Archives de catégorie : Manque @

Manque @14

Depuis quelques semaines, sur prescription de mon ophtalmologiste, je fais des séances de rééducation orthoptique basse vision. Cela se passe très bien, au sens où j’ai rencontré une professionnelle avec qui je peux échanger sur mes façons de voir avec le sentiment qu’elle comprend de quoi je parle et mesure tout ce que je mets en œuvre pour « voir », au sens de « savoir ce qui est où » dans des mécanismes autant cognitifs et proprioceptiques que de vision « pure » (capture des informations par l’œil).
J’ai dressé l’esquisse de ce qu’est voir dans Tu vois ce que je veux dire et donné des éléments supplémentaires lors de mon passage par la fondation Sainte-Marie. Je vous y renvoie. Pour cette fois, il s’agit aujourd’hui de travailler afin de compenser la presbytie et la fatigue visuelle liées à l’âge. Et comme chaque fois que je suis amenée à mesurer mes performances visuelles (première étape avant tout travail), je fanfaronne… avant de pleurer misère.
Je fanfaronne car je mesure mes capacités d’adaptation et ma maîtrise des mécanismes de suppléance sensorielle ; je pleure misère parce que je mesure en même temps tout ce que je ne vois pas, ce que j’essaie de m’épargner en temps ordinaire même si le validisme me le rappelle à chaque instant. Nos échanges avec l’orthoptiste ne sont ainsi pas exempts d’un certain soutien psychologique (merci madame !) parce que cette confrontation avec la réalité physiologique de ma déficience visuelle a le don de me blesser car elle me pose dans le handicap et non dans sa suppléance.
Dans Tu vois ce que je veux dire, j’avais évoqué cette douleur que la mesure de la réalité physiologique engendre, douleur qui pose la suppléance sensorielle en termes de nécessité vitale : les lecteurs attentifs de ce blogue n’auront pas senti autre chose dans ma manière d’appréhender ma déficience visuelle : si je n’y supplée pas, je suis morte. À cela, je ne pense pas tous les jours mais c’est là, et ces séances d’orthoptie le réveillent : j’ai vécu des journées difficiles, craignant de nouveau cette confrontation avec la (ma) mort.
Et puis, j’ai fait un joli lapsus dans un contexte d’échange amical une heure avant une séance d’orthoptie. J’ai écrit à propos de tout autre chose : « Cela peut ou non sauver la vue », en lieu et place de « sauver la vie » ; vous entendez Freud qui rigole ? Il peut, et je rigole avec lui tant ce lapsus, à cet instant, a su faire baisser la pression sur ces séances d’orthoptie. Il s’agit juste de maintenir en forme mes capacités visuelles. Cela n’empêchera pas l’âge de les altérer, comme il altère le genou et le reste. Mais il me reste tant à découvrir de manière de faire, de vivre, d’être !
Pourquoi toujours envisager la vie sous l’angle de la perte alors que l’on est en mesure de compenser, suppléer et surtout, inventer d’autres plaisirs, d’autres désirs, d’autres joies, de nouveaux amours ? Le confinement me l’a montré. Je veux rester sur cette ligne et continuer à construire un monde qui me va bien avec celles et ceux qui ont envie de sortir du droit chemin.

Manque @13

J’aime me découvrir des béguins, le désir me dit que je suis vivante et me porte à écrire ; deux choses indissociables. Je ne force jamais à leur « réalisation » avec cette formule « En fin de journée, l’autre peut me manquer ; mais quand je me lève à 7 heures pour faire du sport, le manque tombe. » J’ai déjà dû écrire cela mille fois, un peu pour m’en convaincre sans doute tant je peux éprouver un manque de peau et de chair, ce d’autant que cela va faire six mois que je n’ai pas fait de judo en club, occasion irremplaçable de se faire taler la chair pour la calmer un peu.
Cet été, j’ai eu un gros béguin, et deux petits, les trois tout à fait inaccessibles. C’était plus évident pour les deux petits que pour le gros, mais je n’ai souffert de rien (hormis des petits coups ponctuels de manque, forcément), profitant de l’occasion pour me plonger dans un nouveau roman rose. Le contexte était idéal : du temps libre, un semi-confinement pour cause de canicule et, le croyais-je, une pause dans mes activités sportives qui me libérait deux heures supplémentaires. Mais, durant ces douze jours, j’ai senti physiquement le manque, dans les veines de mes avant-bras (ma souffrance psychique commence toujours par des douleurs à cet endroit-là, j’ignore pourquoi).
Je m’en suis un peu inquiétée, le manque devenant obsédant surtout en soirée tant c’est d’ordinaire un moment de la journée où j’avais perdu, avant le confinement, l’habitude d’être chez moi. Je sentais ma chair réclamer, mon esprit incapable de sublimer même si mon débit d’écriture a atteint un niveau rare. Et puis, ce 15 août, j’avais décidé de reprendre mes activités sportives : cinquante minutes de gym-judo au square. J’écris ce billet après le café du retour. Je sens déjà les vertus apaisantes de l’activité. Tout à l’heure, je sentirai les courbatures. De nouveau, ma chair m’appartient.
Verdict ? O.K. pour les béguins, mais je dois éviter de cumuler avec une pause sport !

