Entendu @24

Ce matin (7 août), j’ai été réveillée vers 5 heures 40 par une femme au téléphone en bas de chez moi.
— Il m’a violée, ça fait trois fois qu’il fait ça !
Le temps que j’émerge, elle dit cela plusieurs fois, comme si son interlocuteur (-cutrice ?) ne la croyait pas. Je m’assois dans mon lit, sonnée. Que faire ? Le silence se fait. Je m’interroge. Je n’ai aucun élément pour intervenir. Deux ou trois minutes passent. La voix de la femme.
— Pourquoi tu m’as fait ça ?
Une voix d’homme lui répond. Je ne comprends pas ce qu’il dit.
— Pourquoi tu m’as fait ça ? J’appelle la police.
5 h 41. J’attrape mon portable ; je fais le 17 qui décroche à la deuxième sonnerie. Une femme ; je me présente. J’ai du mal à parler. Ça me fait toujours ça quand je fais le 17. Et je ne suis pas vraiment réveillée.
— Je m’appelle Cécyle Jung, j’habite… dans le 14e. Mes fenêtres donnent sur le … Une femme parlait au téléphone, etc ; je ne l’ai pas vue, juste entendue ; je suis malvoyante.
L’agente que j’ai au bout du fil m’écoute, m’encourage quand ma voix se casse. Elle me dit de patienter, qu’elle va me passer le commissariat local. Je patiente vingt secondes, pas plus. Elle parle au policier en même temps qu’il m’interroge. Je répète l’histoire, que je n’ai rien vu, juste entendu ; je suis malvoyante. Il est pressé. Il n’écoute pas tout. L’agente du 17 n’est plus en ligne. Il parle parfois en même temps que moi pour répéter une partie de ce que je dis, notamment que « elle est malvoyante, malheureusement ». Il me dit qu’une équipe est en route ; je suis le deuxième appel ; un agent va me rappeler.
J’entends un talkie en bas. 5 h 47. Mon téléphone sonne. Un autre policier me demande exactement où je suis (ce que j’avais déjà dit deux fois) en m’indiquant qu’une équipe cherche les personnes. Je lui donne quelques précisions et, de nouveau, il me demande si je les ai vus.
— Je suis déficiente visuelle.
— Vous pouvez les décrire ?
— Juste les voix. Ce que j’ai entendu.
— Vous ne les avez pas vus ?
— Non monsieur, je ne vois pas.
— Ah ?
Vers 6 h 20, j’entends de grands bruits, comme quand on veut forcer une porte ; des bruits de verre ensuite, une fenêtre que l’on casse. Puis des bruits de voix. Le silence revient.
Il est 9 heures quand j’écris ce billet parce que j’en ai besoin pour faire passer l’émotion. Une voiture de police est toujours en bas. Je suppose que l’auteur et sa victime sont identifiés. Je n’en saurai pas plus. J’ai indiqué à la police que je suis prête à témoigner ; j’espère que cette femme portera plainte, qu’elle en aura les moyens. Elle avait une voix plutôt jeune. Une vie de bousillée. Je suis triste. Il faut beaucoup de force pour se tirer d’une situation pareille. J’espère que la police lui dira que deux voisins ont entendu sa plainte, qu’elle n’est pas seule.
Je veux remercier aussi police secours, cette femme qui m’a soutenue lors de mon appel, et les policiers du 14e arrondissement qui ont réagi si vite, et semble-t-il si bien. Je regrette juste qu’ils ne sachent pas plus que le reste de la population qu’un déficient visuel voit mal. Si je dois témoigner, j’essaierai de faire passer le message.

Note. En traversant le pont Notre-Dame, trois jours plus tard, je suis attirée par cette affichette bien protégée dans un plastique. Elle fait écho, sans doute, aux « cadenas d’amour » posés sur le pont par des amoureux qui pensent qu’aimer est enfermer l’autre. La synchronicité me trouble.

Note 2. En rentrant chez moi, j’apprends le nom de l’auteur présumé, un de mes voisins. La femme n’était pas dans la rue mais à une fenêtre en dessous de chez moi. Il va me falloir apprendre à mieux écouter.

2 commentaires pour Entendu @24

  • vincent

    🙁 C’est affreux ce qui est arrivé 🙁
    Vous avez bien agi.
    Ça craint par chez vous 🙁

    • Cécyle

      Malheureusement, les violences conjugales ne sont pas limitées à mon pâté de maison ! Elles sont le plus souvent silencieuses, quoique… l’histoire ici est tellement affligeante !
      Cela dit, j’en suis encore secouée !

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