Archives de catégorie : Gentil @

Gentil @5

Chou rougeJe suis passée prendre un chou rouge à Naturenville dont je vous ai déjà parlé. Il était indiqué à 1,98 euros le kilo. Il n’y en avait pas de demis. J’ai pris le plus petit avec l’idée de le partager avec Isabelle. Je prends aussi deux petits radis noirs.
À la caisse l’employé pèse les radis noirs, je remarque qu’il ne pèse pas le chou. Ai-je mal vu ? Je récupère le ticket en même temps que mes emplettes. Sur la route, comme je le fais toujours, je lis mon ticket : « Chou rouge et blanc, pièce : 2,50 euros ». Je reviens sur mes pas, vérifie le prix dans le rayon et retourne à la caisse.
L’employé est surpris. Il va vérifier à son tour et s’excuse de son erreur. Il annule mon achat et pèse le chou en indiquant le prix au kilo. Il rit, prend un ton moqueur.
— Vous avez bien fait de revenir !
— Il dépasse le kilo ?
Il confirme, m’indique qu’il y en a pour 2,69 euros et me rend le chou.
— Allez-y !
Il a dit ça comme on parle à un gamin qui a volé un bonbon et qu’on laisse filer avec son larcin. J’ai donc filé comme une gamine qui avais volé un peu de chou rouge. Quel bonheur de ne jamais vieillir !

Gentil @4

Coach Petit MoutonEn rentrant de dérouler, l’autre dimanche, je croise l’un de mes voisins, monsieur D., vieil Africain tout courbé traînant savate appuyé à demi sur une canne, à demi sur une poussette de marché. On se dit toujours « Bonjour, ça va, oui ça va, et vous ça va ? Oui ça va. » en s’arrêtant à ces quelques mots. C’est comme ça depuis les plus de vingt ans que j’habite ici.
Mais, ce dimanche-là, sous quelques gouttes de pluie, il m’arrête et me dit quelque chose que je ne comprends pas. Je m’approche.
— Vous me dites, monsieur D. ?
Il dit encore quelques mots que je n’arrive pas à mettre bout à bout puis cette phrase, très audible.
— Tu es maigre !
À cet instant, tout s’éclaire et je me retiens de l’embrasser. Je le rassure aussitôt, avec un large sourire.
— Ne vous inquiétez pas, monsieur D. Je ne suis pas malade.
Il sourit à son tour.
— Ah ! Tu n’es pas malade ?
— Non, monsieur D. Je fais du sport. J’ai maigri avec le sport. Je suis en pleine santé.
Il soulève sa canne et me donne deux petits coups amicaux sur le biceps. On se souhaite une bonne journée ! On poursuit chacun notre route. Et je n’en reviens toujours pas que cet homme se soit inquiété pour ma santé. J’en suis émue aussi. Très émue.
Merci monsieur D. ! Continuez à me surprendre. J’adore !

Gentil @3

ZorroLe dimanche soir, j’aime bien être chez moi et regarder Murdoch, sur France 3. Cette série est tranquille et les épisodes sont courts. Le lundi matin, je me lève tôt pour aller au judo dans le 19e, avec en prime les joies du métro aux heures de pointe. Je peux ainsi me coucher de bonne heure l’esprit détendu.
Avant Murdoch, sur la même chaîne, il y a Zorro, celui de quand j’étais petite. J’ai toujours une petite émotion de le voir apparaître à l’écran quand j’allume ma télé quelques minutes avant la fin, le temps d’installer mon dîner devant Murdoch et ne pas rater le début. C’est toujours le moment où Zorro affronte les méchants et manque de se faire arrêter. Et ma petite émotion se transforme en la même peur qu’autrefois, peur qu’il ne se fasse attraper, peur que son identité ne soit dévoilée.
Je le sais pourtant que ce ne sera pas le cas et la série n’a pas bien vieilli. Qu’importe ! Ma peur est telle que le plus souvent, je zappe le temps que l’épisode se termine. Serait-ce à dire que je ne me suis pas affranchie de mes peurs de petite fille ? Sachant que j’arrête toujours ma lecture de Bambi (je le tente régulièrement) dès les premiers coups de feu, et n’ai donc jamais réussi à finir le livre, je crois que oui, sur certains sujets, je n’ai guère grandi.
Pire ! Je ne crois pas que j’en ai envie surtout depuis que je connais Petit Mouton. Je sais qu’il est là pour que l’on se tienne la main de peur que Zorro ne se fasse attraper et que Bambi ne meure sous les coups de feu des chasseurs. Merci Petit Mouton ! T’es un vrai copain !

