Bigleuse @83

L’AVH a signalé récemment sur sa page Facebook un article, « Des tableaux en 3D pour les malvoyants au musée de l’Ardenne » (ici). Le titre m’a fait tiquer. « Malvoyant » ? Donc moi. Or moi, le fait de toucher ne me procure aucune sensation visuelle au point que je dénonce systématiquement le cliché selon lequel les malvoyants ont besoin de toucher pour voir. Les aveugles (les non-voyants, donc), c’est autre chose. Je ne peux pas parler à leur place, comme d’ailleurs je ne peux pas parler à la place des autres malvoyants, chacun de nous ayant une vision (au sens large) très personnelle.
Toucher me donne bien sûr des informations essentielles. Cela me permet même d’identifier des objets que je n’identifie pas visuellement. Pour autant, face à une peinture, ce sont mes yeux qui font le travail de perception et l’idée de pouvoir toucher l’œuvre en relief me laisse perplexe au-delà de ma piètre capacité à toucher : une œuvre d’art peut-elle être appréhendée uniquement par ce qu’elle représente ? Ce me semble réduire à l’art et la création à bien peu de choses.
Il n’est pas rare que face à un tableau, une photographie, j’ignore totalement ce qui est représenté. Et pourtant, j’ai une émotion. Mon travail sur les Photocriture () l’avère. Je suis sensible aux couleurs, et à la lumière surtout, à la manière dont elle éclaire l’image. C’est pour cela que je suis fan de Vermeer, pour la manière dont il éclaire ses sujets pour me les donner à voir.
Que se passerait-il si je fermais les yeux et que je touchais la représentation 3D du contenu d’une œuvre ? Je l’ignore, je ne l’ai jamais fait. Mais vraiment, je suis dubitative. D’ailleurs, la directrice du Musée de l’Ardenne précise « Ce n’est pas un simple objet à toucher. On veut donner aux malvoyants ou aux aveugles les mêmes clés de compréhension, et le tableau tactile est une infime partie du dispositif d’exposition. Un audioguidage est aussi prévu. »
Nous y voilà. Un « audioguidage ». Là, cela m’intéresse, mais pas avec ces voix aseptisées à ton neutre que l’on entend dans les audioguides des musées. J’aime l’échange autour de l’œuvre, le partage d’expérience, avec une personne dont la subjectivité vaut autant que l’œuvre regardée. Quant à avoir les « mêmes clés »… Croire cela possible, c’est considérer qu’il existe des outils cognitifs d’accès à l’image communs aux valides, aux aveugles et aux malvoyants.
N’est-ce pas plutôt une manière de faire valoir les « clés de compréhension » des valides auprès des déficients visuels ? Je sais, c’est difficile à comprendre mais je crois sincèrement que les déficients visuels disposent d’outils propres auxquels les valides n’auront jamais accès, et inversement… à cette seule nuance que les déficients visuels font un effort permanent pour s’adapter à la norme des valides alors que les valides n’ont même pas l’idée qu’il puisse exister une autre norme quand on est bigleux.
Vous voyez ce que je veux dire ?

2 commentaires pour Bigleuse @83

  • Daniel

    Merci Cécyle, voilà une analyse bien pertinente que je partage totalement, de la vision des personnes malvoyantes et de ce que l’on voudrait qu’elles voient. Ce n’est pas que pour la vision que l’on cherche à nous définir. Nous sommes tous différents, il est important de le rappeler, de ne pas se laisser définir sinon on se fait phagocyter.
    Daniel

    • Cécyle

      Merci Daniel.
      Des fois, je me demande si le souci premier des valides est quand on leur échappe… Ils nous aiment bien invalides, gentils, pétris d’effort pour leur ressembler et leur faire croire que l’on comprend ce qu’ils voient, pour mieux nous soumettre. Vive la révolution bigleuse ! -)

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