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Bigleuse @114

J’écris régulièrement des billets, notamment sur l’item « Bigleuse », où je fais état de mes impuissances (la dernière en date, ici). Celles-ci vont parfois se nicher en des endroits si ordinaires, quotidiens, que je peine à les extraire de cette partie de mon identité qu’est ma déficience visuelle autant que quand j’en fais état, j’ai en général droit à une solution toute faite qui ne fait que renforcer mon impuissance (ou son sentiment, ce qui revient au même).
Pendant les grèves, j’ai décidé d’aller au judo le mardi. Deux grosses heures de marche à l’aller, nuit réparatrice chez les Mouton et retour toujours à pied le mercredi matin. J’aime marcher, cela me va bien. Par contre, il m’a fallu composer avec la pluie et les parcours de manifestation tant la logique de nasse et la violence désormais instituée des forces de l’ordre (bourgeois, hétérosexiste et raciste) m’obligeaient à les contourner.
Le mardi 17 décembre, je suis partie vers midi et demi de chez moi (des pluies étaient annoncées en milieu d’après-midi) et ai fait un détour par la gare de l’Est pour bien passer à l’ouest de la manifestation de l’intersyndicale. Je pensais manger en route, du côté de ladite gare après une heure trente de marche. Je ne voulais pas manger de viande, judo oblige. Je pensais trouver un traiteur asiatique, me poser, manger chaud des légumes avec du riz, faire pipi… Eh bien, je n’ai pas trouvé.
À partir de la porte Saint-Denis, j’ai regardé les enseignes de mon côté de trottoir (de l’autre, je ne vois pas), qui sont passées subitement du kebab au resto indien. Gare de l’Est, je n’ai trouvé sur mon GPS que des restos en train de fermer à 14 heures. J’ai donc poussé jusqu’à Colonel Fabien, sur ma route, utilisant le zoom de l’appareil photo pour tenter d’identifier les enseignes… Miracle ! Je traverse une rue à la hussarde mais le traiteur asiatique m’annonce qu’à 14 h 30, il ne fait qu’à emporter.
J’étais à une grosse demi-heure en montée un peu raide de ma destination où je savais trouver le traiteur salvateur. J’avais faim. Dans mon sac, j’avais mon dessert : une pomme, une brioche, du chocolat. Je suis entrée dans une supérette d’une enseigne qui propose très souvent un coin pour s’asseoir. Perdu ! Ce n’était donc pas mon jour. J’ai pris un club au poulet, du coleslaw et je suis allée manger sur un de ces sièges en rond autour d’un arbre, avec vue sur le bâtiment du PCF sous l’œil gentil de deux personnes sans domicile sur les sièges d’à-côté. J’ai très vite eu froid, l’envie de faire pipi devenait difficile à contenir.
J’ai fini mon déjeuner en montant sur la place des Fêtes, et en y ajoutant un chausson aux pommes, par dépit. C’est difficile de faire le récit de tous les efforts que j’ai développés pour tenter de me trouver ce que je voulais à manger, et de ce que j’ai éprouvé, deux choses que finalement ce banc partagé place du Colonel Fabien résume bien. Le pire, dans l’affaire, c’est que la veille, j’ai dit à Isabelle mon programme en échangeant des idées sur où manger, sans trouver la bonne.
C’est con d’être bigleux, finalement. Surtout dans un monde de valides.