Exposer @9

CampÀ chaque pas fait dans les camps de concentration et d’extermination d’Auschwitz-Birkenau, l’horreur s’ajoute à l’horreur. Sans répit. Il y a la voix du guide qui raconte l’histoire d’un ton neutre et dans un français qui attire la sympathie. Il y a quelques photographies, des vitrines avec des documents administratifs que je ne peux lire, des listes de déportés, de ce que me raconte Sarah, et d’autres choses. Il y a les présentations avec des cheveux, des vêtements, des valises, des objets personnels, trop loin finalement pour que je puisse réellement les appréhender. Il y a un plan des fours, une maquette des chambres à gaz, une caisse de zyclon ; une carte d’Europe.
Il n’y a pas de mise en scène, pas de « reconstitution ». Les bâtiments dans lesquels on entre gardent de nombreuses pièces vides où l’on circule tous l’air de plus en plus hagards au fil de la visite. Seuls quelques bâtiments de Birkenau ont été reconstruits à l’identique, avec pour l’un les paillasses superposées. Les nazis avaient tout fait sauter avant de quitter les lieux, tentant d’éliminer les traces de leur forfait. Il ne reste que les rails, les ruines d’un four, un wagon posé sur une voie. Sur le camp d’Auschwitz, les bâtiments sont intacts, alignés comme à la parade. Des potences. Un mur pour les fusillés. Une belle herbe verte qui pousse entre les bâtiments en brique rouge. Il fait une chaleur douce en cette fin de matinée du 26 juillet 2016.
— On se croirait sur un campus américain ou suédois…
C’est moi qui dis cela à Sarah.
Quand on arrive à Birkenau, on est accueillis par cette grande prairie à l’herbe jaune et ces rails qui la fendent jusqu’à l’orée d’un bois, elle me prend le bras.
— Là, ça fait moins campus.
En effet. C’est la fin de la route.
Cette idée de « campus » bucolique ne m’a pas quittée depuis l’entrée sous l’enseigne « Arbeit macht frei » ; je me suis même surprise à m’y accrocher pour encaisser l’horreur, tant tout ce je ressentais là à travers la terre sous mes pieds, les bâtiments tout autour, les lourdes portes en bois de la prison, les barbelés, les miradors, tant tout cela avait quelque chose d’irréel, d’impensable, de tellement incroyable. J’étais en totale sidération. Pensez ! Comment peut-on imaginer six millions de personnes exterminées sciemment et industriellement dans un laps de temps si court ?
On ne peut pas, même quand on l’a sous les yeux, jusque dans la chair à travers les énergies du lieu. L’intelligence peut comprendre les fats, les admettre. La conscience peut les éprouver jusque dans la chair. Mais la raison ne peut pas. De là à se protéger en considérant que c’était un charmant campus dans la campagne polonaise, il n’y a qu’un pas que les négationnistes franchissent allègrement ; « Un détail de l’histoire », a dit Jean-Marie Le Pen. Cette phrase, en fin de compte, dit combien l’horreur dont témoignent ces camps est insupportable, à lui comme à tout autre. Malheureusement, le déni, même à des fins politiques, n’efface pas sa propre souffrance face à l’horreur. Au contraire ! Voilà aussi pourquoi je veux la regarder en face, écrire, et encore écrire, pour vivre avec, témoigner.
Six millions de personnes.
Six millions.

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