Clé @16

J’ai besoin d’écrire la mort de mon ami Daniel, professeur de judo, 4e dan, médaille de bronze de la Fédération française de judo. Vous trouverez ci-dessous une partie de mes souvenirs de mes deux visites au service de réanimation de l’hôpital Saint-Joseph, des visites qui interrogent, des visites qui disent la vie. La mort ? Si peu.
Merci à tous les judokas de l’Aclef d’avoir été si présents auprès de Daniel, et de moi. Sans eux, je n’aurais sans doute pas été capable d’aller au bout de cette histoire. Et merci aux soignants du service de réanimation de l’hôpital Saint-Joseph. Des personnes exemplaires (même la méchante !)

Après avoir été trouvé inanimé dans son canapé par les pompiers, Daniel a été hospitalisé en réanimation à l’hôpital Saint-Joseph. C’était un mercredi soir. Le jeudi, j’ai appris qu’il était possible de lui rendre visite. J’avais le temps de le faire avant d’aller donner le cours de judo que nous aurions dû donner ensemble. J’ai hésité. Je voulais y aller. J’avais peur. La personne qui m’avait passé l’info avait décrit le chemin de manière assez compliquée. Et surtout, qu’allais-je trouver ?
Je n’étais jamais allée dans un service de réanimation. J’en avais l’image des salles de réveil, une grande pièce, avec des lits alignés simplement séparés d’un paravent, souvent ouvert. Et puis chacun disait que c’était difficile à voir, une personne intubée, reliée à des tas de machines, quelqu’un que l’on avait vu quelques jours auparavant souriant, animé.
J’ai attendu le lendemain et la présence de Myriam pour y aller. L’accès n’était pas si compliqué. L’endroit était calme, ne sentait pas la soupe d’hôpital (perfusions obligent), les patients étaient chacun dans une chambre. Une infirmière nous a conduites jusqu’à Daniel. J’ai tout de suite reconnu son ventre avec son nombril qui semblait vouloir percer le drap (Daniel avait une grosse hernie ombilicale). Son visage était en effet dissimulé par le masque de l’intubation et d’autres choses. Je ne voyais pas bien quoi.
J’avais peur de voir du sang, des choses gores… Rien de cela. Les machines officiaient sans bips. Il y avait bien un pot au sol, avec un tuyau ; j’ai juste fait attention de ne pas mettre un coup de pied dedans. L’infirmière est passée nous donner quelques infos. Myriam ne cessait pas de parler à Daniel, en coma profond ; j’ai fait pareil. J’ai cherché sa main sous le drap. Elle était froide. Je l’ai tenue tout l’après-midi. Elle s’est réchauffée.
Myriam avait apporté des photos, des mots et dessins de ses enfants. Elle les a posés sur les jambes de Daniel, le temps d’attraper un rouleau de scotch.
— Excuse-moi Daniel, je pose les photos sur tes jambes.
Elle a dit ça avec une telle simplicité ! J’en suis restée baba. L’état de Daniel était critique, nous le savions. L’assurance de Myriam, sa manière d’être dans cette chambre de réa rendait notre ami si vivant ! Comment ne pas croire alors qu’il allait recouvrer la santé ? Nous y avons cru, Myriam et moi, en dépit de tout ! Merci Myriam. C’est bon de croire. Et Daniel est peut-être mort depuis ; mais il restera toujours ce fil que tu as débobiné et que nous tenions ensemble.

