Question @6

Alternatives non violentesAvant de visiter les camps de concentration et d’extermination d’Auschwitz-Birkenau, il m’arrivait souvent de me faire la réflexion, face au comportement d’une personne dans les transports ou un lieu public, que je n’aurais pas envie de prendre le train avec elle. Cette réflexion était une référence directe aux trains qui ont mené six millions de personnes à la fin de la route.
Je m’imaginais toujours la promiscuité, ces kilomètres parcourus dans le grand froid ou sous un soleil de plomb sur plusieurs jours dans des wagons à bestiaux, sans sanitaire, sans nourriture ni eau peut-être, sans possibilité de s’allonger, peut-être de s’asseoir… Le guide d’Auschwitz-Birkenau m’a confirmé l’horreur, insistant sur le nombre de personnes qui sont mortes pendant le voyage, les familles séparées, l’espoir entretenu par les nazis pour s’assurer de la docilité de tous.
Trois semaines après mon retour, j’étais dans la salle d’attente de mon médecin. Une femme est entrée, un papier à la main. Sans dire bonjour, elle m’a demandé l’heure de mon rendez-vous, soupirant entre chaque phrase, indiquant qu’elle travaillait à 14 heures (il était 13 h 10), expliquant que c’était juste pour un papier, ouvrant la porte en se plaignant d’une odeur de renfermé, s’asseyant, se levant, retournant à la porte…
J’ai répondu à sa question sur l’heure et me suis replongée dans la lecture de la revue Alternatives non violentes, une lecture tout à fait de circonstance. J’ai pensé, comme à chaque fois à Huis clos, de Sartre, et j’ai revu ce wagon posé sur les voies au milieu du champ déserté de Birkenau. Je peinais à me concentrer sur ma lecture, cette femme tentant par tout moyen d’attirer mon attention. Je résistais. Je n’avais pas envie de gérer son angoisse.
Et, subitement, la question s’est posée autrement. Elle n’était plus « Pourrais-je prendre le train avec elle ? » (au sens de « Le supporterais-je sans la tuer ? ») mais « Comment puis-je faire pour prendre le train avec elle ? », au sens qu’il est inévitable que je le prenne (nous étions, à cet instant dans le même wagon en route pour une fin identique) et qu’il s’agit donc de « faire avec », de préférence sans en souffrir et sans voir gâché par l’autre le plaisir de son propre chemin.
Est-ce le xième effet Auschwitz-Birkenau ? Ou la conséquence de mon retour près de la pensée non violente ? Un xième effet Bateau, en quelque sorte ? Je crois que cela forme un tout, que j’ai compris à Auschwitz-Birkenau que la fin de la route ne saurait être évitée, qu’il s’agissait donc avant tout de choisir sa route et son équipage autant que de faire avec les contingences. N’est-ce pas cela la liberté, rester maître de son destin et de son humeur quelle que soit l’adversité, qu’elle soit représentée par la barbarie nazie ou par cette simple femme angoissée chez mon médecin ?
J’espère avoir cette force dans tous les wagons où l’on voudra m’enfermer désormais. Elle est la liberté, et l’amour aussi. Quels défis !

5 commentaires pour Question @6

  • Eve

    Être un mentsh comme on dit en yiddish…

  • Eve

    Merci de corriger « mentsh ». Sam Sung ne parle pas yiddish manifestement…

    • Cécyle

      C’est fait ! 😉
      Et cela veut dire quoi ?

  • Eve

    Un être humain au sens littéral. Quelqu’un d’intégre, de bien(veillant). Un humain un vrai.

    • Cécyle

      Merci ! Il faudra que tu me dises comment ça se prononce.

Envoyer un commentaire

 

 

 

Vous pouvez utiliser ces balises HTML

<a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>