Hoax @11

Ma cousine « complotiste » est venue passer Noël avec nous.
Ma cousine a été l’héroïne de mon enfance. Après de glauques histoires de famille, nous nous sommes perdus de vue de nombreuses années pour renouer il y a environ dix ans. Les retrouvailles ont été chargées en émotion et depuis, nous nous sommes revus ponctuellement au fil des ans.
Déjà, au moment de retrouvailles, certaines de ses affirmations me semblaient pour le moins étranges. Par exemple, d’après elle, les attentats du 11 septembre 2001 avaient été organisés par la CIA pour donner un prétexte aux Américains d’attaquer l’Irak. Elle commençait également à partager des articles de sites « alternatifs » du type « soigner le cancer sans chimie grâce aux carottes », oubliant au passage que si j’avais suivi ses conseils en la matière, je serai mort aujourd’hui… Ça fait cher payé pour se donner un genre prétendument « New Age » mais, je le comprendrai plus tard, son attention aux autres n’étaient pas sa première préoccupation.

Les choses se sont progressivement durcies avec le temps. Tous les lieux communs du genre y sont passés : les vaccins, les médicaments au sens large… jusqu’à prendre la décision de ne plus s’informer que sur Facebook « parce que là au moins, on ne nous ment pas »…. C’est vrai, c’est bien connu.
De mon côté, par curiosité, par professionnalisme (la connaissance des mécanismes des réseaux sociaux est une part de mon activité professionnelle) et par affection pour ma cousine, je regardais régulièrement ses publications pour comprendre la façon dont ces contenus provoquaient une forme d’aliénation s’ils ne sont pas mis en perspective et questionnés. De ce côté, rien de nouveau à l’œuvre sous le soleil : simplification du monde qui nous entoure, exacerbation des frustrations, « pensées » clés en main…. bref le mécanisme du repli sur soi et de l’assèchement de la réflexion dans toute sa splendeur…
Le niveau est encore monté d’un cran avec le changement d’algorithmes de Facebook visant à restreindre les publications institutionnelles, dont les journaux donc, dans les fils d’actualité des individus, au profit du contenu de vos relations Facebook pour lequel vous portez un intérêt (like, partage, visionnage…). Le fil de ma cousine est alors devenu une sorte de somme de l’ensemble des contenus complotistes, infox, fake news… Peu importe la vérité, ce qui compte désormais, c’est « est-ce que ce contenu conforte ma vision étriquée du monde ? » C’est bien simple : si j’ai un doute sur un site, plutôt que les décodeurs professionnels, je vais voir sur le fil Facebook de ma cousine. S’il y est, c’est que c’est un site douteux !
J’ai fini par bloquer la remontée des posts de ma cousine dans mon fil d’actualité Facebook : j’en avais plus que marre de recevoir, par son biais, les posts violents de sbires du Front national (nouvellement Rassemblement national), du site FrançaisDeSouche, de contenus antisémites, humiliants ou encore satiriques relayés au premier degré, etc.

Imaginez donc la montée en tension à l’approche des fêtes en sachant que ma cousine se joignait à nous, qui plus est en cette période de Gilets jaunes !
Alors bon, les choses se sont passées relativement bien (c’est-à-dire sans vraie discussion car elle n’a finalement aucun argument à part répéter ce qu’elle relaie sur Facebook) jusqu’à une tentative plus poussée de sa part en fin de journée le 25 décembre (c’est bien connu, c’est le meilleur moment pour avoir une discussion de fond). Attention, haut niveau : elle a vu, dit-elle, sur Internet (et elle a bien sûr partagé) une photo de Macron à 12 ans avec des camarades de classe. Sur la photo, juste derrière lui, se tiennent, affirme-t-elle toujours, Brigitte Macron et son mari. Silence de dégoût de ma cousine… silence de sidération dans l’assemblée. Une personne prend la parole pour l’interrompre : mais c’est une photo montée. Macron et sa future femme se sont rencontrés au lycée donc bien après ses 12 ans. Et ils n’ont eu de relation que bien plus tard encore. Je vous le confirme, la photo est un montage facile à vérifier, encore faut-il se soucier de la vérité des faits.
Seconde salve : le jour de l’anniversaire de Macron, la police, affirme-t-elle encore une fois, confisquait à Paris tous les gilets jaunes et en faisait des tas dans toute la ville… Cette fois-ci, je lui demande qu’elle est la source de cette information. Habitant moi-même Paris, m’y déplaçant à longueur de journée, je n’ai rien vu de tel. Sa réponse : une vidéo sur Facebook… (je ne vous fais pas l’affront de démentir l’info). Je l’ai alors interrompue assez sèchement. Ma volonté était clairement de la faire taire, pour deux raisons :
– d’une part, penser que ces « arguments » auraient été de nature à tous nous convaincre était assez insultant ;
– d’autre part, la vision du naufrage intellectuel d’une personne que l’on aime et qui s’humilie dans une telle bêtise était vraiment trop douloureuse…

