Kendo @40

Je commence à saturer de cette histoire de randoris (debout), de ces larmes qui sourdent à chaque fois que je dois désormais saisir le kimono de mon partenaire à cette fin. Je cherche une issue… et Romuald (encore lui !) me l’a sans doute ouverte.
Après mon mail où j’énonçais pour une énième fois mon impuissance que je liais à mes soucis d’équilibre et à mon peu de force (physique) (ici), il a pris le temps de s’asseoir avec moi sur un coin de tatami et de m’écouter. J’ai refait l’histoire. Il a égrainé quelques répliques, de-ci de-là. Il lui était difficile d’en placer une et pourtant… Il a dit quelque chose de magique, sans que je ne sache quoi, suffisamment magique pour que quelques minutes après l’avoir quitté, alors que je grignotais mes carottes dans le métro, l’évidence m’est apparue (un peu comme Marie à Marie-Bernarde Soubirou) : certes il y a mes déséquilibres ; certes il y a mon petit gabarit ; certes mes partenaires sont toujours un « cran au-dessus » ; mais le fond de mon problème n’est pas là.
Il est dans cette violence que je contiens en moi depuis tant d’années ; cette violence qui fuse encore parfois de manière verbale ; cette violence qui s’exprime dans certains traits de mon vocabulaire (un usage excessif de l’expression « péter sa gueule », par exemple) ; cette violence refoulée sans avoir été travaillée autrement que dans le refoulement. J’étais une petite fille très bagarreuse, une ado « garçon manqué ». Je me battais beaucoup à l’école, dès la maternelle.
Quand j’ai intégré le collège, mon frère m’a mise en garde contre les garçons (j’étais dans des écoles de filles). Il m’avait souvent entraînée à la bagarre, pour que je puisse m’en défendre ; et me défendre aussi des quolibets contre les albinos. Le premier jour de sixième, j’ai choisi dans la classe le garçon le plus fort, celui que l’on dénigrait du surnom de Bouboule, et je lui ai pété sa gueule, pour de vrai, pour que chacun sache qu’il ne fallait pas me chercher. J’ai intégré une bande de garçons et n’étais jamais la dernière à faire le coup de poing.
Une petite dizaine d’années plus tard, un jour que j’étais rentrée à la maison pour les vacances (je faisais mes études à Paris), maman m’a appris que Bouboule s’était pendu dans la boulangerie de son père. Paf ! Je ne me sens pas responsable de son suicide ; je ne peux pas m’absoudre d’avoir participé au harcèlement qu’a dû vivre ce garçon tout au long de sa scolarité même si nos relations, après cette bagarre, ont été cordiales. Ma vie a quelques heures très sombres. Celle-ci en fait partie.
J’ai décidé ce jour-là que je ne frapperais plus jamais quelqu’un, que je ne me battrais plus jamais avec personne. Et cela a été le cas… jusqu’à ce que je me retrouve en position de faire des randoris, combats au judo. Tant que je ne savais pas faire grand-chose, tout allait bien. Mais aujourd’hui, je suis techniquement en mesure de blesser mon partenaire et l’idée que ma violence peut meurtrir me terrorise. C’est donc de ma propre violence dont j’ai peur ; c’est elle qui contraint mon plaisir au combat de judo qui devrait être l’acmé de l’enseignement que je reçois.
À ce récit qui l’a touché, Romuald m’a répondu deux choses : que je ne suis plus une enfant ; que se battre et combattre sont deux choses bien différentes. Je suis justement formée aux règles du combat, elles sont les mêmes pour tous ; je suis également formée pour contrôler ma violence et protéger mon partenaire qui lui est formé à chuter et à se protéger lui-même. De son côté, Christian a distingué violence et agressivité, me faisant remarquer qu’au sol j’étais capable de combattre, dans les règles, avec agressivité et sans violence.
Me voici désormais avec de nouvelles clés qui devraient m’aider à affronter ma peur de moi-même avec une énigme supplémentaire qui n’en est pas forcément une : pourquoi, au sol, j’aurais moins peur de moi que debout ? Parce qu’au sol, ma déficience visuelle ne joue pas puisque l’équilibre n’est pas un souci ? Serait-ce donc elle qui me contraint à la violence, parce qu’elle m’est violence, parce que je me fais violence à m’en abstraire (en vain, bien sûr) ; toujours un cran au-dessus… Ouh là là ! Je ne sais pas si je viens d’attraper la queue du Mickey mais la voilà un peu plus conséquente que ce que je pensais en me lançant dans ce billet.
Je vous dirai à l’occasion si je me sens mieux en randoris (debout). Là, il faut que je digère.

5 commentaires pour Kendo @40

  • vincent

    Il est possible, selon mon humble avis, et ce dont je me souviens de ma petite expériences de judoka, qu’une des autres raisons que fait que le judo ai l’air moins violent au sol, c’est … heu… qu’il le soit.
    Que je m’explique ^^ : avec ma ceinture verte, le combat au sol ne représentait que des immobilisations et de clés. Pas d’étranglements par exemple.
    Au sol, il n’y a plus de projections (où bien ?) En tous cas, plus… de haut.
    Et la plus part des mouvements entamés mettent en jeu moins d’inerties. Potentiellement plus facile à stopper en cas de danger (et plus facile à dire que c’est plus facile, qu’à faire, j’en conviens ^^)

    Peut-on dire que c’est moins… virevoltant ?

    Le sol peut sembler un abri. Encore que du point de vue de la victoire au combat, c’est plus une menace.

    Enfin, cela participe peut-être à votre sentiment de plus grande sécurité (encore une fois, pas du point de vue du combat ou de la victoire). Enfin, mon idée est encore un peu plus compliquée que cela, mais je n’arrive pas forcément à bien mettre les mots dessus.

    • Cécyle

      Comment vous dire, Vincent… Je crois qu’il faut que l’on se fasse un randori au sol ! 😉
      Vous avez tout à fait raison sur le fait que l’on est déjà au sol. On n’a pas la sensation de voler ou de faire voler… sauf quand on fait l’avion (je vous montrerai). Ma spécialité est justement l’étranglement, rapide, efficace. Dans mon club, on pratique également un sol proche du jujitsu brésilien, très tonique, avec des déplacements et des projections. Et je me régale à cela !
      On est donc bien d’accord que c’est le fait d’être au sol qui change la donne, en ce qu’elle ne me place pas d’emblée en situation de handicap. Et que c’est donc le handicap qui me fait craindre l’émergence de ma violence…
      Vous me suivez ? 😉

      • vincent

        Je vous suis. Mais pas jusqu’au sol hein 🙂
        Je n’ai arrête le judo que bien trop tôt 🙂 A ce moment là, au sol, ce n’était ni voltigent, ni plaisant.
        Ni violent, ni étranglant… Finalement, assez heureux je suis, peut-être, d’avoir raté ça ? 😀

        M

  • vincent

    (suite)
    Mais il est vrais que je pouvais me douter qu’une fois les plus haut niveau d’apprenti atteints, que cela se corsait, au sol aussi ^^

    • Cécyle

      Si je vous fais faire l’avion, c’est là que vous connaitrez le bonheur ! 😉

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