Bigleuse @94

J’ai assisté à une conversation où il était question de langue des signes (LSF) et de la manière dont les sourds sont maltraités parce que sourds, à l’instar de toutes les personnes en situation de handicap… C’était l’un des sujets.
— Les sourds ne sont pas des handicapés ! a lancé l’un.
Oui, mais non, mais si, mais non, si si quand même, ont discuté les autres, avec cette conclusion que c’était la société qui les faisait tels. Je suis assez d’accord avec ça, vous savez, Robinson Albinoé… (si vous ne savez pas, tout est ici). Pour autant, un développement m’a fait frémir.
— Pour te rendre compte, y a un truc simple : tu fais le sourd.
— Comment ça ?
— Eh bien, tu n’entends plus.
— Oui, mais tu entends quand même !
— Non, moi j’arrive à faire la sourde. Je n’entends plus. Et comme ça, je me mets dans la peau d’un sourd.
À cet instant, je me suis rappelé les quelques fois où j’en rajoute un peu sur ma déficience visuelle pour signer sur les doigts de la dame du bureau d’aide sociale qui vient de demander à mon accompagnatrice si je pouvais signer. « Fais »-je pourtant l’aveugle ? Non, je ne le suis pas et le faire n’est pas l’être.
Je sais bien que les participants à cette conversation étaient de bonne foi, généreux même dans leur volonté de venir en aide aux sourds mais cette idée que l’on puisse croire sincèrement que l’on peut « faire le sourd » jusqu’à en prendre l’identité continue à me glacer.
— Tu fais bien la valide tous les jours !
Caddie ! C’est beaucoup plus facile, et si peu existentiel, tu ne crois pas ?

2 commentaires pour Bigleuse @94

  • Frédéric

    Voici qui me rappelle un épisode lointain. En 2001, mon « ami de l’époque » (époque où le PACS venait tout juste d’être voté après une longue période de violences verbales et physiques envers les personnes LGBT) m’invita à assister à une pièce de théâtre. Particularité : cette pièce de théâtre proposait, le temps de la représentation, de faire l’expérience de la cécité. L’annonce du principe m’avait déjà gêné, objectant que plonger des voyants assis dans un fauteuil 1h dans le noir ne ressemblait sans doute en rien à ce que pouvait être le quotidien de non-voyants… La représentation m’a confirmé la chose : le récit dont j’ai très peu de souvenir faisait écho à la Lettre sur les aveugles à l’usage de ceux qui voient. Rien d’ennuyeux dans ce moment passé mais rien en rapport avec la « réalité » des non-voyants, surtout pas les odeurs dispersées dans la salle en écho aux propos (je me souviens du chocolat chaud dont le parfum est arrivé bien après son évocation…). Bref, si l’intention est louable, elle n’en est pas moins démagogique… Et puis est-il nécessaire à un voyant de vivre entièrement l’expérience d’un non-voyant pour la comprendre ? D’autant que lorsqu’il est impossible de savoir, l’essentiel n’est-il pas plutôt de comprendre ?

    • Cécyle

      Ton anecdote m’en rappelle une autre. Dans un concours de nouvelles sur Dire le non-visuel, une autrice plutôt que de s’intéresser à son non-visuel de personne valide, s’est mise en tête d’évoquer celui d’un aveugle. Son texte était basé sur les odeurs. En l’évoquant, un aveugle m’a dit « Mais ça pue ! J’y vois rien, y en a trop. »
      Ceci pour dire que je pense que n’importe qui peut évoquer et comprendre ce qui touche l’autre à condition de rester dans son propre point de vue. Se mettre un bandeau sur les yeux revient à se boucher la vue, pas à être aveugle.
      Merci Frédéric de ton anecdote et de ta sincérité. Tant de personnes disent que ces repas et spectacles « dans le noir » sont extraordinaires pour exprimer un malaise indicible, et leur propre peur du handicap. Tu es exceptionnel comme toujours ! 😉

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