mes choix anti-socialisation-ordinaire comme des sacrifices ; au contraire ! Être capable de faire toutes ces choses qui me passionnent sans céder à la norme sociale m’est une telle fierté ! En être capable, « sans en souffrir » devrais-je préciser. Et c’est sans doute là que le bât blesse pour l’inventeur et cette jeune fille voire parfois pour moi : sentir que les autres et le monde, loin de soutenir nos choix, cherchent en permanence à nous ramener dans le giron du conformisme.
Résister. Parfois, c’est usant, j’en conviens. Mais quand on y a goûté, comment s’en départir ? Je l’ignore.

Résistance @14

Vous vous souvenez de ma-Jeanne ?
Sylvie Lekin, conseillère du 14e arrondissement en charge de la voirie, des déplacements et de la propreté s’en souvient autant que moi, et notamment de ses soucis de déplacement dans l’arrondissement. Monter et descendre les marches du métro lui étaient impossibles. Parcourir cinq cents mètres également. Sans carte d’invalidité à plus de 80 %, elle ne pouvait bénéficier de la PAM. Avec une retraite à mille euros, elle ne pouvait se payer un taxi. Jusqu’à ce qu’il plie sa voiture, Nono la dépannait quand elle devait aller à la mairie, au bureau d’aide sociale, ou faire des courses un peu plus loin que l’Atac.
Jeanine est morte. Mais il y a plein de Jeanine dans l’arrondissement, de ces personnes qui finalement ne réclament rien et créent leur propre réseau de solidarité faute de trouver dans le service public ce dont ils ont besoin. Ou elles s’en passent, négligeant les démarches administratives ou les soins jusqu’à y perdre l’essentiel. Ce n’est pas Cosette, c’est la vie, aussi à Paris, ville riche et plus accessible que d’autres.
Je connais bien Sylvie Lekin. Elle connaît beaucoup de Jeanine et celles qu’elle ne connaît pas, elle les entend quand même. C’est une élue dévouée, particulièrement proche des citoyens du 14e arrondissement, le genre qui crie un peu, dérange beaucoup, bosse énormément, aime les gens par-dessus tout. Alors elle a secoué le cocotier pour que la ligne de bus 59 emmène (entre autres) les habitants des quartiers sud (et populaires) de l’arrondissement à la mairie, au CCAS et jusque place d’Italie ou l’hôpital Percy (ou même Saint-Jo pour ceux qui ne peuvent prendre la 13), trajets impossibles à faire autrement qu’avec un changement de métro ou des bus un peu trop loin.
Mais voilà, il y a des personnes qui ont peur que les loups entrent dans leur rue. Pensez ! elle héberge déjà le CCAS, leur rue ! Faudrait pas que les manants puissent y accéder. Alors ils ont secoué leur cocotier, celui de cette droite réactionnaire et antisociale qui gouverne la région Île-de-France, arguant que la rue est étroite quand c’est leur vision du monde qui est bouchée. J’exagère ? C’est bien un argument « technique » qui est en cause. Voilà ce que l’un d’eux écrit sur un réseau social local :

« Modifier un itinéraire de bus avec plusieurs passages par jour pour qu’une Jeanine puisse se rendre au service social une ou deux fois par an …. Savez-vous qu’il existe un service d’aide à la mobilité pour les personnes en situation de handicap ? » [avec ce lien]

Je m’abstiens de tout commentaire.
Une pétition circule pour soutenir le tracé initial de la ligne 59 (ici).
Merci Sylvie. On va continuer à se battre.

