Couperet @11

CampLa visite des camps de concentration et d’extermination d’Auschwitz-Birkenau commence par le camp d’Auschwitz dont la plupart des bâtiments sont intacts. On passe le portail du camp, on suit une allée, on entre dans quelques bâtiments où l’on trouve des photos grand format, des cartes, des documents officiels d’époque, des vitrines avec des objets personnels de déportés, des cheveux, des valises… Le guide, à chaque arrêt, explique, raconte. L’horreur s’ajoute à l’horreur toutes les cinq minutes.
On passe aussi devant « l’hôpital » où étaient faites des expérimentations médicales sur des humains (vous savez, Mengele). On entre dans la prison avec ce mur en bois pour amortir les balles des exécutés, ses cellules « cabines téléphoniques » (1 m2) où les déportés passaient la nuit, debout, à quatre, ces autres cellules où… je ne sais plus. La somme des horreurs est telle qu’il m’est difficile de me les remémorer toute et, à me les rappeler, là, mes yeux se brident de larmes.
On est arrivés au bout du camp. On revient sur nos pas, par l’allée principale. On passe à l’endroit où se faisait chaque jour l’appel. Une guérite pour le chef. Une potence collective pour les déportés « récalcitrants ». On continue. On va sortir, rendre nos audiophones, prendre la navette pour Birkenau après une pause pipi.
Dernier arrêt. Une autre potence, individuelle celle-là. Y a été pendu Rudolf Höss, commandant des camps d’Auschwitz-Birkenau durant presque toute la guerre. Ce nazi convaincu a été jugé à Nuremberg, puis par le Tribunal suprême de Pologne lors du procès d’Auschwitz (1947). Condamné à mort, il a été pendu là, dans ce camp qu’il a dirigé avec la conviction de bien faire.
Je ressens dans la manière dont notre guide relate cette exécution son assentiment total, avec l’idée qu’il n’était que justice qu’il fût exécuté là où il a commis ses crimes. Je viens de passer plus de deux heures trente au cœur de l’horreur, sonnée par ce que j’y entends, vois et ressens. Dans la prison, j’ai posé plusieurs fois ma paume droite à plat sur les portes en bois. J’avais besoin de ce contact physique pour établir un lien charnel avec le passé, éprouver la mémoire, partager la souffrance des déportés et qu’avec l’amour et la compassion elle s’apaise. Boudhakarathaï.
Je suis à l’instant sonnée.
Et pourtant, une idée traverse mon esprit englué dans l’horreur. Je comprends que les Polonais aient souhaité cette exécution ; mais je reste abolitionniste car la peine de mort ne résout rien, elle est une barbarie que même la barbarie ne saurait justifier. J’en ai parlé avec Isabelle, qui a argué des circonstances. Elle a raison. J’ignore ce que j’aurais fait en 1947 en tant que juge de cet homme (oui, un nazi est un homme, ni un fou, ni une bête, un homme, et c’est cela qui donne toute l’horreur à son crime).
Et pourtant. J’ai ressenti à cet instant, dans le camp d’Auschwitz, une certaine fierté à constater que même le pire du pire de l’horreur ne grevait pas mes convictions. Je l’ai ressentie comme une capacité à résister, l’émotion portant forcément chacun à valider spontanément la peine de mort pour les bourreaux.
Résister.

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