Manque @11

La mort de Patton a laissé plus de traces que ce que j’aurais pensé. Je lui parle encore, plusieurs semaines après. Cela ne m’inquiète pas plus que ça ; je suis un peu folle ; ce n’est pas pire que d’ordinaire. Surtout, cela dit combien je m’étais attachée à lui ; on discutait à l’heure des repas ; on jouait quand je lui donnais à manger ou changeais une partie de son eau. Patton… Sarah, Isabelle, Pierre se sont sitôt proposés pour m’offrir un nouveau Poisson, j’ai même décidé de l’appeler Olga Bancic, une sacrée combattante. Au départ, j’avais pensé à Olga mais Isabelle m’a fort justement fait remarquer que ce serait sexiste d’appeler un garçon par son nom de famille et une fille par son prénom. Olga Bancic donc.
L’aquarium est toujours posé sur la table où je mange. Il reste quelques escargots que je nourris et dont je change l’eau. J’attendais la rentrée pour le nettoyer et aller chercher Olga Bancic dans un magasin autre qu’une grande animalerie. Cette absence, et le manque qui va avec, a exacerbé au fil des jours ce que j’exprimais dans mon billet sur la mort de Patton : mon impuissance, celle directement induite par ce-que-je-ne-vois-pas. J’aime prendre soin. Cela fait partie des choses qui me nourrissent et me mettent en joie. J’essaie de faire attention à celles et ceux qui m’entourent et d’avoir toujours le geste, le mot, la gentillesse dont je sens qu’ils ont besoin. J’aime ça.
Oh ! je ne fais pas ça par altruisme ; juste parce que cela me fait du bien. J’ai besoin d’aimer, c’est ainsi. Mais j’ai aussi mes limites dans ce que je suis en mesure de partager ; je n’aime pas tout le monde et il y a plein de choses que je n’ai pas envie de faire pour autrui ou que je n’accepte pas dans mes relations aux autres. Mais ces limites-là, c’est moi qui les pose, en toute conscience ; elles sont ma liberté, en quelque sorte. Face à Patton, c’était tout autre chose : ma limite, c’est ma déficience visuelle qui la met. Il y a eu les circonstances de sa mort, bien sûr ; mais toute sa vie durant, Isabelle a dû intervenir souvent (de visu ou via des photos) pour me guider dans les soins à lui prodiguer.
Hier j’ai écrit à Isabelle « Je ne vais pas reprendre de poisson, c’est trop de soucis. » J’avais beaucoup de plaisir à la présence de Patton mais je crois que oui, c’était un souci, car prendre soin est aussi un souci quel que soit le plaisir que j’en tire. Ce n’est pas tant que je me « fais du souci » ; j’ai appris à rester sereine face aux aléas et à ne pas m’inquiéter de manière stérile. Avec les personnes, c’est finalement assez simple : elles sont libres, autonomes et n’ont pas besoin de moi pour vivre ; mon attention est un plus, pas l’essentiel (et face aux personnes qui espèrent l’inverse, je fuis). Pour Patton, c’était différent ; si je n’étais pas là pour le nourrir et entretenir son eau, il ne pouvait pas vivre. C’est peut-être cette dépendance, cette pression qui m’accablent, d’autant plus fortes que j’ai conscience de ne pouvoir assumer seule cela.
Peut-être que ma décision évoluera. Je ne sais pas ; je vais nettoyer l’aquarium, tenter de récupérer les escargots, les apporter à Isabelle chez qui ils seront bien. Je mettrai l’aquarium à la cave ; on ne sait jamais et cela peut faire un joli pot de fleurs. Je n’ai pas le même attachement aux fleurs… Quoique ! Piment végétarien est tellement magnifique ! Et il y a eu Tomatier. Sacré Tomatier ! J’y pense encore.

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