Ils @11

Cartes de visiteJe suis née à une époque où le téléphone n’équipait pas tous les foyers. Je devais avoir une dizaine d’années quand nous en avons eu un à la maison. Une révolution ! Révolution qui n’a en rien modifié notre usage intensif du courrier postal.
Ouvrir la boîte aux lettres chaque soir en rentrant de l’école était un plaisir qui faisait palpiter mon cœur. Les enveloppes étaient toujours nombreuses. Nous étions quatre puis trois à la maison. Nous attendions tous notre lot de courriers personnels et de courriers d’information (presse, association). Les courriers administratifs et les factures étaient du lot, bien sûr, mais ne gâchaient rien.
Quand je suis « montée à Paris », en 1981, le courrier est resté longtemps mon lien principal avec ma famille. Le téléphone était cher. Avec maman, on s’écrivait beaucoup. Je lui faisais des revues de presse avec des collages. Elle assortissait toujours ses courriers avec des dessins, des images, une fleur séchée, un brin d’herbe. J’ouvrais ma boîte jusqu’à trois fois par jour en descendant exprès de ma chambre pour ce faire ; dans les années 80, il y avait trois distributions quotidiennes à Paris.
Et puis le mail, et ensuite le texto sont arrivés, assortis d’une tendance à la numérisation des échanges administratifs et commerciaux. En même temps, je peinais de plus en plus à écrire à la main. Comme j’écris moins, on m’écrit moins et je reçois aujourd’hui peu de courrier. J’ouvre pourtant toujours ma boîte avec la même impatience qu’il y a quelques années, constatant qu’ouvrir ma boîte mail ne me procure jamais la même émotion.
Un jour, mon gardien m’a raconté que certains de mes voisins n’ouvrent que très épisodiquement leur boîte aux lettres, « pour ne pas avoir à payer leurs factures ». Ma-Jeanine aussi y rechignait pour les mêmes raisons. N’est-ce pas étrange ? Même si l’on n’ouvre pas la boîte, la lettre est dedans, non ? Elle y est en effet et à quoi sert-il de repousser l’échéance à part payer des pénalités ?
J’ai compris ces deux dernières années que cela sert à dormir. Une succession de différends avec l’administration m’a fait parfois ouvrir ma boîte la peur au ventre, m’apprenant petit à petit à passer certains soirs devant sans l’ouvrir, parce qu’il est tard, que je suis fatiguée, parce que j’ai envie de dormir et que je sais que si la décision que j’attends depuis plusieurs mois est là, quelle qu’elle soit, je dormirai mal.
C’est arrivé plusieurs fois, assez pour me faire rejoindre le camp des personnes qui n’ouvrent pas leur boîte aux lettres tous les jours ce qui représente pour moi un véritable effort, tiraillée que je suis entre la peur de ce que je vais y trouver et le désir de reporter le souci présumé au lendemain. J’y puise conjointement un sentiment de lâcheté face à l’adversité administrative et un sentiment de victoire en ce que je suis capable de différer, de baisser d’un cran mon envie de savoir, de faire la part des choses et établir des priorités. Je serais sans doute encore plus victorieuse à ouvrir ma boîte et dormir dans l’heure, quel que soit son contenu. Cela me laisse une marge de progression.
Il y a quelques jours, Isabelle m’a donné une bonne raison de le tenter un prochain soir où je serai fatiguée : j’ai trouvé un matin tôt un colis qui pesait un âne mort… Pas moins de mille cartes de visite qu’elle m’offre, de quoi me rappeler que les boîtes aux lettres, cela contient aussi de bonnes émotions !
Merci Isabelle.

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