Caviardage @7

Etat d'urgenceJe dînais l’autre soir avec mes judokas. L’après-midi, j’avais battu le pavé parisien avec la pluie contre l’état d’urgence et la déchéance de nationalité. Myriam me dit.
— Tu es contre l’état d’urgence ?
— Oui, c’est une mesure privative de libertés.
— Je n’ai pas l’impression d’avoir moins de libertés !
L’argument m’a laissée coite ; j’ai à peine su répondre que c’était sans doute parce qu’elle n’est pas une activiste politique. J’ai aussi bafouillé quelque chose sur la liberté d’association (je savais que le sujet pouvait la toucher). Et l’on s’est arrêtées là.
Je les connais pourtant les mesures liées à l’état d’urgence, assignations à résidence et perquisitions sans contrôle judiciaire, interdictions de manifester selon l’humeur du préfet, alourdissements des peines pour les contrevenants avec, dans les faits, un renforcement de la toute-puissance policière et préfectorale, une définition large du « trouble à l’ordre public », la poursuite et le fichage de militants qui n’ont rien à voir avec le terrorisme… j’en oublie certainement.
Pourquoi n’ai-je pas fait cette liste à Myriam ? À la réflexion, je crois que sa remarque m’a effectivement sciée car je ne l’envisageais pas. Comment, en effet, imaginer que « ne pas avoir l’impression d’avoir moins de libertés » puisse être un argument pour ne pas défendre la liberté dans son principe autant que dans sa mise en œuvre à l’égard d’autrui ? Personne ne conteste le fait que l’état d’urgence est attentatoire aux libertés, pas même ceux qui le défendent, leur argument étant que ces atteintes sont nécessaires à la sécurité.
Cela me renvoie à la fameuse parabole du pasteur Niemöller,

« Lorsque les nazis sont venus chercher les communistes, je n’ai rien dit, je n’étais pas communiste.
« Lorsqu’ils sont venus chercher les syndicalistes, je n’ai rien dit, je n’étais pas syndicaliste.
« Lorsqu’ils sont venus chercher les juifs, je n’ai rien dit, je n’étais pas juif.
« Lorsqu’ils sont venus me chercher, il ne restait plus personne pour protester. »

Je la croyais tellement éculée, cette parabole. Elle est criante d’actualité.

4 réflexions sur « Caviardage @7 »

  1. Salanobe

    Généralement, les comparaisons ou allusions au nazisme (pour les personnes ou « méthodes ») me dérangent. Je les trouve souvent excessives et inappropriées. Mais là, désigner un bouc émissaire (l’autre, bien sûr), se servir de la peur pour faire passer des lois liberticides… ça ressemble beaucoup. La réaction de Myriam n’est pas isolée. On m’a souvent répondu  » si t’as rien à te reprocher, tu ne risques rien ».

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    1. Cécyle Auteur de l’article

      Ah ! Le fameux argument ! 😉
      Je crois surtout que la référence est à faire au pétainisme et à la manière dont la société française, dans l’urgence de la guerre, a cédé au pire. Aucune génocide n’est en vue, en effet ; mais une société totalitaire, liberticide, sclérosante… On n’en est pas loin.

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  2. vincent

    Je connais bien cette citation. Enfin « bien », ne veut pas dire par coeur.
    Mais les mots exacts ne sont (pour le coup) pas les plus importants, c’est ainsi que je le ressens.
    C’est surtout le sens de la phrase.
    Et le fait que cela fait réfléchir.

    Oui. Cette citation est d’actualité. En vérité, elle le sera toujours.

    Mais elle ne parle pas que de liberté. Si elle parle peu d’égalité, elle parle aussi de fraternité.
    Fraternité qui est quand même le troisième terme de la devise française. Terme si souvent oblitéré.

    Quand j’ai fait le service militaire, et que par manque d’énergie, par manque de sportivité (et oui, aussi par manque d’intérêt et de sociabilité, mais pour cela, je plaide coupable), on m’a souvent sorti, à mes dépens : « un pour tous, tous pour un ».
    Semblant que j’abandonne les autres « mousquetaires »… « Solidarité ! » Me sortait-on.
    Je crois qu’ils ne comprenaient pas bien le sens.
    Nous étions jeunes.
    Mais les adultes d’aujourd’hui, comprennent-ils la fraternité ?

    Je crois, il faudrait diffuser cette citation à grande échelle.
    La grapher sur tous les murs de toutes les villes ?
    Au moins, la publier hebdomadairement dans chaque journal.

    Et le fait que ce soit les nazis qui ont conduit à enfanter cette phrase ne devrait pas conduire les auditeurs ou lecteurs, à la défense du point de Godwin. À l’objection qu’il s’agit d’une argumentation fallacieuse de type Reductio ad Hitlerum.
    N’importe quel gouvernement autoritaire peut (à terme ?) conduire à une telle citation, envers n’importe quelle minorité… ou… (ou plutôt 🙂 et, au final, envers son peuple.

    « Un peuple prêt à sacrifier un peu de liberté pour un peu de sécurité ne mérite ni l’une ni l’autre, et finit par perdre les deux »
    Benjamin Franklin
    (source : http://www.linternaute.com/citation/5206/un-peuple-pret-a-sacrifier-un-peu-de-liberte-pour–benjamin-franklin/ )

    Elle fait moins réfléchir, celle-ci. Et quand on a peur, et qu’on demande de la sécurité (ce qui en soit, tout le reste mis à part, est légitime (encore que)), je crains qu’elle ne crée un effet bouclier. Une répulsion.
    Elle est quelque peu méchante (vous avez ce que vous méritez, bien fait pour vous).
    Mais sa conclusion n’en est pas vraie.

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    1. Cécyle Auteur de l’article

      Ce qui est étrange avec cette citation, c’est qu’elle fait « citation éculée » alors qu’en effet, elle est d’une grande actualité. C’est un peu comme si on avait « honte » d’y revenir ; je ne sais pas comment dire autrement.
      Pour la petite histoire, j’ignorais tout de son auteur avant de billet. Ça forme la Vie en Hétéronomie ! 😉

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