Ailleurs @37

Cela fait longtemps que je veux vous parler de la maladie d’Alzheimer. Pour en dire quoi ? J’ai déjà évoqué la maman d’une amie qui en est atteinte (ici). Je lui rends désormais visite une fois par semaine, un peu plus quand sa fille prend quelques jours de vacances. On pourrait croire que c’est l’Ephad qui est difficile, ou cette dame. Non, c’est la maladie ; et la manière dont je l’appréhende. J’aurais tant de choses à en dire ! Mais les émotions sont brûlantes. Trop brûlantes. J’ai pu écrire une nouvelle, elle est là.
J’avais noté à Pâques de vous parler de mon envie de lui apporter une cocotte en chocolat. Je m’attache à ce point avec l’idée que petit à petit il me permette d’évoquer la suite. Nous étions donc le lundi de Pâques. Je vais la voir à pied, j’ai une heure de marche sur un parcours agréable. Durant cette heure, j’espérais croiser une boulangerie où lui acheter ladite cocotte. Je n’en ai pas trouvé et suis arrivée les mains vides.
— Je voulais vous apporter une cocotte en chocolat. Je suis désolée, je n’en ai pas trouvé.
— Tu es gentille. Mais pourquoi ?
— Nous sommes le lundi de Pâques.
Nous nous sommes installées pour bavarder et elle a cherché un mouchoir dans la poche de son gilet. Elle sort autre chose qu’un mouchoir.
— Mais c’est quoi ça ?
Je prends ce qu’elle me tend. C’est un petit sachet en plastique avec des friandises de Pâques. Je le lui dis.
— Mais d’où cela vient ?
— Nous sommes le lundi de Pâques. Quand je suis arrivée, il y avait un goûter. On vous l’a donné à ce moment-là.
— Un goûter ? Mais je n’y étais pas. Je viens juste d’arriver…
Elle rit, comme si je lui racontais des crasses. Il est inutile que je lui dise qu’elle est là depuis deux mois et présente à ce goûter. Elle m’offre un œuf, en prend un, et pose le sachet sur la petite table. Nous lisons ensemble le programme télé. Elle repose le Télé 7 jours sur la table et prend le sachet de friandises. Elle me le tend derechef.
— C’est à toi ?
— Non, c’est un cadeau de la maison de retraite.
— Ah ? C’est gentil ; mais pourquoi ?
— Nous sommes le lundi de Pâques.
— Mais je n’ai vu personne aujourd’hui.
Et ainsi va la maladie d’Alzheimer.
En rentrant, j’ai songé que cela n’aurait pas servi à grand-chose de lui offrir une cocotte en chocolat. Tiens donc, et pourquoi ? Parce qu’elle l’aurait oubliée dans les cinq minutes ? Il y a de ça. Je lui avais apporté un tricot. En moins d’une heure, elle avait découvert le cadeau quatre fois, et m’avait remerciée quatre fois, comme si c’était la première. Alors, justement, qu’est-ce qui fait l’intérêt du cadeau ? D’abord le sien propre, celui de le faire. Et puis, pour cette dame, ce qui a de la valeur, c’est l’instant. Qui, pourquoi, comment… qu’importe ! L’instant, juste l’instant où il se passe quelque chose, où l’on prononce une phrase, où l’on donne le cadeau que l’on a apporté.
L’instant, sans passé, sans futur. Le présent. N’est-ce pas cela l’essentiel aussi pour nous, être (au) présent ? Sacrée question. Foutue maladie !

4 commentaires pour Ailleurs @37

  • Vincent

    Séverine de Close chante sur la maladie.
    Vous pourriez aimer.
    On dirait que sa voix si légère et aérienne, et ses paroles, adoucissent un peu la cruauté de cette maladie.
    Mais à y écouter de près…
    Très émouvant.

    • Cécyle

      Vincent, excusez-moi… Je ne suis pas arrivée à écouter plus d’une minute. Je réessaierai 😉

      • Vincent

        Et bien, il n’y a bien entendu aucune obligation 🙂 🙂

        • Cécyle

          Merci Vincent ! 😉

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