Manque @9

Cela fait plusieurs fois que je me surprends à ne pas avoir en stock un produit que je viens de terminer. De tout temps, j’inscris sur ma liste de commissions les produits courants au moment où j’entame un nouveau. Maman faisait cela et j’ai toujours fait pareil tant je n’aime pas manquer de café, par exemple ; c’est, avec les cigarettes que je ne fume plus depuis quinze ans, l’exemple qui me vient en premier.
Cette attitude me semble directement issue de mon éducation, elle-même produite de l’Après-guerre. La génération de mes parents était enfant pendant ou juste après la guerre (celle de 1939-1945) et a connu le manque alimentaire et les tickets de rationnement. Il ne fallait donc jamais manquer dès que cela a été économiquement possible, donc dans les années 60 où je suis née.
Je crois aussi que cela tient au fait qu’il y a cinquante ans, la proximité avec les commerces n’était pas si grande qu’aujourd’hui que ce soit en termes géographiques ou horaires. Quand nous habitions un petit village de l’Hérault, il n’y avait pas d’épicerie. Le camion du boulanger passait trois fois par semaine, celui du boucher deux fois et il fallait prendre la voiture pour faire ses courses « en ville », avant l’arrivée des premiers supermarchés. Si l’on manquait d’un produit de base, on devait donc s’en passer plusieurs jours tant il n’était pas question de prendre la voiture pour un paquet de café.
Et nous étions heureux d’avoir une voiture ! La voisine, madame B, n’avait que la mobylette bleu ciel de son mari, ouvrier agricole, qui ramenait chaque jour légumes et autres denrées sur son porte-bagages. Pour le reste, elle faisait du stop avec une de ces filles et il n’était pas rare que nous la prenions au passage. Elle était si chargée que je craignais toujours que ses commissions en plus d’elle et sa fille ne rentrent pas. Nous avions sept kilomètres à faire. Je les faisais sur ses genoux.
Cela m’émeut toujours de penser à cette femme que j’adorais. Et c’est à elle que j’ai pensé ce midi en constatant que je n’avais pas de petits pois au wasabi d’avance. Elle s’en serait sans doute moquée plus que moi bien que je constate que cela ne m’a pas tant contrariée. J’essaie de vider un peu mes placards et j’habite cinq étages avec ascenseur au-dessus d’une supérette qui ouvre sept jours sur sept de 9 heures à 22 heures. Il n’y a donc pas péril. Madame B ne possédait pas grand-chose et se contentait, par nécessité, de l’essentiel. Je peux ne pas posséder grand-chose et me contenter, par choix, de l’essentiel. Sacré privilège ! Et sacré enjeu pour la planète !

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