Brosse @38

Le mouvement #NousToutes (je préfère le français) a des conséquences inattendues pour moi. Un reportage télé a donné l’idée à maman de ressortir son album photo. Mon grand-père était représentant chez Ricard, entreprise de spiritueux qui sponsorisait des courses cyclistes. Maman m’écrit : « Comme mon papa était fier de moi, il proposait que je sois l’élue qui officiait. Dans les photos jointes, c’était à l’arrivée à Bourbon-les-Bains du Tour de la Haute-Marne, en 1958. » Elle joint à son mail deux photos qu’elle m’autorise à publier.
Quel sourire ! J’en suis tout émue. Maman me précise : « J’avoue ne pas me souvenir de ce que je ressentais à l’époque, je pense que ça me flattait, ça me faisait certainement plaisir aussi, les photos en témoignent… ? » Bien sûr que cela la flattait, comme cela flatte toutes les femmes dès qu’un homme (voire une femme) les regarde comme un objet (et non un sujet) de désir. C’est bien le propre de la domination masculine d’arriver à ce tour de force de faire de ses victimes les plus belles ambassadrices du machisme.
On le sait, ça, depuis… Je ne sais pas mais on le sait. Et pourtant, #NousToutes n’a eu aucun effet sur la consommation de cosmétiques et autres tant, pour une femme, être belle, c’est plaire selon des canons véhiculés par l’industrie voire la médecine. C’est tellement plus acceptable d’opprimer les femmes avec de jolies robes et un certain tour de taille qu’avec des nerfs de bœuf surtout si l’on arrive à leur faire croire que cela leur fait plaisir. N’est-ce pas mesdames ?
J’adorais mon grand-père ; je ne suis pas contrariée de ce qu’il a fait vivre à maman (il lui a aussi offert une remontée improvisée des Champs-Élysées dans sa voiture Ricard un 14 juillet !) ; il l’a fait par fierté ; autant que maman l’était. Je suis juste triste que ces mécanismes d’oppression perdurent, et soient toujours consentis. Je suis aussi très émue de ces photos. Maman est belle au-delà de tout désir de séduction, en deçà même ; elle est belle soixante ans après que ces photos ont été prises sans besoin de la sueur d’un cycliste pour l’être.
Cela amène une question : dans le système hétérosexiste, qu’est-ce qu’être belle pour une femme si l’on s’extrait des regards libidineux des hommes (voire des femmes) et de ses enfants ? La fierté, sans doute ; la liberté. La vie de maman me prouve que l’on peut embrasser à 18 ans un cycliste qui pue par soumission à la domination masculine sans y aliéner le reste de son existence. Chaque seconde nous offre l’opportunité de sortir de l’engrenage. Ces photos sont cet espoir parce qu’elles sont notre histoire. La liberté.
Merci maman. La lutte continue !

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