Écrivaine @47

Je dois bien avouer que je peine, ces derniers jours, à écrire des billets. Je ne manque pas de sujets mais je sens que je manque d’écriture. Qu’est-ce à dire « manquer d’écriture » ? Que ma concentration fait défaut et que ma sidération face au covid-19 est telle que je peine à m’y retrouver. Je n’ai jamais bien réussi à faire abstraction du monde (je ne l’ai jamais voulu) et mon écriture en est imprégnée. Je mets à « distance » bien sûr, sinon, je ne ferais pas œuvre de création ; en l’espèce, c’est bien cela que je peine à faire : mettre à distance.
Je ne suis pas particulièrement angoissée ; je suis plus inquiète devant le nombre de morts qui croît et les atteintes aux libertés, dubitative face aux données scientifiques disponibles, et curieuse de l’après-virus. Je ne m’ennuie pas. Mes proches vont à ce jour (25 mars 2020) bien. Je fais quotidiennement une à deux heures de sport en salon, les commissions deux fois par semaine pour une voisine et moi et reçois beaucoup d’appels, de messages, de mails, de livraisons de thé et de couscous. Je n’ai jamais autant parlé que depuis que je suis « confinée » chez moi hormis les deux premiers jours, quand le confinement n’était pas officiel car, même si je ne suis pas convaincue de son efficacité prophylactique, je m’y conforme depuis le samedi 14, avec pour seuls contacts le fait d’aller voter et des balades solitaires que j’ai arrêtées dès le mardi 17.
Si j’y réfléchis bien, le rythme de mes journées n’est pas si perturbé par le virus : sport le matin, travail, ménage ou cuisine ou commissions, détente… et activités sociales extérieures. Celles-ci sont remplacées par tout ce qui permet de communiquer à distance avec pour différence majeure que ce n’est pas concentré dans le temps comme peut l’être une activité judo, ou une rencontre amicale ou associative. Je pourrais bien sûr couper le téléphone, ne pas lire mes textos et mails mais tout cela me fait tant plaisir, tant de bien ! Et ne pas répondre, c’est aussi inquiéter les autres.
J’ai donc besoin de ce contact continu et, même si parfois j’en râle un peu (pour le plaisir de râler), je ne crois pas qu’il soit véritablement en cause dans mon manque de concentration. Je faisais d’emblée référence à la sidération au début de ce billet. Je crois vraiment qu’il s’agit de cela, de cette sidération en tant que « traumatisme psychique » qui rend impuissante à réagir la victime d’un viol ou d’une agression. Il y a l’incompréhension et la violence du phénomène, bien sûr, la force de ses conséquences individuelles et collectives, et l’impossibilité à agir. Je dois écrire, je le sais, sur ce virus, sur le monde, être écrivaine, pour en sortir. Je considère que la conscience de mon « manque d‘écriture » en est le premier stade. Je ne suis pas inquiète, je vais écrire ; j’entends déjà Duras me dire de retourner au désir. La vie.
Tu dis Caddie ?
Oh ! zut, le riz pour Danielle va être trop cuit.

2 commentaires pour Écrivaine @47

  • vincent

    Je suis également sidéré par ce qui se passe.
    Et je dois ajouter à cela ma déception et ma culpabilité de ma défaite à n’avoir pas vu venir ceci. Le SRAS, et le MERS… j’en sentais la menace et le risque. J’étais sur le qui-vive.
    Pour le covid-19, j’ai été trop occupé à travailler… et à vouloir oublier mon travail le reste du temps.
    Ou peut-être ai-je dû sentir la menace arriver et ai-je là également tout fait pour ne pas m’en rendre compte. Me laissant bercer, contrairement à mon habitude, des déclarations rassurantes, m’illusionner de toute information positive sans regarder les dangers.
    Mais je n’aurais de toute façon pu faire grande-chose, sinon, peut-être, crier au loup.
    Quoi qu’il en soit, j’avais totalement oublié les avertissements passés sur les risques de submergement des hôpitaux et des services de santés. C’est peut-être ça le plus dur à réaliser : que des moyens supplémentaires pourraient sauver plus de vies, même en l’absence de traitement adéquat.
    Le lundi, veille du confinement, j’ai déjà eu du mal à exécuter correctement mes tâches professionnelles. Et les 2 premiers jours de télétravail n’ont pas été très efficaces, à cause de cela principalement.
    Il est difficile de se concentrer sur quelque chose qui pourrait s’avérer futile dans peu de temps, quand on s’inquiète pour ses proches, pour tous ceux qu’on a appris à connaître et aimer, et pour soi.
    Et, pour les lecteurs de SF comme moi, de ce qui va rester après tout ça.
    Depuis, j’ai fait comme avant : me plonger dans mon travail. Comme si de rien ne changeait, pour quelques heures au moins.

    Je n’ai pas l’écriture avec moi. J’y suis si peu doué. Je me dis que ce serait le moment où jamais de commencer un journal… mais bon… c’est tout simplement pas moi.

    Prenez bien soins de vous,tous.

    • Cécyle

      Merci pour ces lignes, Vincent. J’en suis très touchée. Surtout, ne culpabilisez de rien ! Personne ne s’y attendait. Personne ne sait que faire. Et c’est bien pour ça que nous sommes sidérés, car impuissants.
      Il va nous falloir changer le monde ; on le sait désormais. Qui va gagner ? le camp des totalitaires productivistes ou le camp de la révolution écologique épris de liberté ? À nous de prendre parti !
      Prenez soin de vous. Vous nous êtes très précieux en Hétéronomie.

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