Élection @29

À l’occasion des dernières élections européennes, la Ville de Paris a fièrement annoncé une « petite révolution », soit « un nouveau dispositif pour améliorer l’accessibilité de ses 896 bureaux de vote aux personnes atteintes de déficience motrice, mentale et psychique ». Quid des déficients visuels ? Sans doute une erreur du Parisien qui parle plus loin d’« affichettes en braille » permettant d’identifier les bulletins. Il est question plus loin d’« un affichage facile à lire et à comprendre [qui] détaillera toutes les étapes du parcours dans le bureau de vote ». Ah ? On a dû me le cacher dans le mien.
L’accès à mon bureau est assurée par une rampe qui n’est pas aux normes menant dans la cour de l’école, et d’un ascenseur dont j’ignore le cheminement. On entre dans le bureau par une baie vitrée, sans oublier de lever le pied pour éviter de trébucher sur le rail. Il y a bien une petite rampe à deux mètres qui passe par dessus le rail. Mais la porte située devant est fermée. Il faut dire que pour ouvrir cet accès, il faudrait revoir toute l’organisation spatiale du bureau, en place depuis au moins les vingt-cinq ans où je vote là. Peut-être est-il prévu que la rampe soit décalée si un fauteuil se présente ? Je l’ignore. Mais il n’y a pas que les fauteuils qui peinent à lever la jambe. Hardi ! C’est bon pour la circulation…
À la table de décharge, je suis en canne, histoire de tester le dispositif ; et je présente ma carte d’invalidité en guise de pièce d’identité (c’est autorisé ; il est toujours bon que chacun révise son code). On me tend ma carte d’électeur et l’enveloppe sans me les mettre dans la main. On me propose l’identification en braille alors que ma canne de signalement indique clairement que je ne suis pas cliniquement aveugle ; mais ça, les différentes cannes, qui les connaît ?
— Je ne lis pas le braille.
Je m’approche de la mer de bulletins (trente-quatre listes en A4, ça prend de la place). Je constate à haute voix que les affichettes gros caractères devant chaque tas n’y sont pas. Elles sont pourtant recommandées par le Défenseur des droits (ici – document pdf en téléchargement). J’indique alors à la table de décharge que l’un des trois va devoir se dévouer pour me lire les bulletins. Soupir. Trois personnes sont derrière la table : une femme blanche (la cheffe), un homme blanc et une femme noire. Je vous laisse deviner qui est sacrifié !
Je rappelle au passage que l’accessibilité est inscrite dans la loi, il est même question de « vote autonome » (). Si des étiquettes gros caractères avait été installées, j’aurais pu choisir seule mon bulletin. Mais là… Mon aidante s’acquitte de sa tâche avec application. Au quatrième bulletin, je l’arrête en lui indiquant que le bulletin que je cherche est dans les derniers et qu’il sera plus efficace de commencer par la fin. Mon but n’est pas d’accabler une personne en particulier, surtout pas quand c’est la plus généreuse.
On part à l’autre bout de la table. Elle reprend sa lecture ; je l’arrête au bulletin qui appelle mes suffrages. Elle me le donne, je lui demande de me donner également le précédent. Elle m’accompagne ensuite à l’isoloir où je lui demande de vérifier s’il est vide (j’ai toujours un doute). Je la remercie. Je suis ensuite la procédure décrite par Frédéric (lala) et me rends à l’urne. Mon aidante est derrière la table. Elle murmure à la présidente que je vois mal. La présidente est seule au bureau. Elle donne mon numéro d’ordre ; j’indique à mon aidante que je suis sur la dernière ligne du premier cahier (c’est pratique). Il est temps que je mette le bulletin dans l’urne.
— Excusez-moi, madame la présidente, je ne vois pas la fente où je dois glisser mon enveloppe.
Spontanément, elle guide ma main sans me jouer l’acte deux de la scène trois « Ah mais ! c’est à vous de… » que l’on me joue d’ordinaire. Je ne conteste pas ; juste je ne vois pas la fente. Je vote. Mon aidante me met le stylo dans la main et guide la bille dans la case. Je signe. Elle me raccompagne jusqu’à la baie vitrée. Je la remercie chaleureusement. Pour la forme, je trébuche sur le rail. Le vigile me rattrape. Danielle, venue avec moi, rigole.
Un grand merci à cette dame courageuse qui m’a aidée. Elle a été parfaite comme de nombreux agents de la Ville qui savent pallier les insuffisances de l’institution. N’empêche ; ce serait chouette si je pouvais tout faire seule, non ? Promis, je ferai un billet pour le dire !

 

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