Manque @12

À propos de manque, Danielle ne sort plus. Je lui fais ses courses. Elle a un grand appartement avec un balcon mais son confinement prend un tour particulier. Elle devait déménager définitivement en Vendée pour se rapprocher de sa famille le 29 mars dernier. Quand on a commencé à comprendre que le confinement allait avoir lieu, la moitié de son électroménager était vendu, ses cartons pour beaucoup faits… Elle a pu sauver in extremis son frigo de la vente, récupérer deux plaques électriques chez une voisine et reporter son congé.
Elle vit donc dans des conditions un peu spartiates, défaire ses cartons étant pour elle une épreuve autant que cela l’est de les faire. Mais Danielle n’est pas du genre à réclamer. J’ai donc mis quelques jours à comprendre que, quand je lui propose des choses, et qu’elle n’en veut pas, c’était pour « pas déranger ». Avant de le comprendre, et de m’en expliquer avec elle, j’avais toujours augmenté ses commandes, sachant peu ou prou ce qu’elle aime. Mais ce n’est pas si pratique de faire les courses pour quelqu’un qui ne demande que le minimum. Pas grave. Je m’en arrange.
Je lui ai ainsi proposé de lui apporter des lentilles corail au curry coco avec un peu de riz. Elle m’a répondu « Non, je me ferai des pâtes. » et, quand je lui ai proposé quelques carottes au retour des commissions, elle m’a dit « Ma râpe est dans les cartons. » J’ai fini par lui poser clairement la question : « Tu n’aimes pas les lentilles corail au curry coco ou est-ce que c’est pour ne pas m’embêter que tu as décliné ? » Réponse : « Je n’en ai pas dégusté comme ça mais c’est pour pas t’embêter. »
Elle a donc eu des lentilles, du riz, des carottes râpées et quelques noix décortiquées après qu’elle m’a dit qu’elle me donnait son restant vu que son casse-noix était dans les cartons. En discutant depuis le couloir, à trois mètres de distance, elle m’a dit « Je ne veux pas que tu manques. » C’est donc ça ! Danielle est née en 1941, elle a connu les tickets de rationnement, les files devant les magasins, les produits que l’on ne trouve pas… et le président a dit « C’est la guerre ! » Oui et non, Danielle, c’est la guerre contre le virus mais pas la guerre tout court : nous ne sommes pas en 1941 ; l’approvisionnement se fait (presque) normalement et le confinement n’est pas là pour échapper aux tirs des nazis, mais pour éviter d’attraper et diffuser un virus.
Il y a des jours, comme ça, où je me dis qu’il y a des mots à inventer car à faire certaines références, on entretient des peurs qui n’ont pas lieu d’être et on provoque cela même qu’il faut éviter : que les gens sortent tous les jours faire des stocks qu’ils finiront par jeter. Quant à Danielle, je lui enverrai ce billet pour qu’elle se sente bien gourdasse de croire que les deux carottes que j’ai râpées seraient susceptibles de me manquer. Quand il n’y aura plus de pain, on mangera de la brioche !