Résistance @13

Après une assemblée générale inquiétante, l’élection d’un nouveau bureau puis la démission à quelques semaines d’intervalle des fonctions de président du Centre LGBT de Paris et d’Île-de-France de Flora Bolter puis de James Leperlier, je me suis vue contrainte de démissionner de mes fonctions de référent Web dudit Centre. Contrainte ? Oui. J’agis toujours par conviction, pour défendre ce que je crois juste, je défends des principes au péril parfois de mes propres désirs. En l’espèce, il y a l’aspect politique et institutionnel des choses : un bureau qui renie ses propres actions et engage une politique contraire au vote de l’assemblée générale. Je m’en suis exprimée ici. Rien depuis ce communiqué n’a démenti mes inquiétudes.
Mais il y a l’aspect humain surtout. Ce n’est pas la première fois que je renonce à mes fonctions dans une organisation parce que je n’accepte pas la violence qui préside à son administration : vexations, injures à peine camouflées, harcèlement, dénigrement allant parfois jusqu’à la diffamation avérée… Si mes souvenirs sont bons, c’est la troisième fois que cela m’arrive en quarante ans de militantisme actif. Chaque fois, le déchirement est total. Je me trouve confrontée à de la violence personnelle et institutionnelle de la part d’organisations dont les buts sociaux sont de lutter justement contre les violences, contre les discriminations, pour l’éducation populaire… pour un monde plus juste, en somme. Je vois des personnes souffrir sans aucune nécessité si ce n’est flatter l’ego de quelques butors en mal de reconnaissance et de pouvoir.
Cette situation m’est insupportable. J’essaie d’être loyale à l’égard des organisations que je soutiens et avale souvent des couleuvres. Mais la limite de ma loyauté se trouve dans la violence exercée et la souffrance qui en résulte. Cela me renvoie sans doute au suicide de mon père que je n’attribue pas aux maltraitances professionnelles qu’il a subies dans une grande association d’éducation populaire considérant qu’un suicide relève d’une souffrance psychique qui vient de plus loin que des faits du quotidien. Ces faits, pourtant, agissent comme des déclencheurs et les dirigeants associatifs violents portent une part de responsabilité dans les dépressions qu’ils ont pu alimenter.
Je quitte donc le Centre LGBT, parce que je n’ai pas envie de cautionner une politique qui n’est pas celle votée par l’assemblée générale d’avril ; et parce que je refuse de participer, même très indirectement, par ma seule passivité que constituerait le fait de ne pas les dénoncer, à ces méthodes délétères. Je dois d’ailleurs convenir que bien que ne me touchant pas directement, elles m’affectent ; aussi parce que je suis contrainte de quitter une fonction qui m’était importante tant le contexte de mon action depuis quelques semaines contrevient à mes principes et à mon engagement au monde.
Je suis triste en écrivant ces lignes. Je suis triste pour les personnes blessées ces dernières semaines, triste de renoncer à mes activités militantes, triste pour le Centre qui file un mauvais coton. Oh ! il sera sans doute le seul à s’en remettre vraiment tant les institutions ont ontologiquement vocation à survivre et à renaître de toutes les cendres. À quel prix ? L’histoire le dira. Et Petit Mouton reconnaîtra les siens.

Résistance @12

La mort de Daniel (ici et , entre autres) m’a mise face à une évidence : je ne veux pas mourir ! Jamais.
Banale toute-puissance que voilà, expression d’une jolie peur, mais c’est comme ça : je ne veux pas mourir ; pire encore ; je veux vivre, jusqu’à mon dernier souffle.
Dis ainsi, cela sent moins la toute-puissance.
Daniel avait un cancer primaire au côlon, des métastases au foie. Il participait à une expérimentation sur un nouveau traitement, sur le foie ; on lui avait posé là un cathéter, difficile à placer. Ce cathéter s’est très vite infecté, dès le mois de juin. Daniel avait des soins quotidiens. Il avait eu deux traitements antibiotiques.
Mais pourquoi le service d’oncologie n’a-t-il pas enlevé ce putain de cathéter infecté, source du choc septique qui l’a tué ?
Parce que son foie était très atteint et que sans cette chimio particulière, son espérance de vie n’était pas longue. Je l’ignorais jusqu’à une heure avant sa mort ; le savait-il ? Sans doute. Pourquoi ne l’a-t-il pas dit ? Cela reste une énigme.
Beaucoup me disent que c’est « mieux » (je mets les guillemets, tout de même) qu’il soit mort ainsi, sans souffrir, sans même s’en rendre compte. Est-ce que je suis d’accord avec ça ? Je ne crois pas. Je veux vivre, autant que possible. L’idée de la souffrance m’est effectivement une limite. Daniel n’a pas souffert. Il a passé trois jours en réa, ses organes hors service dès le deuxième jour. Déjà mort ? Vivant. Il n’était ni dégradé ni dépossédé de son humanité.
Vivant. Inconscient, certes. Mais son cerveau fonctionnait ; il était d’ailleurs le seul organe à fonctionner normalement.
Et moi, je veux vivre, très très longtemps. Et plus encore ! Si l’on m’aime un peu, je vivrai.
Hajime Daniel ! Bouge de là ; mon deuxième dan nous attend.
Vivants.

