Agit-prop’ @20

Il n’est pas rare, dans ma vie quotidienne, que je défende un principe en faisant ou ne faisant pas quelque chose. Faire des courses le dimanche, par exemple. Si je suis seule, cela ne pose pas de problème. Si je suis avec quelqu’un qui souhaite faire ses courses un dimanche, je m’expose à une réprobation qui me rend coupable de trahison. Le terme est fort pour des commissions le dimanche ! C’était un exemple, pour ne pas reprendre les faits qui motivent ce billet ; la personne que j’ai blessée ne mérite pas que j’en rajoute directement une couche.
Donc, je ne rentre pas dans un magasin le dimanche même pour accompagner quelqu’un que j’aime.
— Tu pourrais, quand même…
Pourquoi ?
— Parce que tu m’aimes, justement.
Et moi, m’aimes-tu à me proposer une activité dont tu sais qu’elle est contraire à mes principes ?
— Ce n’est pas pareil…
Ah ?
— Ce ne sont que des courses le dimanche et ne pas les faire ne fera pas fermer le magasin. En plus, il n’y a rien à manger pour ce soir, et… et…
Je suis désolée. Je ne fais pas mes courses le dimanche, même si je n’ai rien à manger, même si cela ne sert à rien, même si j’aime la personne qui me propose d’en faire.
— Tu préfères tes principes à notre amour ?
Non, je pense que notre amour peut s’accorder de ce que nous sommes chacune. Je ne reproche à personne de faire ses courses le dimanche ; juste, je ne les fais pas.
Combien de fois suis-je alors la méchante qui ne joue pas le jeu ? Combien de fois dois-je me justifier de résister, de défendre mes idées, avec des personnes qui pourtant, au fond, sont plutôt d’accord avec moi mais considèrent que les aimer c’est déroger à mes principes politiques ? Combien de fois suis-je blessée parce que mon amour est mis en cause là où je ne fais que défendre ce que je crois juste ?
Cela me ramène à l’enterrement de mon père. J’avais 23 ans. Son meilleur ami, un homme qui comptait aussi beaucoup pour moi, n’a pas souhaité entrer dans l’église pour assister au culte protestant que nous avions organisé. Cela aurait été contraire à ses convictions. Il pensait également que papa n’aurait pas souhaité cette cérémonie. Il n’a pas cherché à s’y opposer. Il a simplement exprimé son désaccord de principe par son absence.
À aucun moment je n’ai pensé qu’il ne m’aimait pas, ou qu’il m’abandonnait dans ce moment difficile. Je n’ai pas imaginé non plus qu’il manquait de respect à papa (au contraire !) Il a simplement assumé ses convictions et, à la sortie de la cérémonie, je suis montée dans sa voiture pour aller au cimetière, simplement ravie qu’il soit là.
Peut-être me trouvera-t-on infréquentable, comme certains ont trouvé infréquentable cet ami de mon père avec un « Il aurait pu, quand même »… ? Tant pis. Ne me fréquentez donc pas mais, de grâce, épargnez-moi le procès de mes sentiments là où les vôtres n’acceptent pas ce que je suis. Je serais obligée de vous mentir sur les motifs de mes refus. Étrange amour que ce serait là.

5 commentaires pour Agit-prop’ @20

  • vincent

    Votre histoire est logique et cohérent.
    Je comprends + cette façon de faire, que la réaction de l’autre personne.
    Après, en y réfléchissant un peu plus loin, je veux mettre un peu de la mesure dans mes pensées : tout dépend de l’étendu de la réaction de l’autre.
    Si celle-ci (n)’entraine (qu’)une conversation (chacun respecte le point de vue de l’autre, ou un des trouve l’autre pdv plus cohérent…) dans ce cas, je me dis que c’est pas trop grave… voire, même positif. Je veux dire, quel que soit le sujet et le « coté ».
    En revanche, si l’opinion de l’autre est un jugement personnel, remettant en cause par exemple les sentiments, et n’entrainant aucun débat, dans ce cas cela rejoint le premier avis : ça n’a pas de sens.
    Concernant le sujet des courses les dimanches, le plus grand argument que j’ai contre, c’est le fait que : « on commence par les magasins (ce qui n’est pas vrai : les services d’importance et d’urgence, ou de restauration, ou…), puis, à la fin, cela concernera tout le monde, et plus personne n’aura de dimanche de repos ».
    Les nouvelles décisions politiques concernant le droit du travail vont lentement dans ce sens d’ailleurs.
    Mais il semblerait que de penser ainsi, (aujourd’hui c’est ça, demain c’est pire) constitue un « biais de raisonnement » … … … . Dont je n’arrive plus à trouver le terme et la définition. Faut que je cherche encore un peu ! :-/

    L’illustration que vous proposez pour cet article est intéressante.

    • vincent

      Voilà, j’ai retrouvé (juste à temps avant la reprise) : c’est le sophisme (un sophisme, donc, et non un biais de raisonnement) dit « de la pente savonneuse ».
      Sauf que j’ai un problème avec ce soit-disant sophisme. Je dirais même, une dichotomie : d’un coté, le recours à ce « sophisme » permet de montrer la danger des partis politiques, ou des tendances, fascistes, ou post-fascistes, avec une débordante quantité de populisme… d’un autre coté, c’est une méthode largement utilisé par les mêmes fasciste, populistes… ou tout simplement racistes ou intolérants, pour faire peur aux gens.
      Bref, j’ai du mal avec « la pente savonneuse ».

      • Cécyle

        Ne savonnons donc pas ! 😉
        Je crois que l’idée sous-jacente que je souhaite souligner dans ce récit c’est que placer ses principes au-dessus d’un moment de convivialité (un moment d’amour ?) est toujours considéré comme une violence alors que l’inverse ne l’est pas, comme si l’amour s’amendait de tout, même des principes.
        Mais que vaut l’amour qui n’a pas de principes ? 😉

        • vincent

          Ou autrement dit, est-ce que un principe peut être conditionné à la situation (ce qui s’oppose à la définition) et si oui, sous quelles conditions, y a-t-il un seuil, est-il universel ou devrait-il l’être ?
          Je pense que c’est un tout petit peu à côté de votre sujet, ou plutôt, une généralisation de votre idée. Enfin, non, j’ai aussi laissé l’aspect « agression ».
          C’est vraiment très intéressant comme sujet. Si on ne tient pas compte de conséquences affectives liées au vécu de cette histoire. Au quel cas, c’est plus… blessant ?
          🙁

          • Cécyle

            Je crois que j’ai en effet sous-estimé l’attachement de cette personne à faire ses courses le dimanche (j’ai changé les faits, bien sûr 😉 La question au fond, que vous menez Vincent, est de savoir si l’amour peut s’amender des principes parce que cela serait dans sa définition, son essence.
            Je ne le pense pas mais les marchands d’amour bourgeois nous le disent tous les jours. n’est-ce pas d’ailleurs cela qui autorise certains à frapper, tuer, humilier… par amour ?

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