Alors que Myriam venait juste de finir d’accrocher la déco dans la chambre de Daniel, une nouvelle infirmière est arrivée, avec une sœur de Daniel. Autant la première infirmière était ouverte à notre foi, intéressée par nos explications sur ce mot magique « hajime » qui pouvait donner envie à Daniel de se battre contre l’infection qui le rongeait, autant la seconde était fermée, rude, d’emblée réfractaire à toute expression de nos sentiments. Nous avons senti Myriam et moi que, à l’instar de la sœur de Daniel, elle considérait qu’il était mort. Je tenais sa main. Il était vivant.
L’infirmière a conduit la sœur de Daniel vers le médecin (sans nous, on n’était pas de la « famille »). Elles sont revenues l’air encore plus grave. L’infirmière était face à moi, de l’autre côté du lit. Myriam était à ma droite, je crois. La sœur de Daniel était au pied du lit. Je tenais toujours la main de Daniel. L’infirmière nous a expliqué que la famille souhaitait que nous connaissions l’état de santé réel de notre ami : il allait mourir, dans les 24 heures ; l’infection avait gagné la partie ; ses organes ne fonctionnaient plus depuis la veille ; il était maintenu en vie, au cas où… Où quoi ? Je ne sais pas trop, peut-être pour attendre le reste de la famille qui arrivait le soir.
Il était vivant. Nous étions soudées, Myriam et moi, et cette femme nous disait les choses comme s’il était déjà mort. C’était insupportable. Je m’accrochais plus fort à sa main. Daniel était vivant ! Je le jure. Il l’était et que sa sœur et cette infirmière se comportent comme s’il était mort est le pire coup de massue que j’ai reçu sur la tête dans ma vie. En écrivant ces lignes, je me rends compte que je n’ai pas pensé, une fois qu’elles ont été parties, à m’adresser à Daniel pour lui dire qu’il était vivant ; peut-être Myriam l’a fait. Je ne sais plus.
J’ai bien conscience que cette femme a fait son métier, que ce qu’elle avait à nous dire était difficile, je n’accepte toujours pas la manière dont elle l’a fait. J’ai posé deux trois questions sur sa souffrance, son cerveau, comment sa mort allait survenir. Elle a répondu. Elles sont parties. Nous sommes restées là un bon moment avec Daniel, Myriam a ajusté un ours en judoka qui avait glissé du scotch. On a réussi à se parler avec Myriam, pour se dire que le fil était là, qu’on ne le lâcherait pas, jamais.
Vivant.
Et puis on a lancé l’alerte ! Allô les judokas ? La méchante infirmière dit que Daniel va mourir d’ici demain midi. Nous, on n’y croit pas et c’est maintenant qu’il faut venir, le soutenir, l’aimer, le sortir de là. Ils sont venus, toute la nuit. Pas de la famille ? Mes fesses !

La famille avait autorisé l’hôpital à me prévenir si besoin. J’avais demandé que l’on n’appelle pas avant 7 heures. Je me suis réveillée à 6 h 57. Aucun coup de fil. J’ai un peu hésité et ai décidé de lancer un appel à qui voulait aller voir Daniel en réa. Xavier était partant. On s’est retrouvés devant l’hôpital. Daniel était toujours là, vivant, ses fils et son intubation. Je lui ai pris la main gauche avec ma main gauche ; de la droite je rédigeais des textos. J’en ai envoyé et reçu un nombre incalculable ces trois jours ; et les suivants !
Richard, un ami de trente ans de Daniel, est arrivé. Il s’est installé de l’autre côté du lit. L’infirmière est passée plusieurs fois ; c’était la première de la veille, celle qui était dans la vie. Xavier a dû partir. Vers 11 heures 30, l’infirmière est venue.
— Je dois vous dire qu’il n’y en a plus pour très longtemps.
— Combien de temps ?
— Vingt minutes, une demi-heure. Le médicament pour la tension n’agit plus. On l’a arrêté. Il va s’éteindre doucement. Je viendrai vous dire.
Je lui ai posé quelques questions, les larmes dans la voix. Ses réponses m’ont permis de comprendre que le foie de Daniel était plus abîmé que ce qu’il m’en avait dit. C’est ce piètre état qui a empêché les antibiotiques d’agir. J’ai compris également que le chiffre au-dessus du pouls était celui de la tension. Quand il serait sur zéro, Daniel sera mort. L’infirmière est restée avec nous, coupant les alarmes, faisant des bidouilles à l’évidence pour rester avec nous.
Olivier la Perche est alors arrivé, casque et blouson de scooter en main, comme un coup de vent qui amène la vie, l’espoir, la force ! Il comptait rester dix minutes. C’est le temps qu’il restait à Daniel. L’infirmière nous a laissés ensemble. On regardait le décompte de la tension, du pouls. Je m’accrochais autant à la main de Daniel qu’à mon portable duquel j’envoyais des textos à mes amis. Je les sentais, tous, chacun, là.
Et Daniel est mort.
Je n’ai rien senti, rien éprouvé de plus triste ou de différent. J’ai tenu sa main encore. Elle était chaude. Olivier m’a prise par les épaules, la voix toujours forte et sûre. Il m’a demandé si je voulais rester, partir. Nous sommes partis. J’avais besoin de dire, que tous celles et ceux qui étaient là depuis trois jours, qui avaient partagé, qui avaient cru, sachent. Je portais comme un secret, celui de la mort de Daniel. Je devais le partager.
Je porte toujours ce secret. Il m’est une énigme. Il me faudra beaucoup de textes pour le percer. Ou pas.

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