Bigleuse @109

Patton est mort.
Je suis triste et ai beaucoup pleuré.
Parce qu’un poisson est mort ?
Triste, oui. Beaucoup pleuré, je crois qu’il y a une autre raison.
Quand je suis rentrée du judo ce dimanche, j’ai soulevé le couvercle de l’aquarium et Patton, que je trouvais en petite forme depuis plusieurs jours, s’est mis à nager dans tous les sens, sautant presque au-dessus de l’eau. Puis il s’est figé derrière son chauffage. Et il n’a plus bougé. Il était 15 h 30.
J’ai remarqué un truc bizarre, ai pris une photo et l’ai envoyée à Isabelle. Il avait une sorte d’excroissance, plutôt blanche. Quelques photos plus tard, sur les conseils de Isabelle, j’ai appelé Danielle qui habite à côté. Patton ne bougeait plus ; Isabelle nous a conseillé de le sortir de l’eau pour abréger, s’il y avait lieu, sa souffrance. Au moment où j’ai retiré le chauffage, il a bougé ; il était donc vivant. Pouvait-il se remettre ? J’ai remis le chauffage.
Danielle est repartie. Une heure est passée et d’un coup, j’ai eu envie de lui faire coucou. Tout son corps était devenu blanc jaune, comme du pus. Je sors le compte-fils, que je colle à la vitre. J’envoie plein de photos à Isabelle, qui me les décrit. Elle remarque sur l’une d’elles un escargot. J’en vois un autre sur la vitre. Re photo. Ils sont quatre, prêts à faire bombance. L’idée de jeter Patton m’était difficile ; celle qu’il se fasse boulotter par les escargots pénible. Je cherche et trouve une petite boîte en plastique, mets du journal, prends l’épuisette, peine un peu à attraper le cadavre de Patton, referme le journal et place le tout avec précaution sur le dessus de ma poubelle que je descends sitôt.
Bouddhakarathaï.
Durant ces trois heures, j’ai éprouvé ce qu’il m’est le plus insupportable : ne pas comprendre ce que je vois ; ne pas être en mesure d’agir faute de bonnes informations. Isabelle a été mes yeux, en plus d’être une amie. Elle connaît cette souffrance qui est la mienne quand ne-pas-voir est ne-pas-savoir rendant toute action, toute décision impossible. Elle a répondu à ma souffrance en même temps qu’elle a agi pour moi par téléphone interposé. Sacré travail ! Merci.
Je repense à cet instant à l’appli (en anglais) Bye my eyes. Voir pour quelqu’un d’autre, c’est aussi mesurer ce que ne pas voir lui dit de lui-même, de ses impuissances, quand le ne-pas-voir prend des proportions sans doute au-delà du raisonnable. Patton et ce que je n’en ai pas vu est un symptôme, celui de ces je-ne-vois-pas qui contraignent mon action. Si vous devez un jour m’aider, ou aider toute personne en situation de handicap, pensez-y ; avant cet instant où vous me prêtez vos yeux, j’aurai vécu tant d’impuissance que ma blessure pourra vous sembler disproportionnée, ce d’autant qu’elle peut s’exprimer dans la colère ; elle sera toujours à l’aune de mon handicap, et de ce que je dois, à chaque instant, le transcender pour vivre en autonomie parmi vous ; avec vous ? Quand c’est possible, c’est encore mieux.
Ciao Patton ! Je ne t’oublierai pas.

1 commentaire pour Bigleuse @109

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