Entendu @29

Depuis quelque temps, l’ascenseur de mon immeuble sert de pissotière à quelqu’un : un homme ? Une femme ? Un animal ? Aucun élément ne permet de se prononcer.
Pour tout dire, je prends assez rarement l’ascenseur : une fois par semaine, en général le jeudi après-midi avec mon caddie de courses hebdomadaires. Le reste du temps, je prends les escaliers (je suis au 2e étage).
Au milieu de l’automne, je croise dans le hall une habitante de mon immeuble qui m’interpelle alors qu’elle sort de l’ascenseur : « C’est un scandale, une honte ! Il a recommencé dans l’ascenseur. C’est insupportable. ». Je lui demande ce qu’il se passe et elle me regarde comme si je venais de la lune ou même d’un peu plus loin… « Ben l’urine, dans l’ascenseur. ». Je lui explique que je ne prends jamais l’ascenseur mais que cela n’en est pas moins exagéré. Elle m’explique que cela fait déjà plusieurs fois qu’elle le constate. Je compatis avec elle et lui demande si elle a prévenu le syndic de l’immeuble. Je ne me souviens plus de sa réponse mais nous en restons là.
À ce stade, je précise que je suis totalement innocent du crime constaté (sisi, je le jure).
Bref, le temps a passé et, au regard du message trouvé ce samedi matin dans le hall, la chose ne s’est pas arrangée :

« On ne peut pas continuer comme cela !
Le ménage a été fait il y a deux heures et nous allons passer le week-end dans des conditions d’hygiène déplorables !!
Que la personne qui se lâche dans l’ascenseur sache que c’est la dernière fois !
Car dès lundi, je vais demander un kit de prélèvement.
Ainsi nous saurons qui est cette personne et comment l’aider à se soigner sur le plan corporel et le plan psychique.
Un signalement va être fait au commissariat et aux deux sociétés de location de cet immeuble.
On n’est pas riche et il n’est pas pour autant possible de perdre la dignité humaine à ce point.
A bon entendeur… »

La lecture de ce message m’a fait passer par plusieurs étapes.
La première, c’est la tristesse de voir que la personne était très en colère. Je l’imaginais hors d’elle, rentrer chez elle, prendre du temps pour jeter ces mots sur l’ordinateur, imprimer le document en deux exemplaires, redescendre dans l’ascenseur source de la discorde… Une vraie souffrance.
La deuxième étape a été une sorte d’exaspération par contumace (ben oui, je ne prends pas l’ascenseur) en me disant que vraiment, l’urinaire exagérait quand même. Ne pouvait-il pas se retenir le temps de monter (ou de descendre) ?
La troisième étape a été la circonspection (et un léger sourire) à la lecture du passage sur le prélèvement. Tout d’abord, je crois bien que c’est interdit (sauf par les forces de l’ordre dans des cadres spécifiques du type agressions sexuelles ou viols). Ensuite quand bien même cela serait possible, il faudrait ensuite faire un prélèvement auprès de tous les habitants pour comparer…
Enfin, dernière étape, une gêne profonde quand il est fait référence au manque de « dignité humaine » du criminel… J’ai la chance d’habiter dans un immeuble en plein cœur de Paris dont de nombreux logements sont des logements sociaux. Toutes les catégories sociales et professionnelles sont réunies dans un même bâtiment ainsi que de nombreuses personnes d’origines diverses et variées. C’est une vraie richesse et c’est un plaisir d’échanger avec les uns et les autres au gré de nos croisements dans le hall, d’autant que, habitant ici depuis 2001, je connais beaucoup de mes voisins et de mes voisines.
Plus encore, une partie de ces logements sociaux est réservée à des personnes handicapées. Toutes sortes de handicap sauf les handicaps physiques. C’est aussi une très grande richesse et j’aime cette idée de cet espace populaire en plein cœur de quartiers qui le sont de moins en moins (encore que le 3e arrondissement est loin d’être le pire en la matière). Il n’y a jamais eu de problèmes sérieux sauf la fois ou un locataire schizophrène avait l’habitude de lancer des bouteilles de verre depuis sa fenêtre sur les passants et passait ses nuits dans la cage d’escalier (que j’emprunte souvent donc…), se recroquevillant et cachant son visage, comme pour se rendre invisible. Je ne me suis jamais senti en insécurité avec lui mais je conçois que cela pouvait être impressionnant pour qui passait par là nuitamment. Pour la petite histoire, après de nombreuses démarches des habitants, il a fini par être placé en institution, à juste titre de mon point de vue car il était devenu un danger, notamment pour lui-même…
Bref, pour revenir à notre histoire, si cette idée de « perte de dignité » m’a mis mal à l’aise, c’est parce que, qui que soit le ou la coupable, sa dignité me parait ne rien à voir dans cette affaire. En effet :
– qu’il s’agisse d’un acte malveillant et il est alors question de la bêtise du contrevenant, de son immaturité ou que sais-je encore mais pas de « dignité »,
– qu’il s’agisse d’une personne incontinente et il s’agit alors d’une contrainte physique sans aucun rapport avec la « dignité » des uns ou des autres,
– qu’il s’agisse d’un acte réalisé par l’une des personnes handicapées et il s’agit alors d’un comportement s’inscrivant dans un handicap que je serais bien incapable d’expliquer mais qui n’est en aucun cas en rapport avec la « dignité ».
Dans tous les cas, mettre la dignité sur la table dans ce cas précis, relève plus de la volonté de blesser que d’une volonté quelconque d’approcher la vérité ou encore de viser à l’efficacité. Alors oui, je comprends la colère et l’énervement mais lorsque l’on laisse cet état s’emparer de soi pour déverser ce type d’anathème, n’est-ce pas alors que l’on touche à la dignité… mais à sa propre dignité et non à celle d’autrui ?

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