Manque @11

La mort de Patton a laissé plus de traces que ce que j’aurais pensé. Je lui parle encore, plusieurs semaines après. Cela ne m’inquiète pas plus que ça ; je suis un peu folle ; ce n’est pas pire que d’ordinaire. Surtout, cela dit combien je m’étais attachée à lui ; on discutait à l’heure des repas ; on jouait quand je lui donnais à manger ou changeais une partie de son eau. Patton… Sarah, Isabelle, Pierre se sont sitôt proposés pour m’offrir un nouveau Poisson, j’ai même décidé de l’appeler Olga Bancic, une sacrée combattante. Au départ, j’avais pensé à Olga mais Isabelle m’a fort justement fait remarquer que ce serait sexiste d’appeler un garçon par son nom de famille et une fille par son prénom. Olga Bancic donc.
L’aquarium est toujours posé sur la table où je mange. Il reste quelques escargots que je nourris et dont je change l’eau. J’attendais la rentrée pour le nettoyer et aller chercher Olga Bancic dans un magasin autre qu’une grande animalerie. Cette absence, et le manque qui va avec, a exacerbé au fil des jours ce que j’exprimais dans mon billet sur la mort de Patton : mon impuissance, celle directement induite par ce-que-je-ne-vois-pas. J’aime prendre soin. Cela fait partie des choses qui me nourrissent et me mettent en joie. J’essaie de faire attention à celles et ceux qui m’entourent et d’avoir toujours le geste, le mot, la gentillesse dont je sens qu’ils ont besoin. J’aime ça.
Oh ! je ne fais pas ça par altruisme ; juste parce que cela me fait du bien. J’ai besoin d’aimer, c’est ainsi. Mais j’ai aussi mes limites dans ce que je suis en mesure de partager ; je n’aime pas tout le monde et il y a plein de choses que je n’ai pas envie de faire pour autrui ou que je n’accepte pas dans mes relations aux autres. Mais ces limites-là, c’est moi qui les pose, en toute conscience ; elles sont ma liberté, en quelque sorte. Face à Patton, c’était tout autre chose : ma limite, c’est ma déficience visuelle qui la met. Il y a eu les circonstances de sa mort, bien sûr ; mais toute sa vie durant, Isabelle a dû intervenir souvent (de visu ou via des photos) pour me guider dans les soins à lui prodiguer.
Hier j’ai écrit à Isabelle « Je ne vais pas reprendre de poisson, c’est trop de soucis. » J’avais beaucoup de plaisir à la présence de Patton mais je crois que oui, c’était un souci, car prendre soin est aussi un souci quel que soit le plaisir que j’en tire. Ce n’est pas tant que je me « fais du souci » ; j’ai appris à rester sereine face aux aléas et à ne pas m’inquiéter de manière stérile. Avec les personnes, c’est finalement assez simple : elles sont libres, autonomes et n’ont pas besoin de moi pour vivre ; mon attention est un plus, pas l’essentiel (et face aux personnes qui espèrent l’inverse, je fuis). Pour Patton, c’était différent ; si je n’étais pas là pour le nourrir et entretenir son eau, il ne pouvait pas vivre. C’est peut-être cette dépendance, cette pression qui m’accablent, d’autant plus fortes que j’ai conscience de ne pouvoir assumer seule cela.
Peut-être que ma décision évoluera. Je ne sais pas ; je vais nettoyer l’aquarium, tenter de récupérer les escargots, les apporter à Isabelle chez qui ils seront bien. Je mettrai l’aquarium à la cave ; on ne sait jamais et cela peut faire un joli pot de fleurs. Je n’ai pas le même attachement aux fleurs… Quoique ! Piment végétarien est tellement magnifique ! Et il y a eu Tomatier. Sacré Tomatier ! J’y pense encore.