Note. Ne croyez pas que je sois dans le déni. Je suis juste dans l’amour.

Résistance @11

ExistransSamedi 15 octobre 2016. Je rentre de l’Existrans, une après-midi revendicative pleine de douceur près des volontaires du Centre LGBT-Paris-IDF puis de Laurie de passage à Paris, son amie, et Isabelle. Je suis joyeuse. Dans l’après-midi, un moment où j’étais concentrée sur mes bouchons d’oreille pour cause de sono à 92dB, j’ai pensé que je vivais une chouette époque, une époque où certes la violence (économique, sociale, politique, martiale…) semble gouverner le monde et décupler la souffrance des personnes mais sans n’avoir jamais le dernier mot, une violence qui donne toute sa saveur à une belle après-midi ensoleillée d’octobre dans les rues de Paris, une violence qui n’a pas prise sur la douceur et la tendresse à partir du moment où l’on prend soin de lui ouvrir son cœur.
Ouvrons.
À Montparnasse, j’ai pris la 13 ; j’avais assez marché pour ce jour. Le métro arrive. Je monte. Une femme, déjà là, se pousse pour laisser descendre un monsieur. Quand elle remonte, la femme assise sur le strapontin, plus jeune qu’elle, lui laisse sa place.
— Merci, je suis si fatiguée… moralement surtout.
Et la voilà de partir à parler, vider son sac comme un souffle trop longtemps retenu mais un souffle pudique et porteur de tant de souffrances ! Je ne peux me détacher de sa parole. La femme qui lui a laissé sa place non plus. Elle écoute, penchée sur elle, attentive. Elle exhale une empathie simple, chaleureuse. Je ne l’entends pas dire quelque chose mais je sens qu’elle écoute. La femme parle de sa surcharge de travail, donne son âge, évoque toutes ses souffrances physiques et morales.
— Ils veulent que je voie une psychologue mais je ne suis pas malade. C’est le travail qui m’épuise.
Deux stations. Qu’est-ce qu’on peut en dire en deux stations !
À Pernety, elle se lève ; la femme qui avait laissé sa place la reprend. Elle semble à son tour porter le fardeau. Une force tirée de la joyeuse après-midi dont je reviens me porte à prendre ma part. Je m’approche d’elle.
— C’est gentil ce que vous avez fait. Merci.
— C’est normal ! Je l’ai fait comme ça.
— C’est gentil. Cette dame portait tant de souffrances.
— Oh oui !
Je me prépare à descendre. Je la salue. Elle me répond avec un large sourire. Cinq minutes plus tard, je suis assise devant mon ordinateur et, aussitôt, je partage par l’écriture la souffrance de cette femme autant que toutes ces tendresses qui nourrissent ma joie. Oui, je le crois ; je vis une époque formidable, une époque où la violence est telle que l’amour est un acte de résistance qui donne une force incroyable.
Résistons.
La douceur est là où nous la mettons.

Résistance @10

Caddie Bleue 5J’ai l’impression, sans que ma perception des choses ait valeur de statistique, que les « resquilleurs de file » aux caisses des supérettes parisiennes sont de plus en plus nombreux. L’argument principal est « Je n’ai que deux articles… » quand la majeure partie des clients n’en a jamais plus de dix ou quinze aux heures où je fais mes courses. L’autre argument est l’urgence « Je dois aller chercher un enfant à l’école. » dit une dame cet après-midi chez un discompteur, avant de se plaindre comme quoi chez XXX il y a une caisse moins de cinq achats.
Devant moi, il y a six personnes. Les six ont plus de 70 ans, dont deux avec des cannes. Derrière moi, une dame, même âge, en canne également, avec trois articles ; la resquilleuse du jour arrive à l’amadouer. Elle a une viennoiserie et une boîte de conserve. J’argue que nous avons tous des contraintes et que personne n’a plus de dix articles dans la file. Elle roumègue, remercie très fort la dame qui l’a laissé passer…
— Au moins, il y a encore des gens qui ont du cœur !
— Je vous rassure, le mien bat toujours !
Cela ne l’a pas fait rire ; elle est un peu partie en vrille. Je l’ai laissée faire, sans répondre. D’autres s’en sont chargés ; le vigile est intervenu. Elle a baissé d’un ton. Pas de dommages collatéraux. Dans la supérette suivante, rebelote. Cette fois, la dame, avec un seul article, est passée en demandant à la personne devant moi d’une manière qui empêchait une réponse négative. Cette dame était d’ailleurs contrariée de ne pas avoir su refuser. Nous avons devisé, moi l’encourageant à dire non une prochaine fois.
Je dis en effet le plus souvent non, ce qui est très mal perçu et souvent source de conflit. Je choisis de faire mes courses aux heures creuses, Caddie est rarement plein, et je suis très occupée, comme chacun sait ! Pourquoi laisser passer quelqu’un ? Parce que cette personne ne tient pas debout ? C’est effectivement la seule raison que j’entends… quitte à ne pas avoir de cœur même s’il bat toujours !

