Manque @10

J’ai offert à Isabelle Platon et son ornithorynque entrent dans un bar… La philosophie expliquée par les blagues (sans blague ?) de Thomas Cathcart et Daniel Klein (Seuil). Nous étions au Bar’Ouf et nous en avons plaisanté à plusieurs, Isabelle trouvant une blague que je cite de mémoire. Deux personnes devisent, « Tu coucherais avec moi pour un million d’euros ? — Oui. Et pour deux euros ? — Non. — Ce n’est donc qu’une question de prix. »
J’ai sitôt affirmé que je ne coucherais avec personne pour un million d’euros, sur des arguments pas forcément probants même s’ils sont sincères : je ne saurais pas quoi faire d’un million d’euros ; je vaux plus que ça ; je fais l’amour par désir et l’argent ne le sollicite pas… J’y ai repensé la nuit qui a suivi, et encore le lendemain à la mise en ligne de mon billet « Annonce @26 » où je pose, une fois encore, la question du désir. Cela m’a ramené à une série de rêves éveillés que j’ai fait il y a une dizaine d’années à une époque où mon désir était en panne.
Je dois préciser que j’ai en permanence un rêve éveillé en cours, des fables dont je suis l’héroïne, savant mélange de réel et d’imaginaire. Ces rêves m’aident à m’endormir autant qu’ils rythment mes journées, refuges intimes qui sont une part importante de ma capacité à la résilience autant que source de joie de « naricissisation ». Je ne suis pas écrivaine par hasard. C’est autant un savoir-faire qu’une façon d’être au monde.
Je rêvais donc, à cette époque, que j’allais régulièrement le soir dans une boîte de filles. La boîte était imaginaire, mais ses patronnes réelles. J’y étais connue, écrivaine désargentée et le cœur en peine. Je revois le décor, un endroit cosy avec un bar étrangement de bois brut, comme dans un bar à country américain (l’image que j’en ai). Il y avait une porte qui menait à une cave, une autre à un étage où on pouvait s’isoler dans des petites chambres.
Devant mon dénuement, les patronnes me présentaient chaque soir une femme seule, un couple, une bande de quelques copines, prêtes à payer pour prendre un verre et plus si affinité avec une écrivaine décatie en manque de tout. Cela se finissait à l’étage ou à la cave, selon le type de désir en jeu. J’étais alternativement active, passive, tendre, sévère, toujours experte, et était payée grassement pour mes services.
J’avais bien sûr conscience que je me prostituais, certes fictivement, mais cela ne m’était pas un problème ; cela n’était pas non plus en soi une source d’excitation ; l’argent en fait était un moyen d’avoir des partenaires et de ne pouvoir dire non à des pratiques sexuelles que mon imaginaire aime alors que ma chair n’y trouve pas de plaisir. Alors, pour un million d’euros ? C’est toujours non, c’est beaucoup trop cher en fait ! Dans ces rêves érotiques, mon consentement valait beaucoup moins et dans ma vie réelle, je serais blessée que quelqu’un ait l’idée de monnayer mon désir.
Pourquoi ? Je ne sais pas trop. J’y réfléchis.

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