Agit-pro’ @26

Chronique d’un cafouillage annoncé.
Le samedi 21 septembre 2019, j’avais décidé de participer à la manifestation Climat. Je pars à pied de chez moi à 13 h 30. J’avais regardé les chaînes tout-info en déjeunant. Elles s’interrogeaient dès 12 h 30 sur l’endroit où seraient les « Black blocks », considérant qu’ils n’étaient pas à proximité des Champs-Élysées avec les Gilets jaunes. Restaient deux solutions : la manifestation de FO ; celle pour le Climat. FO a une culture de la manifestation, service d’ordre à l’appui. J’ai d’emblée pris les paris sur la manif Climat.
J’ai ainsi choisi d’arriver par la tête de la manifestation, via la rue Auguste Comte ; une petite précaution qui permet de bien sentir les choses. À partir de l’angle du boulevard Raspail et du boulevard du Montparnasse (sur le trajet de la manifestation FO) (1) où se pressent des CRS, des gardes mobiles et des véhicules de police urbaine, des petits groupes de piétons prennent la même direction que moi. Ils sont à chaque fois entre cinq et dix. Ils parlent fort, entre eux ou dans leur téléphone. Ils viennent tous de Madeleine et des Champs, disent rejoindre la manif Climat pour pouvoir continuer à manifester. Un groupe évoque la présence assurée de « Black blocks ». Je remarque aussi des jeunes hommes, pantalon et tee-shirt noir, blouson à la main, assez pressés.
À l’angle de l’avenue de l’Observatoire (3), je suis arrêtée par des gardes mobiles, assez détendus. Fouille de mon sac. Elle est sommaire. Les petits groupes autour de moi passent également sans difficulté. Deux jeunes hommes que j’avais repérés avaient changé de trajectoire rue d’Assas (2), j’ai supposé pour contourner le jardin du Luxembourg par le nord et arriver en queue de manifestation. Je continue et me pose à l’angle de la rue Auguste Comte et du boulevard Saint-Michel (4). Il est 14 h 05. Je vois passer sur le boulevard un cortège de cars de CRS accompagné de quatre véhicules de pompiers (un léger, trois lourds). C’était annoncé dans le dispositif de sécurité ; pas sûr que cela améliore leur image.
Derrière, un long silence puis au loin des voix fortes qui scandent quelque chose. Sitôt, un groupe de CRS à pied passe tranquillement, comme s’ils manifestaient eux-mêmes. Puis un mouvement les parcourt. Ils se mettent sur deux lignes face à la manifestation, des boucliers leur sont apportés. Je décide de bouger et rejoindre le cortège. Je remonte sur le trottoir et arrive à la tête de manifestation. Il s’agit sans doute du cortège de Attac refoulé de Madeleine dont les chaînes tout-info avaient annoncé la présence à Luxembourg dès midi. Leurs slogans sont rodés. Je ne les comprends pas sauf « Révolution ! Révolution ! » Le groupe est très soudé et pas très coloré. Les drapeaux tricolores sont étrangement nombreux. Je les laisse passer et croise sur les trottoirs plusieurs petits groupes de trois à cinq jeunes gens. Certains portent des cagoules. Il est 14 h 15.
Je me pose en peu contre l’école des Mines (5). Nouveau « trou » dans la manifestation puis ce qui semble la manif Climat « officielle » arrive. Je m’approche. Je ne vois pas de banderole de tête, mais une vingtaine de petits groupes de manifestants avec des tee-shirts d’une certaine couleur, ou des petites banderoles de un mètre, des drapeaux colorés… Je prends leur pas. Les slogans anti-Macron sans rapport avec le climat font rage. Au milieu des petits groupes écolos, d’autres tout en noir, sans identifiants, défilent. Je quitte très vite le cortège et décide de rejoindre le point de départ qui n’est pas si loin (6). Il est 14 h 25.
Je presse le pas. Les trottoirs sont de plus en plus encombrés, mélange d’hommes en noir, certains cagoulés, et de manifestants que les médias nomment « familles » : des couples (hétérosexuels), des poussettes, des femmes seules passés soixante ans, des petites bandes de jeunes qui cherchent leurs potes. Je suis en vue du Luxembourg. La manifestation prend des couleurs. Je ne vois pourtant pas de service d’ordre, pas de corde ou de large banderole pour la délimiter. Elle est arrêtée. Elle déborde donc sur le trottoir, envoyant directement les manifestants non aguerris au contact de la tête de manifestation où il ne faut pas être grand clerc pour savoir que cela va dégénérer.
Je me dépêche. Il faut que je trouve une issue ; j’ai passé l’âge d’affronter les forces de l’ordre parce qu’une manifestation est mal encadrée. À ma grande surprise, l’entrée du RER devant le jardin du Luxembourg est en accès libre ; je m’y engouffre, tout de même aux aguets (vous savez, Charonne…) ; je n’y croise aucun contrôle. Les jeunes gens en noir sont donc arrivés par là, sans souci. Ils n’ont d’ailleurs pas pu arriver par Saint-Michel, la station est fermée, comme si la préfecture avait prévu qu’ils pourraient mieux infiltrer la manifestation en arrivant en son cœur. Il est 14 h 35. Je monte dans le RER direction Les Halles. Une demi-heure plus tard, France Info annonce que la manifestation est bloquée et que des affrontements ont lieu.
Ça vous étonne ?
Y a-t-il eu sabotage délibéré de la manifestation Climat par les forces de l’ordre donc du gouvernement ? Cela me semble évident. L’attention (médiatique, policière et politique) a été mise sur les manifestations interdites de Gilets jaunes et les Champs-Élysées. Pendant ce temps, les « Black blocks » s’installaient tranquillement boulevard Saint-Michel, avec la complicité passive d’un dispositif policier qui n’a, dans un premier temps, pris en charge que l’accès à la manifestation par sa tête.
Y a-t-il eu un amateurisme coupable de la part des organisateurs de la manifestation Climat ? Cela me semble tout autant évident. Comment ces organisateurs peuvent-ils croire que la police allait les protéger (allégation que j’ai beaucoup entendue dans les reportages a posteriori) ? Une manifestation, cela s’encadre ; sinon, on met en danger les personnes qui y participent.
J’ai fait un texto à 14 h 35 à Isabelle et Frédéric leur indiquant que je m’exfiltrais de la manifestation par précaution. Je ne l’ai pas fait plus tôt car je ne voulais pas sortir Petit 6 de ma poche. Je suis bigleuse. Je n’ai pas les moyens de renseignement de la police nationale. Mais j’avais pu, dès 14 h 15, assembler tout ce qu’il était nécessaire pour être convaincue que j’avais une demie-heure pour me sortir de là. La liberté de manifester est en danger ; les « Black blocks », après les Gilets jaunes, sont largement instrumentalisés par le gouvernement et le président de la République pour discréditer le mouvement social. Il serait peut-être temps que les organisations en prennent la mesure et se préparent à l’adversité qui s’annonce.

Envoyer un commentaire

 

 

 

Vous pouvez utiliser ces balises HTML

<a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>