Cerise sur le gâteau (ou plutôt goutte qui fait déborder le vase) : j’ai appris ce week-end que ma cousine a dit à ma mère (« no comment » comme disent les anglais…) que si je me suis mis en colère, c’était parce que je « remettais mon monde en question »… Je précise que ma cousine se dit « thérapeute ». Je n’ai pas perdu de temps à essayer de comprendre ce qu’elle voulait dire (ce n’est pas comme si sa parole avait la moindre valeur littérale) mais ces propos ont été pour moi la certitude qu’elle ne se remettrait plus en question, son système autocentré réactionnaire la guidant désormais bien loin de son libre arbitre…
Une profonde tristesse m’a alors envahi mais ces évènements m’ont confirmé une chose : quoi qu’il en soit, je préfèrerai toujours me confronter aux paysages montagneux, sinueux, ombragés, sauvages et abruptes de la complexité du monde plutôt que de me laisser glisser dans les mornes plaines plates et sans horizon de l’encéphalogramme plat.

5 commentaires pour Hoax @11

  • vincent

    Je suis désolé pour votre cousine.
    Votre exemple est un cas particulier, et il ne faut jamais faire de généralité des cas particuliers.
    Mais j’ai lu ce post juste après un réveil particulièrement matinale.
    J’ai fait le rapprochement entre le nouveau média que sont les réseaux sociaux, et ceux qu’avait permis en sont temps la TSF à certains outsider s’adressant directement à la masse, via la maitrise d’une innovation technologique.
    Cela avait conduit le monde au désastre.
    Comment est-ce arrivé, que l’Internet qui devait être l’outil de la démocratisation du savoir, est devenu le meilleur support des manipulateurs et menteurs ?

    Votre histoire m’a vraiment secoué.
    Puisse votre cousine ne pas se faire engloutir par cette boue. 🙁

    • Frédéric

      Vincent, je suis bien désolé pour elle également.
      Vous avez raison, c’est d’un cas particulier dont je parle mais il est symptomatique de comportements plus globaux notamment la difficulté de chacun à se confronter à l’altérité, notamment à des opinions différentes. Ce qu’offrent les réseaux sociaux aujourd’hui, c’est la possibilité d’éviter cette confrontation en s’enfermant (et en se faisant enfermer) dans une bulle d’opinion commune au mépris des faits.
      Gageons que, comme la plupart des nouvelles technologies l’a fait à ce jour, Internet deviendra objet de savoir et de partage après avoir été outil de dislocation.

  • vincent

    L’avertissement au sujet de la généralisation en cas particulier m’était plutôt destiné à moi-même 🙂
    Car je déteste généraliser, je considère que cela est une des plus grands dangers. Un exemple n’est pas une règle… et pourtant, je suis d’accord de dire qu’il semblerait que cet exemple-ci, soit effectivement très symptomatique.

    Internet a commencé à être l’outil de savoir et de partage qu’il était, avant de visiblement subir cette dégradation.
    Comme s’il était déserté par la plus-part des personnes de bon-sens. Ou, plutôt, que ces personnes sont devenues inaudibles devant la bataille acharnée et permanente du clic, de l’audience, et tout ça.

    Quand je lance aujourd’hui une requête sur un moteur de recherche, la même que 20 ans auparavant, lorsque j’avais découvert l’Internet, je suis abattue devant le manque de diversité des sources, le monopole de certains groupes, la prédominance de la pensée unique, ou de son rejet sous forme de complotisme, le dernier ne valant guerre mieux que le précédent. Les informations intéressantes et importantes sont noyées dans la confusion la plus générale et le mensonge volontaire.

    Certaines personnes essaient. Hoaxbuster, ou autre groupe de lutte contre les « hoax », vidéo de vulgariste scientifique qui n’ont rien de vulgaires, et tentent de démonter les aberrations.
    Je parle de ce que je connais le mieux, il y a de la mystification, et démystifications dans tous les domaines.
    Histoire, politique… arts, et j’en passe.

    Enfin, de faite, l’avenir et devant nous, et nous verrons bien.

    • Isabelle

      Vincent, je crois qu’effectivement il faut se méfier des généralisations, qui consistent à partir d’un cas pour en faire une généralité, mais en l’espèce, je pense que Frédéric pointe un exemple d’une réalité que l’on peut constater plus largement : la diffusion massive de fausses nouvelles, documents, d’informations, d’affirmations complotistes. Généraliser consisterait à considérer que tous les complotistes agissent pour les mêmes raisons que la cousine de Frédéric, sans tenir compte d’autres paramètres. Or, il y a sans doute diverses raisons qui poussent ces personnes à croire et prendre partie selon une lecture complotiste du monde. Hélas.

      • vincent

        Oui, je crois que vous avez raisons en tous points.

        Il ne faut jamais oublier l’individu. Sans jugements (positif ou négatif) sur la qualité de la société, une personne est, d’abord, un individu.

        Mais je m’éloigne un peu du sujet.

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