Manque @10

J’ai offert à Isabelle Platon et son ornithorynque entrent dans un bar… La philosophie expliquée par les blagues (sans blague ?) de Thomas Cathcart et Daniel Klein (Seuil). Nous étions au Bar’Ouf et nous en avons plaisanté à plusieurs, Isabelle trouvant une blague que je cite de mémoire. Deux personnes devisent, « Tu coucherais avec moi pour un million d’euros ? — Oui. Et pour deux euros ? — Non. — Ce n’est donc qu’une question de prix. »
J’ai sitôt affirmé que je ne coucherais avec personne pour un million d’euros, sur des arguments pas forcément probants même s’ils sont sincères : je ne saurais pas quoi faire d’un million d’euros ; je vaux plus que ça ; je fais l’amour par désir et l’argent ne le sollicite pas… J’y ai repensé la nuit qui a suivi, et encore le lendemain à la mise en ligne de mon billet « Annonce @26 » où je pose, une fois encore, la question du désir. Cela m’a ramené à une série de rêves éveillés que j’ai fait il y a une dizaine d’années à une époque où mon désir était en panne.
Je dois préciser que j’ai en permanence un rêve éveillé en cours, des fables dont je suis l’héroïne, savant mélange de réel et d’imaginaire. Ces rêves m’aident à m’endormir autant qu’ils rythment mes journées, refuges intimes qui sont une part importante de ma capacité à la résilience autant que source de joie de « naricissisation ». Je ne suis pas écrivaine par hasard. C’est autant un savoir-faire qu’une façon d’être au monde.
Je rêvais donc, à cette époque, que j’allais régulièrement le soir dans une boîte de filles. La boîte était imaginaire, mais ses patronnes réelles. J’y étais connue, écrivaine désargentée et le cœur en peine. Je revois le décor, un endroit cosy avec un bar étrangement de bois brut, comme dans un bar à country américain (l’image que j’en ai). Il y avait une porte qui menait à une cave, une autre à un étage où on pouvait s’isoler dans des petites chambres.
Devant mon dénuement, les patronnes me présentaient chaque soir une femme seule, un couple, une bande de quelques copines, prêtes à payer pour prendre un verre et plus si affinité avec une écrivaine décatie en manque de tout. Cela se finissait à l’étage ou à la cave, selon le type de désir en jeu. J’étais alternativement active, passive, tendre, sévère, toujours experte, et était payée grassement pour mes services.
J’avais bien sûr conscience que je me prostituais, certes fictivement, mais cela ne m’était pas un problème ; cela n’était pas non plus en soi une source d’excitation ; l’argent en fait était un moyen d’avoir des partenaires et de ne pouvoir dire non à des pratiques sexuelles que mon imaginaire aime alors que ma chair n’y trouve pas de plaisir. Alors, pour un million d’euros ? C’est toujours non, c’est beaucoup trop cher en fait ! Dans ces rêves érotiques, mon consentement valait beaucoup moins et dans ma vie réelle, je serais blessée que quelqu’un ait l’idée de monnayer mon désir.
Pourquoi ? Je ne sais pas trop. J’y réfléchis.

Manque @9

Cela fait plusieurs fois que je me surprends à ne pas avoir en stock un produit que je viens de terminer. De tout temps, j’inscris sur ma liste de commissions les produits courants au moment où j’entame un nouveau. Maman faisait cela et j’ai toujours fait pareil tant je n’aime pas manquer de café, par exemple ; c’est, avec les cigarettes que je ne fume plus depuis quinze ans, l’exemple qui me vient en premier.
Cette attitude me semble directement issue de mon éducation, elle-même produite de l’Après-guerre. La génération de mes parents était enfant pendant ou juste après la guerre (celle de 1939-1945) et a connu le manque alimentaire et les tickets de rationnement. Il ne fallait donc jamais manquer dès que cela a été économiquement possible, donc dans les années 60 où je suis née.
Je crois aussi que cela tient au fait qu’il y a cinquante ans, la proximité avec les commerces n’était pas si grande qu’aujourd’hui que ce soit en termes géographiques ou horaires. Quand nous habitions un petit village de l’Hérault, il n’y avait pas d’épicerie. Le camion du boulanger passait trois fois par semaine, celui du boucher deux fois et il fallait prendre la voiture pour faire ses courses « en ville », avant l’arrivée des premiers supermarchés. Si l’on manquait d’un produit de base, on devait donc s’en passer plusieurs jours tant il n’était pas question de prendre la voiture pour un paquet de café.
Et nous étions heureux d’avoir une voiture ! La voisine, madame B, n’avait que la mobylette bleu ciel de son mari, ouvrier agricole, qui ramenait chaque jour légumes et autres denrées sur son porte-bagages. Pour le reste, elle faisait du stop avec une de ces filles et il n’était pas rare que nous la prenions au passage. Elle était si chargée que je craignais toujours que ses commissions en plus d’elle et sa fille ne rentrent pas. Nous avions sept kilomètres à faire. Je les faisais sur ses genoux.
Cela m’émeut toujours de penser à cette femme que j’adorais. Et c’est à elle que j’ai pensé ce midi en constatant que je n’avais pas de petits pois au wasabi d’avance. Elle s’en serait sans doute moquée plus que moi bien que je constate que cela ne m’a pas tant contrariée. J’essaie de vider un peu mes placards et j’habite cinq étages avec ascenseur au-dessus d’une supérette qui ouvre sept jours sur sept de 9 heures à 22 heures. Il n’y a donc pas péril. Madame B ne possédait pas grand-chose et se contentait, par nécessité, de l’essentiel. Je peux ne pas posséder grand-chose et me contenter, par choix, de l’essentiel. Sacré privilège ! Et sacré enjeu pour la planète !

