Courage @4

Depuis deux jours, je n’ai plus envie de rentrer chez moi. C’est une sensation rare, dure, ce d’autant que ce « chez moi » est certes mon appartement, mais c’est aussi un peu moi, mon intimité, qui me sont étrangères. C’est comme si je ne m’appartenais plus ; comme si je vivais en automate en attendant de me retrouver ; je fais les choses de la vie mais ce n’est pas moi qui agis et, quand je me remets en mode moi, je pleure. Je ne m’attendais pas à cela ce d’autant que les événements qui me mènent là m’étaient initialement une fête et, qu’en fin de compte, tout cela est objectivement bien dérisoire. Je vous raconte.
J’attendais avec impatience que mon bailleur change mes fenêtres (l’opération a duré trois ans et demi) afin de rénover ma cuisine, comme je l’avais fait avec ma salle de bains (). Le sol partait en bouillie, le robinet et l’évier étaient hors d’usage, la peinture et les carrelages muraux n’en pouvaient plus, l’espace libéré par le ballon demeurait béant, l’électricité manquait de sécurité… Dès les fenêtres posées, j’ai mandé l’entreprise qui avait fait ma salle de bains, et le peintre. J’ai signé les devis, attendant avec impatience une date de travaux. Elle a été fixée au 4 novembre pour une durée de quinze jours.
La semaine précédente, j’ai déménagé ma cuisine dans ma pièce unique, installant au mieux pour avoir accès au minimum pour grignoter, travailler et dormir. J’ai réservé le canapé chez Isabelle les jours de judo et une place à table chez ma voisine, chez Danielle. J’étais prête. Mais déjà, je n’étais pas très bien. Je perdais tous mes repères, mes gestes automatiques ; et ma déficience visuelle, d’un coup, me pesait. Mais ça allait, j’étais encore chez moi. Et puis la déferlante est arrivée : du matériel et des matériaux pour refaire intégralement une cuisine ont investi l’espace que je leur avais libéré et un peu plus… de ces « un peu plus » qui foutent tout en l’air, parce que le fauteuil ne peut plus bouger pour libérer le petit coin de table devant la télé, parce que la théière n’est plus accessible, parce que je dois enjamber une machine à laver pour faire pipi la nuit…
Qu’importe ! On s’arrange avec le plombier ; il sait ma déficience visuelle et fait très attention. Et puis, je pars chez Isabelle. Quand je reviens trois jours plus tard, en soirée, le peintre a rajouté ses affaires mais tout est rangé au mieux ; avec des « un peu plus » qui s’accumulent. Je pars tôt le lendemain et reviens vers midi ; pour découvrir un carnage ! Par nécessité, une bibliothèque a été vidée un peu partout pour être déplacée, une porte démontée bloque l’accès à mon bureau… Je manque de m’effondrer mais résiste ; les deux ouvriers sont blagueurs ; on s’arrange encore mais le soir même, je me sens incapable de rentrer. Il le faut bien. Ils ont tout rangé. La porte est remise en place, la bibliothèque aussi avec une partie de son contenu. J’avais dit que je m’occuperais des livres.
Le jour d’après, nouveau revers. Le peintre m’informe par message avoir mis le chauffage et déplacé la télé qui était justement posée sur un radiateur. Pour cela, il a viré d’autres choses, les mettant là où cela lui était possible, détruisant mon espace manger. C’est donc bien dérisoire tout cela, une bibliothèque vidée et posée en vrac un peu partout, une porte mise là, le chauffage allumé, la télé déplacée… Tout est réversible. Tout est là ; rien n’a disparu. Reste à le trouver. Et même cela, c’est dérisoire ! Mais cela a agi comme un détonateur. Je suis perdue, égarée et pas parce que je ne retrouve pas mes affaires mais parce qu’elles ont été déplacées comme si cela se faisait, parce que le chauffage a été allumé car, c’est connu, tout le monde allume son chauffage au mois de novembre.
Ben pas moi. Et ma bibliothèque, ce sont mes livres qui sont dedans, mes contrats, mes notes de droit d’auteur, les quelques autres livres que je garde, et que tout ça, c’est toute ma vie d’écriture. Et le chauffage n’a pas besoin d’être allumé pour qu’il fasse 20° chez moi ; il fait 20° sans et l’idée que quelqu’un puisse décider à ma place d’une dépense ne m’est pas acceptable. Et me piquer au passage le pauvre mètre carré d’intimité que je m’étais fabriqué arrive comme une cerise sur le gâteau !
C’est comme ça ; c’est idiot ? Peut-être mais à Isabelle qui me demandait si j’avais besoin d’aide, j’ai répondu que j’avais juste besoin que l’on me rende mon intimité ; car même quand je suis en mode refuge chez elle, je la perds aussi en dépit de la chaleur de son accueil. Où que je sois, je ne suis plus à moi. Mais ce n’est rien, tout ça. Pas d’incendie. Pas d’inondation. Et c’est moi qui paie pour ces travaux que j’ai décidés. Chez ma voisine, il y avait une cousine dont le mari était mort et qui a été virée par sa belle-famille, avec juste ses papiers et un sac de voyage. Elle a dormi à la rue avant d’être recueillie chez les uns les autres. Mais de quoi je me plains ?
De rien. Juste je suis dépossédée de moi-même de mon plein gré. Et c’est insupportable. Serais-je si fragile ? Il semble. Et plus j’y pense, moins j’ai envie d’y renoncer.

 

2 commentaires pour Courage @4

  • vincent

    Je ne peux faire grand chose d’autres que de vous envoyer tout mon soutiens morale.
    Et toute mon affection.
    <3

    Hajime !

    • Cécyle

      Merci Vincent ! 😉 Je commence à en voir le bout !

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