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Manque @12

À propos de manque, Danielle ne sort plus. Je lui fais ses courses. Elle a un grand appartement avec un balcon mais son confinement prend un tour particulier. Elle devait déménager définitivement en Vendée pour se rapprocher de sa famille le 29 mars dernier. Quand on a commencé à comprendre que le confinement allait avoir lieu, la moitié de son électroménager était vendu, ses cartons pour beaucoup faits… Elle a pu sauver in extremis son frigo de la vente, récupérer deux plaques électriques chez une voisine et reporter son congé.
Elle vit donc dans des conditions un peu spartiates, défaire ses cartons étant pour elle une épreuve autant que cela l’est de les faire. Mais Danielle n’est pas du genre à réclamer. J’ai donc mis quelques jours à comprendre que, quand je lui propose des choses, et qu’elle n’en veut pas, c’était pour « pas déranger ». Avant de le comprendre, et de m’en expliquer avec elle, j’avais toujours augmenté ses commandes, sachant peu ou prou ce qu’elle aime. Mais ce n’est pas si pratique de faire les courses pour quelqu’un qui ne demande que le minimum. Pas grave. Je m’en arrange.
Je lui ai ainsi proposé de lui apporter des lentilles corail au curry coco avec un peu de riz. Elle m’a répondu « Non, je me ferai des pâtes. » et, quand je lui ai proposé quelques carottes au retour des commissions, elle m’a dit « Ma râpe est dans les cartons. » J’ai fini par lui poser clairement la question : « Tu n’aimes pas les lentilles corail au curry coco ou est-ce que c’est pour ne pas m’embêter que tu as décliné ? » Réponse : « Je n’en ai pas dégusté comme ça mais c’est pour pas t’embêter. »
Elle a donc eu des lentilles, du riz, des carottes râpées et quelques noix décortiquées après qu’elle m’a dit qu’elle me donnait son restant vu que son casse-noix était dans les cartons. En discutant depuis le couloir, à trois mètres de distance, elle m’a dit « Je ne veux pas que tu manques. » C’est donc ça ! Danielle est née en 1941, elle a connu les tickets de rationnement, les files devant les magasins, les produits que l’on ne trouve pas… et le président a dit « C’est la guerre ! » Oui et non, Danielle, c’est la guerre contre le virus mais pas la guerre tout court : nous ne sommes pas en 1941 ; l’approvisionnement se fait (presque) normalement et le confinement n’est pas là pour échapper aux tirs des nazis, mais pour éviter d’attraper et diffuser un virus.
Il y a des jours, comme ça, où je me dis qu’il y a des mots à inventer car à faire certaines références, on entretient des peurs qui n’ont pas lieu d’être et on provoque cela même qu’il faut éviter : que les gens sortent tous les jours faire des stocks qu’ils finiront par jeter. Quant à Danielle, je lui enverrai ce billet pour qu’elle se sente bien gourdasse de croire que les deux carottes que j’ai râpées seraient susceptibles de me manquer. Quand il n’y aura plus de pain, on mangera de la brioche !