Manque @8

Cela devait arriver.
Je suis rentrée du judo le jeudi 2 novembre, seule. Ce n’était bien sûr pas la première fois que je faisais ce trajet seule. C’était la première fois que je savais que je ne le ferais plus jamais avec Daniel.
Pendant quinze jours, j’ai fait front. Je lui ai tenu la main en réa, je l’ai vu mourir, j’ai partagé avec mes amis judokas des moments durs, forts, sans faiblir, j’ai expliqué à chacun ce qu’il s’était passé, j’ai affronté le regard incrédule et malheureux de deux de ses élèves de 8 ans à la médiathèque, j’ai tenu bon à l’enterrement voyage en voiture compris, je me suis consolée sur les tatamis, dans les pots après, me délectant de toutes les marques d’affection et de tendresse de mes amis judokas, de Petit Mouton, Isabelle, Sarah, M… J’ai guetté James Blunt dans ma playplist et l’ai retrouvé comme le signe que Daniel était monté au ciel.
Un ange. Daniel était un ange. Reviens mon ange. Déjà je me sens un peu perdue sur le tatami mais que je doive manger le petit paquet de biscuits que j’avais toujours pour toi dans le métro, c’est trop dur ! Sont pas bons mes gâteaux ?
Je pleure. Nous sommes le 3 novembre quand j’écris ce billet. Je pleure. Des grosses larmes. Des sanglots. Des qui déchirent le cœur. J’ai pleuré pareil hier dans le métro. Je me demande même si je n’ai pas pleuré en dormant.
Je pleure.
Hier, dans le métro, j’ai aussi pensé à ma-Jeanine ; je me suis souvenue du vide quand je n’ai plus pu lui envoyer un texto avec le menu de mon pique-nique. Le même vide. Le même manque.
Je pleure.

Manque @7

Buche cocotteCet été, il m’est arrivé une chose devenue assez rare pour que je la relève : j’ai éprouvé du désir pour quelqu’une de chair et d’os. Je crois en avoir déjà parlé en Hétéronomie (où ?) mais, effectivement, la chose est devenue rare, mon désir sachant par contre poindre à la moindre écriture érotique ou lorsqu’un rêve éveillé me plonge dans ce qui m’est chair. C’est parfois un peu frustrant, j’en conviens, surtout quand la nuit arrive et qu’il fait un peu plus froid dans l’appartement. Au réveil, le lendemain, le sentiment de solitude s’envole en même temps que j’enfile mes runnings pour un déroulé comme je les aime.
Mon désir, donc, s’est réveillé cette fois pour une fille « en vrai » que je connaissais depuis quelque temps avant de la croiser de nouveau de manière plus répétée. La désir est monté petit à petit, comme ça. À notre dernière rencontre, j’ai cherché à ne rien trahir même si je me sentais émue ; j’avais envie de laisser venir. Ce n’est pas trop mon genre. Alors, forcément, un soir j’ai pensé lui faire un mot pour provoquer une rencontre. L’idée m’est venue alors que je marchais à vive allure la musique dans l’oreille gauche. Paris était à moi. Je traçais en remontant vers le soleil, portée par le son, le rythme, et le désir. Un régal ! Je ne sais pas jouir les mains dans les poches mais j’ai senti que j’aurais pu.
Le jour tirait à sa fin. Il a emporté avec lui mon idée de faire un mot. La jouissance passée, j’ai entrevu les conséquences d’une relance ; assouvir mon désir, peut-être ; devoir gérer une « relation » si c’était le cas. Je peux bien sûr coucher sans lendemain ; je l’ai fait à une époque de ma vie. Là, j’aspire au calme, à l’équilibre, à la sérénité et les affres du désir ne collent pas avec ça. Sarah m’a dit un jour qu’elle était au début d’une relation : « Seule, je sais faire ; j’ai envie d’essayer à deux. » J’y pense souvent. J’ai bien sûr envie que l’on m’aime, que l’on me berce, que l’on me choie… et réciproquement. Mais l’idée de devoir construire cela me peine d’avance car je sais ce à quoi je devrais renoncer.
C’était le sous-titre de la Cocotte enchantée : « Peut-on choisir sans renoncer ? » Je n’ai pas envie de renoncer à ce que j’ai construit ces cinq dernières années, à l’équilibre (forcément fragile) qui me tient debout, qui me fait chanter en descendant du bus, me fait sourire à mes tours et au soleil du jour, pas envie de renoncer à la liberté qui gouverne mes journées, au temps dont je dispose pour aimer mes amis, pour partager mes engagements, pour écrire, exister. Non, je n’ai pas envie de renoncer. Peut-être me rétorquera-t-on qu’il ne s’agit pas de cela. Je ne peux y croire tant il me semble inconcevable de vivre quelque chose avec quelqu’un sans lui faire une place.
Pour tout dire, j’aime bien ces rencontres qui n’ont pas vraiment eu lieu. Cela me permet de rêver toutes les versions, les plus cinématographiques, les plus littéraires, les plus délicieusement impossibles. Merci à toi qui fort involontairement alimente mon imaginaire. C’est savoureux. Je ne renonce donc finalement qu’au plus compliqué et choisis en conséquence cette solitude qui me va bien, la musique au cœur et le pas léger. Et comme le dit Philippe Vandel sur France Info : « Jusqu’à preuve du contraire ! »

