Bigleuse @84

Grâce à la persévérance de Hervé, mon passage de grade n’a pas fait l’économie de l’UV de commissaire sportif. J’évoque cette épreuve sur ma page Facebook, ici. Depuis, j’ai continué à jouer ce rôle dans des tournois organisés par Hervé, toujours avec Jacky en binôme : il me connaît bien et sait quand j’ai besoin de son secours. Je pensais sincèrement que chronométreuse allait me plaire même si, au début, gérer l’agressivité des entraîneurs dans un contexte de grande concentration pour moi a été compliqué. Jacky temporisait ; je pensais que j’allais m’adapter.
Je suis pourtant obligée de faire le constat aujourd’hui qu’il n’en est rien et me vois contrainte, avec une tristesse immense, de lâcher l’affaire. Décider de m’exclure d’une activité, et du groupe de personnes que j’aime qui va avec, à raison de ma déficience visuelle est quelque chose qui me blesse profondément. Je crois inutile d’expliquer pourquoi. Mais que s’est-il passé pour que j’en arrive à cette conclusion que ma souffrance serait pire si je continuais à exercer cette fonction ?
Lors du dernier tournoi où je tenais les chronomètres, un entraîneur est venu à la table contester une décision d’arbitrage sur un combat déjà achevé, prenant Jacky et moi à témoin d’une soi-disant erreur d’attribution de points à son champion, un mini-poussin de 7 ou 8 ans. Chacun mesure la force de l’enjeu. Mais c’est ainsi, dans une compétition, quelle qu’elle soit, il s’agit de combats où il y a un gagnant et un perdant, un classement, des médailles… Cela génère d’emblée une ambiance particulière, du côté des combattants, des entraîneurs, des parents-supporters, des arbitres et des commissaires sportifs. La compétition crée de fait un enjeu qui provoque de l’agressivité chez tous (ou presque).
J’ai reproché à cet entraîneur de mal me parler. Il l’a contesté. Une petite altercation s’en est ensuivie. Il est parti ; Jacky a minimisé l’incident ; il est vrai que par rapport à ce que nous avions vécu au tournoi précédent, c’était de la roupie de sansonnet. Romuald — qui n’était pas présent lors de l’incident — est venu nous voir, tentant également de calmer le jeu.
— Je le connais, il n’a pas pu mal te parler.
Et pourtant, c’est bien ce que j’ai ressenti… Ma confiance en Romuald fait que je le crois quand il me dit que l’entraîneur ne m’a pas mal parlé. Jacky m’a expliqué plus tard que tous ces incidents sont vraiment mineurs par rapport à ce qu’il vit tous les jours au boulot. Je le crois également. Et, au final, chacun a tiré un bilan positif de ce tournoi, là où moi, j’avais juste envie de pleurer considérant que toute cette agressivité, que j’étais à l’évidence seule à éprouver comme une souffrance, faisait partie du jeu.
Serais-je une petite nature, trop « à fleur de peau », qui ne sait pas encaisser en souriant l’agressivité ambiante ? C’est sans doute ce que beaucoup de mes camarades de judo pensent. C’est une explication qui pourtant me blesse, même si elle peut avoir sa part de vérité, car elle ignore ma part de réalité. Je crains que la concentration que réclame le rôle de chronométreuse dans un contexte de basse vision, photophobie et hypermétropie en prime, n’échappe à tous ; je n’y peux rien ; c’est ainsi ; et je ne peux pas reprocher à mes camarades de judo de considérer que je suis « comme tout le monde » (appréciation qui témoigne avant tout de leur grand respect)… ce que je ne suis ontologiquement pas.
Je suis malvoyante, avec une acuité visuelle inférieure à 1/20, photophobe, hypermétrope, avec un champ visuel très relatif et un nystagmus qui ne me donne qu’une image sur deux. Me concentrer conjointement sur deux chronomètres, même si j’en lis les caractères, tout en suivant à l’oreille un combat dont je ne vois pas grand-chose, avec du bruit, de la lumière invalidante, des allées et venues incessantes me placent dans une situation où effectivement j’ai les nerfs à fleur de peau : toute parole mettant en cause ce que je suis en train de faire alors m’est blessante. Oui, le ton d’une voix m’est plus sensible qu’un regard, une expression de visage que je ne vois pas. Oui, la seule présence tendue d’un entraîneur dans mon dos suffit à me tendre un peu plus. Oui, l’ambiance générale d’une compétition n’est pas compatible avec la concentration qui m’est nécessaire pour tenir ce rôle dans la sérénité.
La conclusion s’impose donc, d’elle-même : puisque mon état physique ne me permet pas d’assumer, équanime, ce rôle de chronométreuse, autant que je m’en dispense. J’en suis triste, désolée, et deux jours après avoir pris cette décision j’en pleure encore. Oui, je pleure. Cela fait des années que j’ai décidé de laisser s’exprimer mes émotions et que ma déficience visuelle m’exclue du monde me fait pleurer.
Encore merci à Hervé d’avoir essayé de me mettre la main au chrono. Il faut toujours essayer… comme savoir renoncer.

2 commentaires pour Bigleuse @84

  • Oh ! Là ! Là ! Quelle épreuve ! L’émotion me serre la gorge, je t’embrasse Cécile

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