Gentil @2

CarottesJe rentre du judo via la ligne 2. La rame est d’un seul tenant, avec des soufflets entre chaque wagon. Chaque entrée de soufflet est encadrée par deux banquettes (une de chaque côté) parallèles à la marche.
Je monte en tête. Tous les sièges sont occupés. J’avance vers le fond de la rame et me résous à manger mes carottes debout dans un soufflet. Sur une des deux banquettes, un homme sirote une bière ; son apparence me porte à surveiller du coin de l’œil (parfaitement !) ses faits et gestes. Sur la banquette d’en face, une jeune fille s’installe. Je vois alors un casque audio par terre, l’homme le ramasse. Je mange deux morceaux de carotte de plus. L’homme se lève, jette son casque au sol entre les deux banquettes et se met à le piétiner avec une rare violence.
Il cogne avec un pied, puis l’autre. C’est impressionnant. Je le regarde, tranquille. Je n’ai étrangement pas peur. Il tangue un instant sous les mouvements du métro et l’alcool, sans doute. Il manque tomber sur la jeune fille assise sur la banquette d’en face. Elle le remet debout, sans inquiétude. Je ne bouge toujours pas. Une station passe, il piétine toujours son casque. Trois morceaux de carotte plus tard, le casque est en miette mais ni la jeune fille ni moi n’avons bougé. Sa violence n’est pas pour nous. C’est une évidence. Il finit par se rasseoir, remercie la jeune fille de l’avoir remis debout. Place de Clichy. Nous descendons tous les trois et le flot des voyageurs nous sépare.
Pourquoi je vous raconte cette histoire ? Parce que je me demande pourquoi je n’ai pas eu peur. Parce que j’ai senti que sa violence ne pouvait pas se diriger contre moi ? Parce que la jeune fille n’avait pas peur ? Et qu’est-ce qui fait que j’aurais senti cela avec justesse ? Je ne sais pas.

Gentil @1

Je suis sans doute la dernière personne à être habilitée à parler de « regard » mais je m’y colle tant les propos du président de l’Armée du Salut, dans Le Parisien du 6 janvier 2011 me paraissent décalés par rapport à mon vécu de Parisienne et de bigleuse. Son propos est de nous inviter à regarder les personnes sans-domicile dans les yeux, parce qu’« un regard d’amour, de compassion (…) cela vaut peut-être plus qu’une pièce. (…) il signifie à l’autre qu’il existe, il prend en compte la personne. »
Certes mais… Je ne me sens pas de « regarder dans les yeux » quelqu’un qui ne s’adresse pas à moi directement, quelqu’un qui passe ou stationne pour faire la manche. Je crois que j’aurais peur que ma compassion et mon amour — je suis membre de David et Jonathan, ne l’oublions pas — ne soient vécus comme une agression. Je le crains d’autant plus que je ne maitrise pas mon regard pas plus que je n’ai véritablement accès à celui des autres. Il me semble pourtant que les cas sont nombreux où il est préférable de baisser les yeux, ne pas regarder justement, parce que la détresse de l’autre n’a d’autre moyen d’expression qu’une violence qui nous met en danger.
Cette proposition du président de l’Armée du Salut me rappelle une réflexion de Sarah lors de la Canicule, quand le Premier ministre nous avait expliqué que si chacun de nous avait pris soin d’une personne âgée, il y aurait eu moins de morts. Outre qu’elle relevait le caractère fondamentalement culpabilisant de cette injonction gouvernementale, elle faisait par ricochet remarquer que la responsabilité collective n’est pas égale à la somme des responsabilités individuelles et que, sans nous désintéresser de la vie sociale, chacun ne pouvait tout faire, par manque de temps, de moyens, ou tout simplement par défaut d’envie.
Autrement dit, nous avons tous nos « œuvres sociales » et celle de l’Armée du Salut est de s’occuper des SDF et certainement pas de juger de nos regards, souvent guidés par les circonstances et non par les cœurs de pierre que l’on nous attribue dès que nous n’exprimons pas expressément notre solidarité face aux misères qui frappent le monde. Cœur de pierre… Ah ! monsieur l’abbé. Pardonnez-moi ; votre appel est toujours d’actualité et je le relaie volontiers à défaut de sourire à tous celles et ceux que je croise dans la rue, SDF ou pas, quelle qu’en soit la raison, quel que soit l’amour ou le non-amour qui est dans mon cœur.

Note : Pardonnez le silence d’Isabelle, elle est en villégiature même si son TGV a eu du mal à la mener à bon port. Ah ! le regard dans les yeux du dossier du siège de devant : si seulement cela pouvait faire avancer les trains ; c’est Guillaume Pepy qui serait content.