Manque @6

Vide-GrenierLe 19 juin dernier, notre amicale de locataires a participé au vide-grenier du quartier pour financer ses activités. L’année dernière, nous avions raté l’inscription ce qui nous a valu quelques soucis de trésorerie. Je ne m’étais pas demandé comment cela avait pu se faire. Nous sommes tous si débordés…
Cette année, j’ai fait sonner des alertes, poursuivi jusqu’à un lit d’hôpital la présidente de l’amicale, embauché une autre locataire ; nous y étions donc, dès 6 heures, avec beaucoup de livres et peu d’objets, trouvant des renforts inattendus, ravis de cette journée un peu particulière qui soude notre amicale et affirme son implantation dans le quartier.
Quelque chose pourtant manquait. Quelqu’un ? Ma-Jeanine, bien sûr !
C’est à coup sûr son décès brutal il y a deux ans qui nous a fait rater le rendez-vous l’année dernière tant elle nous manque encore, tant elle me manque toujours ! Chaque jour de déroulé, elle est en tête de la formule magique qui accompagne ma triangulation et m’apaise.
Deux ans. Jamais quelqu’un ne m’a tant manqué.

 

Manque @5

GuadeloupeDepuis quelques semaines, il n’est pas rare que je repense à quelqu’une dont j’ai été très amoureuse. Dont je suis encore… ? Je ne sais pas. Et cela peut sembler contredire ce que j’ai pu écrire il y a un an. Le temps passe. Les sentiments, les souvenirs, prennent une autre forme. Ils s’apaisent, parfois évoquent à nouveau le meilleur. Et voilà que voir la photo attachée à son adresse dans ma boîte mail réveille mon désir. C’est rare une image qui réveille mon désir. Et le morceau qui l’évoque s’amuse à émerger très fréquemment dans ma playlist que j’écoute toujours en mode aléatoire. Il me nargue lui qui semblait s’être mis en sommeil.
J’ai pris de ses nouvelles dans Google. Elle semble réaliser ses projets, ceux dont j’étais exclue, et qui m’ont fait partir définitivement cette fois, pour me protéger de cette exclusion qui me faisait tant souffrir. Cela me fait plaisir de la savoir en action. Je sais combien c’était important pour elle. Et je me surprends à rêver que les projets que l’on avait faits ensemble se réalisent. Belle illusion.
Il y avait du désir entre nous, beaucoup, et celui de changer le monde. Je suis nostalgique, triste aussi. Je sais que l’on ne refait pas l’histoire, ni qu’il est possible de la vivre à nouveau quand la souffrance a été vive. Ce fut le cas, de part et d’autres.
Je n’aime pas cette nostalgie en train de surgir. Je voudrais que mon souvenir soit joyeux, que mon désir me porte à changer le monde, parce qu’elle a su me faire croire un jour que c’était possible, pour de vrai. Changer le monde pour sublimer l’amour impossible. C’est de plus en plus la tournure que prend ma vie. Mais à vous, je peux le dire, aussi parce que je sais qu’elle ne lit pas ce blog : ça fait quand même chier cette histoire gâchée.
Chier ?
Ben oui.
Et promis, demain j’arrête les gros mots.
Demain.