Écrivaine @33

J’ai été privée de l’enterrement de ma-Jeanine, elle avait fait don de son corps à la science. Cela a été dur. Cela m’est si important de pouvoir se retrouver, éprouver collectivement la peine, faire émerger les émotions les plus rudes avec l’espoir de ne garder que l’amour du défunt en son cœur.
Les émotions les plus rudes… Barbara s’en souviendra ! Et moi avec elle.
À la fin de la messe, Jacky (je crois) a proposé que nous fassions un salut de judo autour du cercueil de Daniel. Nous étions onze, onze judokas, des trois clubs où Daniel exerçait son judo. Hervé a laissé passer un silence.
— Re !
Nous nous sommes inclinés comme un seul homme, mains sur les cuisses, sans plier les coudes, l’émotion chevillée à l’âme, Daniel au milieu de nous, en kimono dans son cercueil. Mais comment ont-ils fait pour caser son ventre dans un si petit cercueil ? Je ne saurai jamais.
Barbara, Joëlle et moi sommes retournées à nos places chercher nos sacs. Les autres étaient déjà sortis. Nous étions toutes les trois concentrées, dans l’émotion pure de ce moment aussi baroque que substantiel. Nous avons quitté l’église par la porte latérale. Le soleil était là, bienvenu. Une femme s’est approchée de Barbara, mains tendues pour lui attraper le bras. Quelque chose en elle m’a mise sur la défensive. Elle a commencé à remercier avec courtoisie Barbara pour les mots qu’elle avait dits à l’église avant de partir en sucette en balançant son affliction, ses angoisses, comme ça, sans gel, à la face de Barbara ! (La femme en question était une nièce de Daniel, qui était comme son père après la mort de celui-ci… blabla-etc.)
« Partir en sucette » ? J’avoue que, ici, les mots me manquent ; je cherche pourtant depuis plusieurs jours comment faire le récit de cette scène que j’ai trouvée d’une grande violence à l’égard de Barbara et de nous tous. Je pourrais dire que cette femme lui a vomi dessus, Barbara évoque une vague, un tsunami, qui s’est abattu sur elle pour la couler, la noyer. Je l’ai sentie vaciller, puis trembler comme quelqu’un qui prend des coups sur la tête, tétanisée, et qui chancelle petit à petit.
Je l’ai saisie par la taille, en mode O tsuri goshi (prise que d’ordinaire je ne réussis pas) ; je l’ai soulevée verticalement de terre sur un pas pour la dégager. La femme ne cédait rien à sa propre logorrhée. Elle dégueulait toujours. Barbara était secouée de sanglots, comme sonnée. Je l’ai portée sur un deuxième pas, lui parlant pour lui dire de ne pas écouter, que ce n’était pas son histoire, pas son chagrin, pas ses angoisses.
Joëlle, toujours plongée dans ses propres émotions après le salut dans l’église, a dû sentir là que le péril était grand. Elle a attrapé Barbara de l’autre côté et nous l’avons sortie ensemble de cette emprise. Les enfants de cette femme avaient rejoint leur mère. Ils s’étaient, dans l’intervalle, tombés dans les bras les uns des autres, pleurant autant que larmes se peut. Avec Joëlle, nous avons soutenu Barbara le temps qu’elle reprenne son souffle. Il n’a pas fallu longtemps, la sortir de l’état d’angoisse pathologique de cette femme avait déjà suffi à la remettre en équilibre. Elle est solide, Barbara. Et moi ?
J’en ai forcément pris aussi pour mon grade (pas celui du judo, non mais !) et je sens encore, plusieurs jours après, combien l’instant a été violent, combien cette femme n’a fait aucun cas de notre propre souffrance, éructant la sienne comme si nous étions capables de l’encaisser sans dommages, comme si nous étions là pour ça. Je sens aussi que je n’accepte pas ce genre de comportement. Jean-Mi et Patrice, d’une bienveillance inégalable, m’ont dit plus tard que cette pauvre femme devrait souffrir beaucoup, que son intention n’était pas de blesser Barbara, que… que… que dalle !
Bien sûr que chacun de nous peut craquer, moi la première. Jean-Mi est d’ailleurs bien placé pour dire combien ! Cela n’empêche pas que nous devons être capables de respecter les autres dans nos propres débordements et que le chagrin ou l’angoisse n’excusent pas tout. Quand j’écris mes billets sur la mort de Daniel, j’essaie, par exemple, de partager mes émotions avec le plus de sobriété possible, les reconnaître sans les transformer en un tsunami qui viendrait écraser mes lecteurs.
L’écriture m’est cathartique, on l’aura compris. Et je pleure souvent ces temps-ci dans ces récits que je fais autour de la mort de Daniel. Je sais aussi que vous pleurez à me lire. Vous assommé-je pour autant ? Vous fais-je porter ma peine quand j’aspire à l’exprimer pour qu’elle glisse, qu’elle laisse la place à l’amour dans le souvenir ? Je gage que non. Si je me trompe, dites-moi ; je ne veux pas être cette femme qui a fait vaciller Barbara. Je veux rester celle qui l’a portée le temps qu’elle reprenne son souffle.
Présomptueux ?
Qui sait ?

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