Archives de catégorie : Juger @

Juger @5

MamouthQuand j’avais sept ou huit ans, j’ai découvert les premiers supermarchés. Celui où nous allions s’appelait Mamouth. Nous étions au début des années 70. Le modèle commercial « supermarché » était encore nouveau, un peu fascinant par son abondance. Mais, à la maison, on ne s’en laissait déjà pas compter par les mirages de la grande distribution. Maman avait entendu dire qu’un certain pourcentage du prix des articles servait à couvrir les pertes pour vol. Elle avait donc décidé que nous irions au supermarché à l’heure du déjeuner afin d’y manger pour le montant supposé de ce surcoût.
Elle disait que l’on ne pouvait pas être poursuivis pour vol si l’on consommait sur place. Ainsi convaincue de son bon droit, elle prenait du jambon à la coupe, du pain au rayon boulangerie, des fruits, des tomates, un paquet de biscuit, une bouteille d’eau et nous mangions en picorant dans le Caddie. Je crois bien que je n’ai jamais mangé avec aussi peu d’appétit tant j’avais peur que nous nous fassions pincer ! Maman avait beau dire, il me semblait bien que c’était du vol !
J’étais pétrifiée à l’idée d’aller en prison, aussi pétrifiée que quand nous faisions les grapilles élargies aux vergers ou quand maman s’arrêtait à la décharge pour récupérer un meuble, un peu de vaisselle, du bois à brûler ou même des couronnes mortuaires en perle pour donner à une amie plasticienne qui les « recyclait ».
Nous sommes trente-cinq ans plus tard et je découvre dans l’Humanité (ici) que se servir dans une poubelle pour se nourrir est passible de poursuites pour vol. En droit, cela ne m’étonne pas. Mais en fait. Il est vrai que notre si précieuse Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 pose en son article 2 comme « droits naturels et imprescriptibles de l’Homme », la « propriété » aux côtés de la liberté, la sûreté et la résistance à l’oppression. La « résistance à l’oppression » droit naturel et imprescriptible. Bel argument pour justifier ces grapilles, non ? Encore faut-il considérer les supermarchés comme des oppresseurs… Cela se plaide !

Juger @3

Ministère de la JusticeJ’écoute un balado sur des prisonniers. Il est évoqué la situation d’un homme ayant purgé plus d’une quinzaine d’années de réclusion. Il pourrait sortir avant la fin de sa peine, mais ne le veut pas. Il n’a pas de famille, pas d’amis, pas de lieu où aller et a ses repères en prison. Sortir, c’est se retrouver seul, hors du cadre où il vit avec le rythme de la vie quotidienne en prison, des repas préparés, d’une vie sociale organisée.
Quelle que soit la raison de sa condamnation, cet homme est dans une telle solitude que son unique ressource pour ne pas se retrouver perdu sans rien dans la société est de rester le plus longtemps possible en prison, où il y a passé une grande partie de sa vie. Sur fond de discussion sur le sens de la peine de prison et les questionnements sur la réinsertion, je trouve cette situation poignante.

Juger @2

J’ai entendu le 5 février 2011 sur France info une information selon laquelle les élus d’une petite ville anglaise souhaitent utiliser la chaleur dégagée par un crématorium pour chauffer la piscine municipale. Voici la dépêche AFP qui correspond.
J’entends les arguments des uns et des autres, promoteurs et adversaires. Pour les premiers, la chose est entendue : économies d’énergie, économie des dépenses publiques, sécurité de l’installation, garantie pour les futurs morts de conserver une utilité sociale… Pour les seconds, également : respect des morts, risques sanitaires, impossibilité pour les familles d’aller à la piscine sachant qu’elle est chauffée par le corps incinéré la veille…
Je n’ai pas envie de discuter les arguments des uns et des autres, ni de prendre position. Je veux juste remarquer que d’un côté, on a une décision politique rationnelle en tous points, de l’autre des contre-arguments qui relèvent des croyances et des peurs qui entourent la mort. Qui des deux doit l’emporter : la raison ou les croyances et les peurs ? Poser la question ainsi, c’est presque y répondre et n’attendons-nous justement pas de nos gouvernants de prendre des décisions efficaces, utiles pour la collectivité, économes, et rationnelles ?
Mais quand même… Quand je vous dis que des fois, c’est confortable de ne pas être de ceux qui décident !

Juger @1

Éric Favreau consacre son Carnet de santé de Libération du 14 décembre 2010 à l’hospitalisation en psychiatrie. Il évoque un arrêt du Conseil constitutionnel rendu en novembre et qui « va rendre obligatoire la présence d’un juge pour décider ou non, passé quinze jours, de la poursuite d’une hospitalisation contre la volonté d’un patient. » Les juges constitutionnels se sont appuyés sur le principe selon lequel, dans notre état de droit, seul un juge peut priver une personne de sa liberté. Mais dans le cas d’une hospitalisation en psychiatrie, ce principe ne s’oppose-t-il pas au nécessaire respect de la compétence du médecin seul en mesure d’établir un diagnostic et décider des traitements qui vont avec ?
J’aurais tendance à me féliciter de la décision du Conseil constitutionnel sur la base d’un « soupçon » que je nourris à l’égard de l’institution psychiatrique ; soupçon d’arbitraire ; soupçon de pratiques inutilement attentatoires à la liberté et à la dignité. Mais en même temps, je vois poindre les « mauvais usages » qui pourraient être faits de l’intervention d’un juge, notamment quand un patient aurait commis des crimes en état de démence. Quel juge, fut-il des libertés, « libérera » un « récidiviste » (inutile de préciser de quoi) quand après vingt ans de soin les médecins le jugeront apte à sortir sans pouvoir jurer sur la tête de nos enfants qu’il ne récidivera pas ?
L’époque n’est pas à l’indépendance de la magistrature et l’institution psychiatrique n’a jamais été exempte d’arbitraire et de petits arrangements en famille. Alors ? Juge ou pas juge ? Qu’il m’est difficile ici de me faire une opinion ! J’ai un grand privilège par rapport au législateur, c’est de lui avoir délégué, par mon vote, le droit de légiférer en mon nom. Voilà qui m’évite de trancher !