Résistance @9

Rendez-nous les bancsDans mon quartier, sur un bout de trottoir formant un espace piétonnier entre deux bâtiments, il y avait depuis longtemps des bancs, utilisés par tous. Souvent, on y trouvait des jeunes, discutant pendant que d’autres jouaient au foot contre des murs, larges et épais. Le tout était plutôt bon enfant et avec des gamins de tous âges selon les moments de la journée. Je ne sais pourquoi, les bancs ont été enlevés. Sur un panneau d’affichage associatif de la Ville a été alors écrit « RENDEZ-NOUS LES BANCS signé : la jeunesse ».
Peut-être que les attroupements ont été une source de réclamations de riverains excédés par le bruit en bas de chez eux. Peut-être, mais un des bâtiments est une église, l’autre une école. Le troisième bâtiment le plus proche appartient à la paroisse, avec des salles de réunions et d’activités. Il y a des appartements, mais décalés relativement aux dits bancs. Si les critiques des habitants sont la raison de l’enlèvement de ces bancs, c’est une abdication au détriment de la possibilité de jeunes de pouvoir se retrouver dans un endroit tranquille plutôt que sur la grande dalle où des bandes plus inquiétantes et désagréables trainent.
J’espère aussi que les bancs seront rendus. Je suis sans doute restée un peu jeune.

Résistance @8

Carte biblioJe suis allée dernièrement renouveler ma carte de bibliothèque. En plus d’un abonnement CD, j’ai un abonnement « handicapé » (je ne connais pas le nom exact) qui me donne accès aux DVD en audiodescription et aux services type téléagrandisseur. Un logo est apposé sur ma carte pour l’indiquer aux bibliothécaires, censés m’accorder une assistance particulière, notamment avec les automates d’emprunt que je ne peux utiliser seule.
Pour ce renouvellement, la bibliothécaire qui m’accueille me demande un justificatif de mon handicap, justificatif que j’ai produit lors de la première inscription.
— Je n’ai pas ma carte d’invalidité sur moi et je n’ai pas trop envie de vous l’apporter. Elle porte la mention « À titre définitif » et je n’ai malheureusement pas passé mes vacances à Lourdes. Je comprends que je doive justifier de mon identité, mais de mon handicap ?
Je précise que je sais qu’elle n’est pas responsable de sa demande, qu’il s’agit d’une contrainte administrative. La conversation s’engage. Elle est gênée, coincée entre ses obligations de contrôle et une norme administrative dont je pointe le caractère absurde. J’ajoute que le téléagrandisseur est en panne et que les bibliothécaires, en dépit du fameux logo, ne me proposent jamais spontanément de l’aide. Je lui parle d’autonomie et de stigmatisation… Je sens bien que je lui complique la vie mais elle reste serviable, aimable et pleine de bonnes intentions.
Elle tente de se faire confirmer que la présentation d’un justificatif est vraiment nécessaire. Une autre bibliothécaire l’en assure mais sa bible du parfait bibliothécaire est muette. Elle me propose finalement de renouveler provisoirement mon abonnement et de se renseigner. Elle me tiendra au courant.
Sur son conseil, j’écris à la responsable du pôle « Lire autrement » qui est en vacances. Deux jours plus tard, la bibliothécaire qui m’a reçue m’appelle. Elle est confuse, le justificatif n’était pas nécessaire. Elle s’excuse platement. Je lui donne volontiers l’absolution tant je suis heureuse d’avoir résisté. À force de courber l’échine et de se simplifier la vie à présenter les papiers que l’on nous demande, on encourage l’omnipotence administrative, celle-là même qui nous compliquera en ricochet la vie.
Verdict ? Résistons !