Décroissance @71

J’ai eu plusieurs fois au téléphone un partenaire de judo qui rencontre des soucis de discrimination dans son travail. On a parlé longtemps, de cela, et de la vie aussi ; celle d’hier ; celle d’aujourd’hui ; celle de demain. Soignant, il a intégré un logement AirBNB près de l’hôpital où il travaille. Il y est loin de sa famille et ne dispose que d’un sac à dos d’affaires personnelles. Le logement où il réside est humide, inconfortable, mal agencé ; y vivre dans ces conditions relève du stage de survie en période de confinement ; j’ajoute qu’il est en basse vision. Je vous laisse imaginer sa nécessaire force d’adaptation.
Nous devisions, donc, et il me faisait part de ses interrogations sur sa vie quand, seul dans ce logement, il n’a d’autre chose à faire que de penser. Il me racontait comment il avait, avant de quitter sa famille, refait plusieurs fois son sac, cherchant à définir l’essentiel. Il me parlait de cette situation très nouvelle pour lui : décider, sans aide ni conseils, de chaque instant et de chaque action. S’organiser, aussi, dans ce nouvel environnement où personne n’était susceptible de l’aider. En y repensant, je l’imagine tel un soldat-commando en mode survie seul dans la forêt vierge. J’exagère ? Oui, bien sûr ; il a un téléphone, une famille, des collègues, des amis, qui pourraient venir le secourir. Mais c’est ce qu’il m’a dit qui me fait penser à cela.
Il a la possibilité de changer de logement, pour quelque chose de plus fonctionnel ou confortable. Non, il souhaite rester là, pour aller jusqu’au bout de ce que j’ai nommé pour lui « liberté », en s’interrogeant sur ce qui fait sa vie, ce qui manque ou non, sur la manière peut-être de s’organiser autrement, après. J’ai senti en lui un grand désarroi, celui de celles et ceux (il n’est pas besoin d’être malvoyant pour cela) qui voient leur vie bouleversée par le covid-19. Et je me suis entendue lui répondre.
— Je comprends ton désarroi mais pour moi, ce virus ne fait que confirmer mes choix.
Est-ce faraud de le dire ? Et de le penser ? Je m’interroge. Je ne suis pas meilleure que les autres ni ne détiens aucune vérité. Je crois pourtant que ma vie, oui, était déjà organisée autour de l’idée que le « plus » est vain et que le bonheur est à portée de main. Plus les jours passent, plus cela m’est une évidence : dans mes 29 m2 de HLM, je suis bien.
J’ai tout ce dont j’ai besoin : eau courante, toilettes, électricité, gaz, réfrigérateur, congélateur, four, petite télé, connexion Internet, ordinateur, tablette, téléphone, lit, bon fauteuil. J’ai installé mon guéridon pour boire mon café dos au soleil. J’ai assez d’espace pour faire du sport (et même de la corde à sauter !) Je peux jongler entre les activités pour ne pas épuiser mes yeux sur les écrans. Mes amis sont présents et je disais hier à Isabelle qu‘échanger avec eux au téléphone ou de visu ne change pas grand-chose pour moi. Un privilège de bigleux ? Il semble.
Et la joie dans tout ça ? Je la sens revenue.

4 commentaires pour Décroissance @71

  • Et bien, c’est grâce à (ou à cause de…) la dernière ligne de ton billet que je m’applique à diffuser ce que tu écris au maximum. Tu cultives indéfectiblement le positif, l’optimisme, la joie ici.
    J’en profite en premier lieu, sois-en remerciée,

    Mutti

    • Cécyle

      Je crois qu’il s’agit de « psychologie positive » ! Ça marche ! 😉

      • Isabelle

        C’est ma méthode C… oué ? Non C…écyle !

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