Écrivaine @41

L’autre vendredi, mon nouveau kiné, avec qui je m’entends de mieux en mieux, a été surpris que je glisse dans une conversation que je pleure souvent. Je lui ai demandé pourquoi il était surpris.
— Vous avez l’air de quelqu’un de solide et équilibrée.
Cela serait-il exclusif du fait de pleurer ? Je lui ai expliqué que j’ai compris un jour (assez tardivement à l’aune de ma vie) que l’émotion n’était pas une faiblesse mais une force. De mémoire, ça date de l’époque où je me suis réconciliée avec la partie sensible de mon handicap visuel. Comment pouvais-je en effet faire comme si celui-ci ne m’était pas une blessure, une souffrance, même s’il me donne une grande partie de ma force ?
Je pleure donc dès que je suis impuissante, apeurée ou blessée. Je ne pleure pas à grandes larmes (ou rarement) ; non, je laisse les larmes coulées comme pour donner à l’impuissance, à la peur ou à la souffrance un flot par lequel elle va pouvoir quitter dignement mon esprit et mon corps ; comme ce soir… Je rentre de chez Isabelle où nous avons mis à l’abri les trois cent quarante livres sauvés du pilon ; j’ai pris deux saucées verglacées ; il fait 17,4° chez moi.
J’ai enfilé un pantalon sec, mis du chauffage, fait chauffé un reste d’infusion, sorti du congélateur une soupe aux pois cassés et des galettes de tofu (maison, bien sûr) ; je suis en sécurité, au sec, au chaud ; les larmes à peine retenues chez Isabelle coulent en douceur. Six romans réduits à trois cartons. C’est dur. Ce billet que j’avais prévu de faire sur la remarque de mon kiné prend ici tout son sens.
Je suis solide et équilibrée. Je peux pleurer. Ce billet et la nuit emporteront mes larmes.

Envoyer un commentaire

 

 

 

Vous pouvez utiliser ces balises HTML

<a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>