Ils @15

Caddie pose devant son drapeau anarchiste. Il porte un bonnet noir, des solaires, un masque fabriqué pendant le premier confinement, un bandana et une pancarte où on lit "Debout citoyens, le libéralisme est mort, tuons-le"Je reviens sur la manifestation du 1er Mai sous un angle plus personnel. Alors que le cortège s’ébranle et que je suis au milieu des drapeaux de la Ligue des droits de l’Homme, une femme m’aborde.
— Bonjour Cécyle !
Je suis d’un naturel poli. Je dis bonjour mais n’engage pas de conversation ; j’ignore qui j’ai en face de moi. Cette femme le fait à ma place.
— Ta maman va bien ?
C’est une indication, cette dame connaît maman. Je réponds, laconique que « Oui, très bien. »
— Je l’ai connue à Lunel…
C’est donc une vieille connaissance. Je ne dis rien. Si cette dame connaît maman depuis plus de trente ans, elle sait que je suis déficiente visuelle. Ou alors, c’est une usurpatrice (au sens de qui ne mérite pas l’amitié de maman puisqu’elle ignore l’albinisme de sa progéniture, ou feint de l’ignorer).
— Tu lui passeras le bonjour de la part d’Annie B…
Ah ! mais je connais Annie B. J’en garde le souvenir de quelqu’un qui avait trouvé « so chic » que je sois lesbienne ; et qui avait fait le reproche à maman que je ne l’avais pas saluée alors qu’elle me klaxonnait de l’intérieur de sa voiture… J’ai parfois la mémoire dure.
— On se connaît, en effet ; tu sais donc que je suis déficiente visuelle.
Elle pose sa main sur mon bras, ricane. Je l’assure sans sourire que je passerai le bonjour à maman (ce que j’ai fait, bien sûr). Elle repart. Je retourne à mes amis de la LDH.
J’avais noté de faire ce billet juste après le défilé, et puis, vous savez, la campagne électorale m’a emportée. Dès la première réunion, j’ai expliqué aux cinquante militants présents que je suis déficiente visuelle et qu’il faudrait (entre autres) se présenter quand on allait se croiser. Beaucoup l’ont fait spontanément ; d’autres ont oublié (simple négligence d’autrui) ; quelques-uns ne l’ont délibérément pas fait soit pour me signifier leur mépris, soir pour témoigner de leur grande suffisance.
Comment puis-je savoir cela ? Je le sais, ne serait-ce parce que certaines personnes sont si toxiques que mon système intime d’autodéfense les identifie très vite et, mon inconscient faisant barrage à leur identité officielle, leur donne des noms adaptés aux circonstances « l’abruti qui… », « le couillon de… » etc. sans aucun caractère physique, bien sûr.
— Bah pourquoi ?
Caddie, n’en rajoute pas ! Déjà qu’ils ont du mal à suivre…
— On va pas trop les aider non plus !
Caddie… En général, mes interlocuteurs amis comprennent tout de suite de qui il s’agit ; comme quoi. Six semaines d’immersion en Hétéronomie, c’est donc d’abord cela ; être en insécurité permanente à ne pas voir l’autre arriver, à ne pas l’identifier s’il ne le fait pas, à devoir néanmoins travailler avec elle ou lui, affronter le mépris caractérisé de certains sans l’arme du regard ni l’aide de l’image.
J’ai dit terrible ? Je sais que les prochains mois le seront également ; combien de mes interlocuteurs vont penser à se présenter quand je vais les croiser ces prochains mois ? Je préfère me concentrer sur celles et ceux qui le feront et m’ont déjà proposé que l’on se retrouve pour d’autres activités. Les abrutis et les couillons, je les laisse à Caddie. Il a les noms.
— Yep !

 

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